Le gouvernement canadien brandit la menace d'amendes et de peines de prison pour forcer les travailleurs à retourner au travail

Par Roger Jordan
11 juin 2020

Le gouvernement libéral de Justin Trudeau prévoit apporter des modifications législatives à sa prestation canadienne d'intervention d'urgence (PCU) dans les prochains jours, afin qu'il puisse imposer de lourdes amendes, des poursuites criminelles et des peines de prison pour forcer les travailleurs à retourner au travail dans des conditions dangereuses en pleine pandémie de covid-19.

Les changements proposés soulignent que le gouvernement libéral soutenu par les syndicats et le Nouveau Parti démocratique (NPD) mène une campagne de retour au travail homicidaire qui donne la priorité aux profits des grandes entreprises sur la vie des travailleurs et menace d'augmenter considérablement le nombre d'infections à coronavirus et de décès.

Des millions de travailleurs qui ont perdu leur emploi ou sont incapables de travailler en raison de la pandémie reçoivent actuellement la PCU, un programme rudimentaire qui a temporairement remplacé le système d'assurance-emploi plus restrictif. Mais avec les gouvernements provinciaux à travers le pays qui se sont précipités au cours des cinq dernières semaines, avec l'assentiment de Trudeau, pour annuler toutes les restrictions de confinement, il y a eu un chœur croissant de plaintes de grandes entreprises, de l'opposition conservatrice, du gouvernement de la CAQ du Québec et d'autres forces de droite que la PCU «trop généreuse» est «dissuasive» pour travailler.

Les modifications proposées à la PCU, décrites dans un projet de loi distribué aux partis d'opposition samedi dernier et divulguées à la presse lundi, visent à menacer et à intimider les travailleurs à reprendre le travail dès que leur employeur et les mercenaires politiques des grandes entreprises décideront que c'est «sécuritaire».

En vertu du projet de loi C-17, les bénéficiaires de la PCU qui «ne retournent pas au travail quand il est raisonnable de le faire et que l'employeur fait une demande de retour», «ne reprennent pas leur travail indépendant lorsqu'il est raisonnable de le faire», ou «refusent une offre d'emploi raisonnable lorsqu'ils sont en mesure de travailler» sera passible d'amendes punitives. Celles-ci pourraient représenter jusqu'à trois fois le montant de la PCU qu'ils auraient incorrectement réclamée.

Le projet de loi décrit également une série de nouvelles infractions de «fraude» de la PCU passibles d'amendes pouvant aller jusqu'à 5000 $ et de six mois de prison. Il s'agit notamment de «faire des déclarations fausses ou trompeuses, de ne pas divulguer pleinement tous les revenus pertinents ou de recevoir un paiement de soutien du revenu auquel une personne n'est pas admissible».

La dernière de ces infractions est particulièrement menaçante, étant donné que le projet de loi stipule qu'un travailleur qui refuse de retourner à son emploi n'est pas admissible à d'autres prestations de la PCU. En effet, le gouvernement cherche le pouvoir juridique d'emprisonner les travailleurs qui tentent d'utiliser la PCU pour empêcher leur employeur de les contraindre à retourner au travail dans des conditions dangereuses.

Le projet de loi des libéraux modifiera également les critères d'admissibilité à la PCU. À compter du 5 juillet, les bénéficiaires demanderont la prestation toutes les deux semaines plutôt que toutes les quatre semaines. Selon les informations, cette modification vise à rendre le programme plus «flexible», notamment en aidant les employeurs à ramener les travailleurs à des heures réduites. Le gouvernement veut également réduire le montant d'argent que les bénéficiaires de la PCU peuvent gagner avant de subir des réductions de leurs prestations, de 1000 $ à 500 $ par mois.

Le projet de loi souligne que le gouvernement libéral de Trudeau a l'intention d'accélérer la campagne de retour au travail imprudente des entreprises canadiennes, qui progresse rapidement alors que le nombre total d'infections à coronavirus approche 100.000 et que les décès dépassent 8000; et qu'il est prêt à utiliser toute la force de l'État capitaliste, y compris les tribunaux et les prisons, pour réprimer l'opposition des travailleurs.

Dès le départ, la préoccupation première du gouvernement libéral a été de protéger la richesse et les investissements de l'élite dirigeante. Alors que plus de 650 milliards de dollars ont été acheminés dans les coffres des grandes banques et entreprises sans aucune condition, l'aide offerte aux plus de 7 millions de travailleurs qui ont perdu leur emploi et leurs revenus a été maigre et temporaire.

La PCU verse aux bénéficiaires seulement 2000 $ par mois, une somme qui ne couvre même pas le loyer d'un modeste appartement à Toronto ou à Vancouver, et pour un maximum de 16 semaines. Pour des millions de travailleurs qui ont perdu leur emploi en mars, la fin de leurs 16 semaines d'admissibilité approche à grands pas, et beaucoup sont confrontés à la perspective de ne pas avoir d'emploi auquel retourner lorsque leurs paiements de la PCU expireront en juillet.

