Le New York Times célèbre les 50 ans des «Pentagon Papers» tout en ignorant la persécution de Julian Assange

Cette semaine marque le cinquantième anniversaire de la publication dans le New York Times des «Pentagon Papers», qui ont joué un rôle important dans la galvanisation de l’opposition populaire à la guerre du Vietnam. La manière dont le Times lui-même a choisi de commémorer cet anniversaire constitue une étude de cas du profond glissement vers la droite des médias et de l’ensemble de l’establishment politique au cours des cinq décennies écoulées.

Ce changement ne s’exprime nulle part de manière aussi flagrante que dans le profond silence du journal sur le cas du rédacteur en chef de WikiLeaks Julian Assange, dont la persécution par les gouvernements américain et britannique pose la question des droits démocratiques fondamentaux à la liberté d’expression et à la liberté de la presse de manière encore plus aiguë que les événements d’il y a 50 ans.

Daniel Ellsberg parle aux journalistes devant le bâtiment fédéral de Los Angeles. Le coaccusé d'Ellsberg, Anthony Russo, est au centre droit, le 17 janvier 1973. (Photo: AP Photo)

Les «Pentagon Papers», officiellement connus sous le nom de «Report of the Office of the Secretary of Defense Vietnam Task Force», sont une étude interne de 7.000 pages menée par le Pentagone sur les politiques qui ont conduit à la guerre du Vietnam et à son escalade continue. Constitué de 4.000 documents et analyses secrets du gouvernement américain, le rapport dénonce la criminalité de la guerre et les mensonges proférés au peuple américain pour la justifier.

Les «Pentagon Papers» constituaient une accusation accablante, non pas principalement à l’encontre de l’administration républicaine du président Richard Nixon, qui avait pris ses fonctions en 1969, la huitième année de l’intervention militaire américaine, mais à l’encontre de ses prédécesseurs démocrates, en particulier Lyndon Johnson, pour avoir envahi le Vietnam et mené contre son peuple une guerre brutale de type colonial qui allait coûter la vie à 3 millions de Vietnamiens ainsi qu’à 58.000 soldats américains.

Ces documents ont été secrètement copiés puis divulgués au Times par Daniel Ellsberg, ancien consultant de la Rand Corporation auprès du Pentagone, qui était devenu un opposant résolu à la guerre du Vietnam, prêt à risquer sa vie pour faire connaître ces documents secrets au public américain.

Le premier volet du reportage du Times sur les documents a été publié le 13 juin 1971. L’impact public des révélations a été immensément amplifié par l’action quasi dictatoriale de l’administration Nixon, qui a obtenu une injonction du tribunal imposant une restriction préalable à toute nouvelle publication de la série du Times. Cet acte de censure et d’abrogation de la garantie de la liberté d’expression et de la presse prévue par le premier amendement n’avait pratiquement aucun précédent aux États-Unis.

Alors même que le Times était contraint d’arrêter sa publication, le Washington Post a commencé à publier les documents, avant d’être frappé par une injonction similaire. Avant que l’affaire ne soit réglée, les documents avaient été publiés dans 19 journaux américains différents. En à peine deux semaines, les injonctions ont été annulées par une décision de 6-3 de la Cour suprême des États-Unis.

Dans son éditorial de 1971 sur la décision de la haute cour, le Times commente: «Nous pensons que sa signification plus profonde réside dans la conclusion implicite mais inéluctable que le peuple américain a le droit présumé d’être informé des décisions politiques de son gouvernement.»

Cinquante ans plus tard, les propriétaires et les rédacteurs du Times ont totalement renié tout engagement envers ce «droit présumé», tant en paroles qu’en actes. Le journal a été un partenaire indispensable du gouvernement américain dans la promotion et la fabrication de mensonges utilisés pour justifier les guerres impérialistes, depuis les «armes de destruction massive» qui ont ouvert la voie à une guerre qui a coûté la vie à un million d’Irakiens, jusqu’à l’actuelle campagne de propagande du «laboratoire de Wuhan» qui rend la Chine responsable de la pandémie de COVID-19 et de la mort de millions de personnes.

S’exprimant au nom du Times, l’ancien rédacteur en chef Bill Keller a défendu en 2013 le rôle du journal en tant qu’instrument de propagande d’État et partenaire direct du gouvernement dans la rétention d’informations au public: «Nous sommes tout à fait d’accord pour dire que la transparence n’est pas un bien absolu», écrivait-il. «La liberté de la presse inclut la liberté de ne pas publier, et c’est une liberté que nous exerçons avec une certaine régularité.»

