Le gouvernement péruvien tombe après la mort de deux personnes lors de manifestations contre la destitution de l’ancien président

Moins d’une semaine après avoir prêté serment en tant que successeur du président péruvien Martín Vizcarra, inculpé dans le cadre d’un coup d’État parlementaire, l’ancien président du Congrès, Manuel Merino, a été contraint de démissionner dimanche.

Les demandes de démission de Mérinos de la présidence se sont multipliées avec l’indignation populaire massive suscitée par l’attaque sanglante contre des manifestants pacifiques à Lima samedi dernier. Au cours de cette attaque, deux personnes ont été tuées et plus de 100 personnes blessées. On a annoncé plus de 40 jeunes disparus. Les manifestants tués sont deux étudiants, Jack Brian Pintado Sánchez, 22 ans, et Jordan Inti Sotelo Camargo, 24 ans.

La police a attaqué à plusieurs reprises des manifestations pacifiques avec des gaz lacrymogènes, du spray au poivre et des balles en caoutchouc, tandis que, selon de nombreuses informations, on a également utilisé des balles réelles.

La pression s’est accrue sur Mérinos après la démission d’une majorité écrasante de son cabinet d’extrême droite. Selon les médias, 13 membres du cabinet, qu’on n’avait nommé que jeudi dernier, ont démissionné. Parmi ceux qui ont démissionné se trouvait le ministre de l’Intérieur et ex-général de la police, Gastón Rodriguez, qui avait défendu le déchaînement de la police comme un acte d’autodéfense. Un autre des ministres démissionnaires avait suggéré de manière absurde que les manifestations massives n’étaient pas spontanées, mais que des restes du mouvement de guérilla maoïste, le Sendero Luminoso, les avaient organisées.

Des personnalités de droite telles que le romancier péruvien et ancien candidat à la présidence Mario Vargas Llosa et Kiko Fujimori, leader de la Fuerza Popular et fille de l’ex-dictateur Alberto Fujimori, emprisonné pour son rôle dans les massacres des escadrons de la mort et la corruption généralisée, ont également appelé à la démission de Merino, tout comme la principale association patronale, la CONFIEP.

Merino a annoncé sa démission après que le Congrès lui ait donné un ultimatum selon lequel, s’il ne le faisait pas, il se réunirait dans les heures qui suivent pour voter sa révocation.

On ne sait toujours pas qui succédera au très bref règne du président intérimaire du Pérou. Vizcarra compte sur une décision du Tribunal constitutionnel du pays pour le remettre en fonction. Celui-ci doit rendre une décision sur l’utilisation par le Congrès d’une partie obscure de la Constitution de 1993, qui permet la révocation d’un président pour cause d’«incapacité morale permanente».

Cette clause est largement interprétée comme faisant référence à une incapacité mentale ou physique à exercer la fonction de président. Dans le cas de Vizcarra, cependant, on l’a invoquée sous le prétexte qu’il aurait accepté des centaines de milliers de dollars de pots-de-vin pour l’attribution de contrats de construction alors qu’il était gouverneur de la région minière de Moquegua, dans le sud du pays.

Ces accusations sont tout à fait plausibles. Pratiquement tous les anciens présidents péruviens en vie se sont vus impliqués dans le scandale des pots-de-vin et des ristournes massives concernant des contrats de travaux publics attribués au géant brésilien de la construction Odebrecht et à ses partenaires péruviens. D’ailleurs, plus de la moitié des 105 membres du Congrès qui ont voté pour la destitution de Vizcarra sont confrontés à des accusations similaires.

Manifestation de masse sur la Plaza San Martin à Lima

Dans le cas de Vizcarra cependant, les allégations ne sont que cela: des déclarations faites par des plaignants qui cherchent à négocier des accords qui n’ont même pas fait l’objet d’une enquête, et encore moins d’un jugement. L’une des principales questions qui sous-tendaient les pressions exercées pour évincer Vizcarra était son soutien à la suppression de l’immunité des législateurs.

Lors du vote sur la mise en accusation, les membres du Congrès ont également prononcé des discours démagogiques. Ils ont dénoncé Vizcarra pour la gestion catastrophique de la pandémie de COVID-19, en disant qu’ils votaient au nom des morts. Avec 934.899 cas et 35.177 décès, le Pérou a le taux de mortalité par habitant le plus élevé au monde, soit le double de celui des États-Unis et du Brésil.

Les protestations ont été motivées non pas par le soutien à Vizcarra, qui a accepté sa destitution en réagisssant à peine, mais par la haine envers le Congrès corrompu et l'ensemble du système politique péruvien. Cette haine a été révélée par l’inculpation, qui a eu lieu cinq mois seulement avant des élections présidentielles prévues.

Selon la Constitution, le successeur de Merino à la présidence du Congrès devrait lui succéder. Membre de l’«Alianza para el Progreso» (APP – l’Aliance pour le progrès), qui a joué un rôle clé dans le soutien du Congrès au coup d’État parlementaire, il n’est pas considéré comme un choix viable face aux masses dans la rue.

Alors que la majorité du front de pseudo-gauche, le Frente Amplio, a voté au Congrès en faveur de la destitution qui a porté au pouvoir le régime de Merino, on a maintenant nommé son principal législateur, Rocío Silva Santisteban, à la tête de la direction du Congrès — et potentiellement à la prochaine présidence. C’est là une tentative évidente de donner un visage de «gauche» aux manœuvres politiques de la bourgeoisie péruvienne.