Une fois le renflouement de l'oligarchie financière terminé, le gouvernement libéral, les syndicats, les partis d'opposition fédéraux et les gouvernements provinciaux ont commencé à travailler en tandem pour supprimer les mesures de confinement et rouvrir l'économie. Les libéraux de Trudeau, qui ne se lassent pas de mettre de l’avant leur étiquette «progressistes», ont travaillé main dans la main avec les premiers ministres de droite François Legault au Québec et Doug Ford en Ontario pour alléger les restrictions dans des conditions où pratiquement rien n'a été fait pour renforcer le système de soins de santé cruellement sous-financé. En violation flagrante des recommandations de l'Organisation mondiale de la santé, la «réouverture» de l'économie s'est déroulée sans mise en œuvre de programmes systématiques de tests de masse, de recherche des contacts et de mise en quarantaine.

Maintenant, au cours de la même semaine où Ford a annoncé le passage de l'Ontario à la prochaine phase de réouverture, les libéraux fédéraux établissent un cadre punitif pour intimider les travailleurs à retourner à leur emploi sous la menace de dénuement, de faillite et même d'emprisonnement.

Il va sans dire que les entreprises ont chaleureusement applaudi les mesures brutales contenues dans le projet de loi des libéraux. Dan Kelly de la Fédération canadienne des entreprises indépendantes a démontré à quel point l'élite des entreprises est éloignée de la vie quotidienne des travailleurs, affirmant: «Bien que certains travailleurs soient inquiets de retourner au travail pour des raisons de santé, beaucoup sont heureux de prendre congé durant l'été si leurs besoins monétaires sont pris en charge par la PCU.»

La réalité est que les mesures contenues dans le projet de loi C-17 ont été dictées par les grandes sociétés et les banques. Dans les jours qui ont précédé la publication de la loi, Trudeau a eu des entretiens en privé avec les chefs de la direction des six grandes banques du Canada, dans le cadre des consultations du gouvernement avec les grandes entreprises sur son plan de «reprise économique».

Si les libéraux et les entreprises canadiennes peuvent poursuivre leur programme de retour au travail si impitoyablement, c'est parce qu'ils savent qu'ils bénéficient du soutien des néo-démocrates et des syndicats. Les syndicats et le NPD ont répondu à la crise la plus profonde du capitalisme mondial depuis la Grande Dépression des années 1930 en cimentant leur alliance de longue date avec les libéraux, longtemps le parti gouvernemental préféré de la bourgeoisie canadienne. C'est l'expression politique des efforts intensifiés des bureaucrates syndicaux et des sociaux-démocrates pour réprimer la lutte des classes, au milieu d'une colère croissante de la classe ouvrière face à l'indifférence criminelle de l'élite dirigeante envers ses conditions de travail et sa vie.

En mars, le chef du Congrès du travail du Canada, Hassan Yussuff, a lancé ce qu'il a appelé un «front de collaboration» entre les syndicats et les organisations d'employeurs du Canada. Cela a surtout consisté à maintenir le silence radio sur les immenses sommes d'argent acheminées vers l'oligarchie financière, tout en aidant le gouvernement Trudeau à concevoir et à promouvoir sa maigre PCU. Maintenant, les syndicats aident la classe dirigeante dans sa campagne prématurée de retour au travail.

Quant au NPD, fin mai, il a encore une fois donné au gouvernement libéral minoritaire les voix dont il avait besoin pour réaliser son programme. Vantant un engagement sans valeur de Trudeau d'assurer que les travailleurs de partout au Canada reçoivent 10 jours par année de congé de maladie payé – une proposition que la plupart des gouvernements provinciaux ont déjà rejetée – Jagmeet Singh et ses collègues sociaux-démocrates ont voté en faveur d'une motion libérale pour suspendre les séances ordinaires du Parlement jusqu'à septembre. En conséquence, le gouvernement sera désormais en mesure de couper toute aide financière aux travailleurs sans pratiquement aucun débat public ou parlementaire.

Les travailleurs doivent s'opposer aux efforts du gouvernement libéral pour les intimider à retourner au travail sous la menace d'amendes et d'emprisonnement. Pour ce faire, ils doivent créer des comités de sécurité de base, indépendants des syndicats procapitalistes, dans chaque lieu de travail. Ces comités devraient avoir pour tâche de lutter sans compromis pour les intérêts des travailleurs en matière de sécurité et de s'opposer aux demandes de la direction des entreprises et des gouvernements de subordonner toutes les considérations de santé au profit capitaliste.

La lutte contre la pandémie est indissociablement liée à la lutte des travailleurs contre la classe dirigeante – l'oligarchie des entreprises et financière – et sa dictature sur la vie économique et politique. Il s'agit donc d'une lutte contre le capitalisme et pour le socialisme, c'est-à-dire pour la restructuration de la vie socio-économique sous un gouvernement ouvrier afin que la satisfaction des besoins sociaux, et non l'augmentation du profit des investisseurs, soit le principe directeur.

(Article paru en anglais le 10 juin 2020)