Les gouvernements du Canada ont ignoré le rapport de préparation à une pandémie de 2006

Par Dylan Lubao
4 juin 2020

Un article publié le 15 mai dernier par le World Socialist Web Site intitulé «L'épidémie de SRAS de 2003: comment l'élite canadienne a gâché une occasion de se préparer à la pandémie de COVID-19» a qualifié la réponse de la classe dirigeante face à l’épidémie de «crime social».

Ce point est également étayé par la lecture d'un rapport vieux de quatorze ans qui avait été commandé par les gouvernements fédéral et provinciaux au lendemain de l'épidémie de SRAS de 2003. Le rapport anticipait à la fois la pandémie actuelle de COVID-19 et décrivait une réponse globale de santé publique.

Les recommandations contenues dans le rapport ont été essentiellement ignorées par tous les ordres de gouvernement du pays.

Intitulé «Le plan canadien de lutte contre la pandémie d'influenza pour le secteur de la santé», le rapport de 550 pages était une entreprise importante, élaborée grâce à la collaboration des gouvernements aux niveaux fédéral, provincial ou territorial et local.

Il a rappelé l'impact dévastateur des pandémies et a rappelé la nécessité d'une préparation et d'une collaboration à travers les frontières provinciales et les juridictions gouvernementales, et d'une réponse rapide aux premiers cas de pandémie de grippe du pays.

Il convient de noter en particulier que le rapport a été corédigé par Theresa Tam, l'actuelle administratrice en chef de la santé publique du pays. Pas plus tard que le 29 janvier de cette année, Tam a minimisé le risque pour les Canadiens du nouveau coronavirus comme étant «beaucoup, beaucoup plus faible que celui de nombreux pays».

Tam a fait ces remarques un mois après que le gouvernement fédéral et les médecins du pays ont été informés d'une nouvelle épidémie de virus sur un marché de Wuhan qui allait devenir la source de la pandémie. Quatre jours plus tôt, le 25 janvier, le Canada avait enregistré son premier cas de COVID-19.

Ce qui est encore plus frappant, c'est la précision avec laquelle le rapport de 2006 a prédit le développement de l'éclosion au Canada.

Dans une section intitulée «Contexte», le rapport prévoyait qu'une souche de grippe pandémique proviendrait probablement d'Asie et qu'elle arriverait probablement au Canada dans les trois mois. Le rapport a ensuite estimé que le pic des infections se produirait deux à quatre mois après l'arrivée du virus, le pic de mortalité se produisant un mois après.

De façon inquiétante, le rapport prévoit également que plus de 70 pour cent de la population contracterait le virus. Une épidémie «légère à modérée» verrait 15 à 35 pour cent de la population tomber cliniquement malade (5,6 à 13 millions de personnes), avec un nombre stupéfiant de 10.000 à 60.000 décès. Le bilan des décès de COVID-19 au Canada, actuellement à 7395, approche de la limite inférieure de cette projection.

Nonobstant l'accent mis par le rapport sur le virus de la grippe, distinct du nouveau coronavirus 2019 (désigné SARS-CoV-2), ses projections conservent leur validité en raison des caractéristiques pathologiques similaires des deux virus, y compris la façon dont ils sont transmis et les symptômes de la maladie.

Les mesures de santé publique préconisées par le rapport dans sa section «Préparation» ne sont donc pas moins convaincantes.

Ils ont souligné la nécessité de «collecter, rassembler et analyser rapidement des données épidémiologiques, de laboratoire et cliniques détaillées» sur un nouveau virus pandémique. Cela aurait nécessité la préparation d'une solide capacité de recherche et de tests dans les laboratoires médicaux du pays. Au lieu de cela, en raison d'années de coupures dans le financement des soins de santé, la capacité de test du Canada demeure extrêmement faible, même au moment où la pandémie entre dans son sixième mois.

