Le premier ministre britannique Boris Johnson dit que «le vaccin est un succès» grâce au capitalisme et à la «cupidité»

Mardi soir, le premier ministre Boris Johnson a déclaré lors d’une réunion privée Zoom des députés conservateurs d’arrière-ban de la Commission 1922: «La raison pour laquelle le vaccin est un succès est due au capitalisme, à la cupidité mes amis… Ce sont des sociétés géantes qui voulaient donner de bons rendements aux actionnaires. Ce sont les grandes entreprises pharmaceutiques qui en sont à l’origine».

Ces commentaires rappellent un discours prononcé par Johnson en juin dernier, où il avait déclaré: «Bien sûr, nous applaudissons notre NHS (le service de santé britannique). Mais sous ce gouvernement, nous applaudissons également ceux qui rendent notre NHS possible: nos innovateurs, nos créateurs de richesse, nos capitalistes et nos financiers.» Au lendemain du krach financier de 2008-2009, Johnson s’est défini comme le principal opposant politique au «banker bashing» et le champion de la City de Londres.

Le premier ministre Boris Johnson tient une conférence de presse sur le Covid-19 le samedi 31 octobre au 10 Downing Street. (Photo: Pippa Fowles/No 10 Downing Street)

Cette fois, Boris Johnson était plus nerveux quant à l’impact politique de ses remarques obscènes aux oreilles du public. Il aurait déclaré après coup: «En fait, je regrette de l’avoir dit», répétant plusieurs fois «Oubliez ce que j’ai dit» et demandant aux personnes présentes «d’effacer ce commentaire de votre mémoire collective».

Après que ses propos ont été divulgués au journal The Sun, probablement par un député qui ne voyait pas la nécessité d’une prudence politique, un effort coordonné a été lancé par Downing Street pour insister sur le fait que Johnson plaisantait et que ses propos avaient été «déformés».

Johnson, qui ne se soucie généralement pas du tout des mots qui sortent de sa bouche, a raison de s’inquiéter. Les commentateurs des médias se sont concentrés presque exclusivement sur le danger que les commentaires de Johnson attisent les tensions avec l’Union européenne (UE) au sujet de la fourniture de doses de vaccin AstraZeneca en se vantant du succès du déploiement au Royaume-Uni. Il est plus probable que Johnson se soit rappelé tardivement qu’il était assis sur un baril de poudre. Il a fait ses remarques le soir de la «journée nationale de réflexion» hypocrite, du gouvernement, un an après la mise en place du premier confinement et après que plus de 147.000 personnes aient perdu la vie à cause du virus COVID-19 au Royaume-Uni.

Cette catastrophe a révélé à des millions de personnes que le capitalisme est un ordre social dysfonctionnel et meurtrier. Johnson craignait manifestement que le fait de proclamer que «la cupidité est une bonne chose» après que tant de personnes aient perdu tant de choses provoque une colère généralisée. Maintenant, la dernière chose qu’il veut c’est d’ouvrir un débat sur les «gloires» du capitalisme et du marché libre qui susciterait une remise en question plus profonde des réalités sociales et politiques.

La vérité est que la division du monde par le capitalisme en États-nations concurrents, l’abrutissement de la production sociale par la propriété privée et la recherche du profit sont responsables de la souffrance qui s’est abattue sur le monde l’année dernière. La pandémie est devenue incontrôlable parce que les gouvernements internationaux ont refusé de mettre en œuvre les mesures d’endiguement nécessaires qui auraient eu un impact négatif sur la recherche du profit et l’avantage concurrentiel national. Ils se sont servis de la pandémie comme d’un prétexte pour verser des milliers de milliards de dollars dans les coffres des grandes entreprises et des super riches, avant d’être contraints, à contrecœur, à des confinements limités par la résistance croissante de la classe ouvrière.

La détermination des employeurs à réduire les coûts a bloqué la mise en place de mesures de sécurité sur le lieu de travail et le paiement des salaires de ceux qui devaient s’isoler.

La vague d’infections qui a suivi a submergé les services de santé saccagés par des décennies de coupes et de privatisation.

Des entreprises privées parasitaires, souvent dirigées par des amis proches du Parti conservateur, se sont emparées de milliards de dollars de contrats gouvernementaux pour fournir des services de test et de traçage et des équipements de protection. Des conseillers ont été payés jusqu’à sept mille livres (8.112 euros) par jour pour leur rôle dans le programme national de test et de traçage qui a échoué de toutes les manières imaginables. Les consultants de Deloitte ont touché 2,360 livres (2.735 euros) par jour. Serco a gagné 400 millions de livres pour ses services liés à COVID.

Le rôle du capitalisme dans le développement et la distribution des vaccins n’a pas été moins dommageable.

La BBC a rapporté en décembre: «Au départ, les entreprises ne se sont pas précipitées pour financer des projets de vaccins. La création de vaccins, surtout en cas d’urgence sanitaire aiguë, ne s’est pas avérée très rentable dans le passé.» Le financement public a dû donner une impulsion avec des milliards de recettes fiscales versées dans les programmes de développement de vaccins. Une grande partie de la science qui sous-tend les vaccins a également été réalisée grâce à des fonds publics.