Verónika Mendoza, un autre personnage de la pseudo-gauche qui cherche à obtenir une nomination présidentielle, a dénoncé Vizcarra pour avoir cherché à revenir au pouvoir après avoir échoué à résister à la destitution, mais n’a offert aucune alternative en dehors de l’appel à une nouvelle constitution. On a hué et chassé Mendoza d’une manifestation de masse dans la ville de Cusco, où elle était à juste titre considérée comme un autre membre de l’establishment politique détesté.

La semaine dernière, le Pérou a connu certaines des plus grandes manifestations de son histoire, avec une marche nationale organisée jeudi dernier et une deuxième, réprimée dans le sang, samedi. Des centaines de milliers de jeunes qui chantaient «Merino dehors» et «ils s’en sont pris à la mauvaise génération» sont descendus dans les rues de tout le pays.

Un manifestant à Lima.

La principale manifestation de jeudi a eu lieu à Lima. Les jeunes ont inondé la place centrale de la capitale, San Martin, marchant des kilomètres depuis des quartiers de la classe moyenne supérieure comme Miraflores, et depuis les cônes nord et sud, les quartiers pauvres où vivent des millions de familles de la classe ouvrière. Des groupes d’étudiants de l’Universidad Nacional Mayor de San Marcos (UNMSM) se sont joints à la manifestation.

«Nous manifestons nos sentiments», a déclaré Marcelo, l’un des manifestants, au «World Socialist Web Site». «Nos politiciens sont corrompus et non qualifiés. C’est inconcevable que le Congrès vote pour la destitution alors que nous sommes en pleine crise sanitaire. Ils le savent, mais ils se soucient davantage de ce qu’ils ont dans leurs poches. Ce que nous voulons, c’est de l’argent pour la santé et l’éducation».

Un travailleur plus âgé qui s’est joint à la manifestation a déclaré au WSWS: «J’ai travaillé à l’hôtel Crillon jusqu’à sa fermeture en 1999. Maintenant, je vis de ma pension, qui est d’un misérable 1.000 soles (300 dollars US). De plus, j’ai une fille malade. Je ne sais pas quoi faire. Le système judiciaire ne fonctionne pas. En ce qui concerne le socialisme, je pense que cela serait formidable de fournir des soins de santé et une éducation pour tous. Et aussi un salaire qui permette de vivre décemment».

Paul, un étudiant de l’université privée du Nord, a déclaré: «Je suis contre l’état d’urgence. Vizcarra aurait dû terminer son mandat. Et ensuite, il pourra être jugé sur la question de savoir s’il a reçu des pots-de-vin de la part des Brésiliens. C’est bien de sortir dans la rue pour qu’ils nous écoutent, mais ensuite quoi? Je ne trouve pas de réponse. Je sais que le capitalisme nous détruit».

Des manifestations ont également eu lieu dans des villes de tout le pays, de Tacna près de la frontière sud avec le Chili, à Chiclayo et Trujillo au nord.

Dans une déclaration pleine d’hypocrisie, le Département d’État américain a félicité Merino, peu avant sa démission, pour avoir déclaré qu’il permettrait la tenue des élections péruviennes en avril ainsi qu’une «transition démocratique réussie vers un nouveau gouvernement». Il a en outre déclaré que les Péruviens devraient jouir du «droit à la démocratie», y compris du «droit de manifester pacifiquement». Ceci de la part d’un gouvernement américain qui a déchaîné sa police militarisée contre les protestations contre le meurtre de George Floyd et cherche à annuler les résultats d’une élection présidentielle!

Le militantisme des jeunes qui sont descendus dans la rue a ses racines dans la crise insoluble du capitalisme péruvien. La pandémie de COVID-19 a fortement accéléré cette crise. En plus du pire taux de mortalité, le Pérou fait face à la plus forte chute du produit intérieur brut de toutes les grandes économies, avec une chute de 30 pour cent par rapport à l’année précédente. Près de la moitié du secteur formel dans les zones urbaines se trouve au chômage. La pauvreté s’est fortement aggravée pour les 72 pour cent de travailleurs du secteur informel.

Ce sont là les conditions qui sous-tendent la crise prolongée du pouvoir au sein de l'oligarchie capitaliste vénale du Pérou. Elle a pris la forme d'un conflit interne entre l'exécutif et le législatif, les militaires jouant le rôle d'arbitre final.

Fin septembre 2019, Vizcarra a fermé le Congrès, avec le soutien explicite des forces armées, et a gouverné pendant des mois par décret. La semaine dernière, les militaires ont changé d’allégeance après avoir rencontré Merino, soutenant le coup d’État parlementaire.

Si l’armée et la classe dirigeante dans son ensemble reculent devant un coup d’État, c’est par crainte que les protestations de masse ne deviennent incontrôlables, déclenchant une large lutte sociale de la classe ouvrière et des couches les plus opprimées de la population.

Dans des conditions où elles mènent une campagne de retour au travail malgré les morts en masse continues dues au COVID-19, la classe dirigeante péruvienne et les sociétés minières transnationales sont désireuses d’étouffer la crise politique avec l’aide des forces de pseudo-gauche. Elles savent parfaitement que leurs politiques nécessiteront des mesures répressives contre les travailleurs péruviens.

Le plus grand danger auquel est confrontée la classe ouvrière péruvienne est l’absence d’une direction révolutionnaire basée sur un programme internationaliste et socialiste. Il faut y faire face par la création d’une section du Comité international de la Quatrième Internationale (CIQI).

(Article paru d’abord en anglais le 16 novembre 2020)

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