En outre, une consultation de 2004 de l'Organisation mondiale de la santé citée dans le rapport a insisté sur le fait que le confinement d'un nouveau virus pandémique nécessiterait des «mesures de santé publique agressives», y compris l'utilisation de «médicaments antiviraux, la recherche des contacts, la quarantaine et le dépistage à la sortie.»

Le rapport reconnaît tacitement l'état délabré des soins de santé publics au Canada. Il a décrit les établissements de soins de santé du pays comme «fonctionnant à une capacité de lit maximale ou presque maximale» et a averti qu'une pandémie pourrait «dépasser la capacité de soins de santé actuelle».

Les images en 2020 de professionnels de la santé travaillant avec un équipement de protection individuelle inadéquat ou inexistant, et devant solliciter des dons de masques chirurgicaux auprès de la population générale, servent de tragique confirmation que ces avertissements ont été ignorés par tous les niveaux de gouvernement et tous les principaux partis politiques dans les 14 ans qui ont suivi la publication du rapport.

Les trois piliers que sont les tests, la recherche des contacts et la quarantaine constituaient l'essentiel du plan du rapport pour lutter contre une pandémie avant le développement d'un vaccin. Un ensemble de tableaux de données a précisé les mesures de santé publique recommandées à mettre en œuvre à chaque étape de l'évolution de la pandémie.

Par exemple, même dans un scénario où un virus étranger n'avait provoqué que des infections sporadiques au Canada, le rapport recommandait une approche qui fut uniquement entreprise par quelques pays pour arrêter la propagation du COVID-19, notamment la Corée du Sud.

Il précisait qu’il faudrait effectuer «la collecte et la diffusion de données épidémiologiques et cliniques pour les cas survenus au Canada», suivies par la nécessité «d'isoler les cas» et de «mettre en quarantaine ou restreindre l'activité des contacts».

Sans apporter un soutien politique au gouvernement capitaliste de Corée du Sud, il est clair que son confinement précoce et agressif de l'épidémie de COVID-19 au moyen de tests de masse et de la recherche des contacts lui a permis de sortir de la première vague de sa pandémie avec moins de 300 décès.

Tout comme il a été ignoré pendant plus d'une décennie par les gouvernements fédéraux, provinciaux et municipaux au Canada, le rapport a également été essentiellement ignoré dans la couverture médiatique de la pandémie par les médias. Attirer l'attention sur ce «manuel de pandémie» reviendrait à inculper les gouvernements des grandes entreprises canadiennes, passés et présents, pour avoir délibérément rejeté ses directives rationnelles en matière de santé publique.

Les gouvernements de tout le pays, de celui de Trudeau et de ses libéraux à Ottawa aux conservateurs de droite de Ford en Ontario et au régime de la Coalition Avenir Québec de Legault, se bousculent frénétiquement pour rouvrir tous les lieux de travail et les institutions publiques. Ils le font en opposition aux avertissements des experts médicaux selon lesquels une annulation prématurée des restrictions pourrait entraîner l'infection de millions de personnes et des milliers de décès supplémentaires.

Dans le même temps, un effort concerté est en cours pour rejeter la faute de la recrudescence des infections sur les travailleurs ordinaires. Des histoires de foules importantes ignorant les lignes directrices en matière de distanciation sociale ont récemment fait l'objet d'une couverture médiatique dans la presse officielle, ignorant le fait que des chiffres comme ceux de Ford ont exagéré la baisse de mi-avril des nouveaux cas de COVID-19 pour renforcer la frénésie de retour au travail de son gouvernement.

Néanmoins, le rapport de 2006 demeure un document important pour illustrer comment le Canada, ou n'importe quel pays, aurait pu gérer efficacement la pandémie actuelle du point de vue de la santé. Ce serait une ressource précieuse dans tout futur tribunal dirigé par des travailleurs sur le traitement criminel de la crise actuelle par l'élite dirigeante canadienne.

(Article paru en anglais le 3 juin 2020)

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