Une fois les vaccins développés, leur déploiement international a été miné par les intérêts nationaux rivaux. Le Royaume-Uni et l’Union européenne ont poursuivi une course effrénée pour assurer l’approvisionnement en vaccins de leurs propres populations. L’Europe est maintenant bien engagée dans une troisième vague de la maladie, moins de 14 pour cent de la population ayant reçu sa première dose.

La situation est encore pire sur la scène mondiale. Le prix des vaccins, l’incapacité à augmenter la production pour répondre à la demande mondiale, et l’état déplorable des infrastructures dans de nombreux pays en raison des inégalités mondiales et des guerres signifient que la plupart des gens dans le monde devront attendre des années avant de recevoir un vaccin.

Les pays riches et les pays à revenu intermédiaire représentent 90 pour cent des vaccins fournis jusqu’à présent. Les héros de Johnson, les grandes entreprises pharmaceutiques, ont refusé de renoncer aux brevets ou de partager la technologie et la recherche avec les fabricants potentiels des pays à faibles revenus.

La veille du jour où Johnson a fait l’éloge de cette «cupidité» comme moteur du progrès humain, le directeur général de l’Organisation mondiale de la santé, le Dr Tedros Adhanom Ghebreyesus, a décrit la monopolisation des stocks de vaccins par les pays riches comme un «échec moral catastrophique».

Le directeur général de l’Organisation mondiale de la santé, le Dr Tedros Adhanom Ghebreyesus (au centre), qui déclare la pandémie de coronavirus comme une urgence de santé publique de portée internationale [Source: Fabrice Coffrini].

«Nous avons les moyens d’éviter cet échec, mais il est stupéfiant de constater à quel point peu de choses sont faites pour l’éviter», a-t-il déclaré lors d’une conférence de presse. «L’écart entre le nombre de vaccins administrés dans les pays riches et le nombre de vaccins administrés par le COVAX se creuse chaque jour et devient chaque jour plus grotesque.»

Il s’agit non seulement d’un «scandale moral», a déclaré Ghebreyesus, mais aussi «économiquement et épidémiologiquement contre-productif».

«Tant que le virus continuera à circuler partout – n’importe où – les gens continueront à mourir. Le commerce et les voyages continueront d’être perturbés et la reprise économique sera encore retardée.»

La revendication de «succès» de Johnson revient à se vanter que le Royaume-Uni bat ses rivaux dans l’UE et ailleurs dans des mesures qui, au final, produisent un désastre pour tout le monde. En outre, les mesures qui visent à supprimer les restrictions en matière de santé publique et à rouvrir les économies dans le monde entier sapent même les programmes de vaccination limités qui sont en cours. On laisse les infections se propager à nouveau, ce qui entraînera d’innombrables autres décès et pourrait donner naissance à de nouveaux variants du virus qui échapperont aux vaccins déjà administrés.

Johnson aurait également craint que ses propos n’attirent l’attention sur le fait que la pandémie, en revanche, a fait des merveilles pour les capitalistes. Grâce à des aides gouvernementales sans précédent, les milliardaires du monde entier ont vu leur fortune s’envoler de 3.900 milliards de dollars (3.300 milliards d’euros), tandis que des millions de vies, des centaines de millions d’emplois et des milliers de milliards de dollars de salaires étaient perdus.

Il convient de rappeler ici que Jeremy Warner, rédacteur adjoint du Telegraph et chroniqueur économique et commercial de premier plan, a écrit au début de la pandémie: «D’un point de vue économique totalement désintéressé, le COVID-19 pourrait même s’avérer légèrement bénéfique à long terme en éliminant de manière disproportionnée les personnes âgées à charge».

Selon le cabinet d’actuariat XPS, cette prédiction macabre se confirme. Ils ont estimé une économie de 25 à 60 milliards de livres sterling pour les régimes de retraite à prestations définies grâce aux effets directs et indirects de la pandémie qui réduisent en moyenne de sept mois l’espérance de vie prévue des personnes âgées de 65 ans.

La crise de la pandémie a préparé le terrain pour une attaque massive du patronat contre les emplois, les salaires et les conditions de travail des travailleurs. De plus en plus d’entreprises procèdent à des restructurations brutales de type «licencier et réembaucher», à la poursuite des «bons rendements pour les actionnaires» salués par le premier ministre.

Les commentaires de Johnson résument la réponse de l’élite dirigeante à la pandémie. Dans l’ensemble, selon eux, rien de bien grave ne s’est produit l’année dernière. Les profits continuent d’affluer et, pour ceux qui sont au sommet de l’ordre social existant, les choses n’ont jamais été aussi bonnes. Tout ce que cela a coûté, c’est la vie de travailleurs, et surtout des personnes âgées et des infirmes, qui sont considérés comme une ponction intolérable sur les profits.

Il s’agit d’une classe sociale totalement psychopathe qui a perdu tout droit de régner. Le capitalisme est en guerre contre la société et doit être renversé. À sa place, les travailleurs du monde entier doivent établir un système socialiste de production planifiée pour répondre aux besoins humains et non au profit privé.

(Article paru en anglais le 25 mars 2021)

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