Cette déclaration s’inscrivait dans le contexte de la révélation des crimes de guerre commis par Washington en Irak et en Afghanistan, de l’espionnage massif du gouvernement américain sur la population des États-Unis et du monde entier et des conspirations mondiales de l’impérialisme américain. Alors que le rédacteur en chef du Times se félicitait de la collusion du journal dans la suppression de ces révélations, l’administration Obama poursuivait la persécution implacable de ceux qui avaient rendu ces informations publiques, principalement Julian Assange, Chelsea Manning et Edward Snowden.

C’est dans cette même veine réactionnaire que le Times a marqué le 50e anniversaire des Pentagon Papers. L’essai principal d’une section spéciale publiée pour l’occasion a été écrit par David Sanger, le correspondant du journal pour la sécurité nationale.

Sanger a déploré l’émergence «d’un tout nouveau pipeline vers le public qui contourne largement les garanties journalistiques traditionnelles – et qui érode déjà les échanges discrets entre les responsables gouvernementaux et les journalistes».

Outre ses écrits pour le Times, Sanger a enseigné à la Kennedy School of Government de Harvard, connue pour former les futurs chefs d’État, hauts fonctionnaires et généraux du monde entier, et est membre du Council on Foreign Relations et du Aspen Strategy Group. Il est une personnification des «garanties journalistiques traditionnelles» et un canal privilégié pour les «fuites» et la propagande que la CIA et le Pentagone veulent voir publier.

L’émergence d’Internet et de sources d’information en dehors de ce confortable «donnant-donnant» menace de saper «la fragile entente post-Pentagone Papers entre le gouvernement et les organismes de presse traditionnels», écrit Sanger.

Il conclut son commentaire en écrivant: «En 1971, lorsque la Cour suprême s’est prononcée contre la tentative de restriction préalable du gouvernement, ces types de médias quasi-journalistiques n’existaient pas. Et aucun d’entre eux n’a encore précipité une épreuve de force juridique qui pourrait obliger à reconsidérer l’affaire des Pentagon Papers et sa protection centrale de la liberté de la presse. Mais ce n’est qu’une question de temps».

Quelle misérable lâcheté et complicité! Alors que Sanger mentionne WikiLeaks à quatre reprises dans son commentaire, le nom de Julian Assange est délibérément omis. La version en ligne du Times a ajouté, honteusement, une photo d’Assange à l’article de Sanger. Elle ne mentionne toutefois pas que le rédacteur en chef de WikiLeaks est actuellement détenu 22 heures par jour dans une cellule de 2 mètres sur 3 à Belmarsh, la prison la plus dure du Royaume-Uni. Il attend une éventuelle extradition vers les États-Unis, où il risque d’être poursuivi en vertu de l’Espionage Act, ce qui pourrait l’envoyer en prison pour le reste de sa vie, précisément le genre «d’épreuve de force juridique» qui, selon Sanger, n’a pas encore eu lieu.

Pour faire bonne mesure, le Times a marqué le 50e anniversaire en ouvrant ses pages éditoriales à une colonne invitée de Gabriel Schoenfeld, ancien rédacteur en chef du magazine néoconservateur Commentary et conseiller politique républicain. L’article était intitulé «La fuite des documents du Pentagone était une agression contre la démocratie». L’article dénonce Daniel Ellsberg comme un «voyou» coupable d’avoir «illégalement exploité son accès privilégié à des informations secrètes». En d’autres termes, il méritait le même traitement qu’Assange, à savoir des poursuites en vertu de la loi sur l’espionnage et une éventuelle condamnation à mort.

Ellsberg était prêt à affronter cette perspective. Les poursuites engagées contre lui ont été rejetées en 1973 et il n’a pas eu à en subir les conséquences, grâce à la faute grave du gouvernement, qui a notamment envoyé les mêmes agents que ceux qui allaient plus tard commettre l’effraction du Watergate pour cambrioler le bureau de son psychiatre dans le but de déterrer des informations qui pourraient être utilisées pour le faire chanter ou le salir publiquement.

Le Times a négligé d’informer ses lecteurs qu’en 2006, ce même Schoenfeld a utilisé Commentary pour dénoncer les propres journalistes et rédacteurs du journal comme des traîtres dans la «guerre contre le terrorisme» et demander qu’ils soient poursuivis en vertu de la loi sur l’espionnage pour avoir révélé une opération d’espionnage domestique illégale montée par la National Security Agency.

Le «journal de référence» montre une fois de plus sa largesse d’esprit à l’égard de ceux qui préconisent des méthodes associées à la dictature de l’État policier, même si cela implique l’exécution potentielle de ses propres reporters. Il a fait de même il y a un an, en invitant le sénateur républicain Tom Cotton de l’Arkansas à rédiger une tribune intitulée «Envoyez les troupes», dans laquelle il demandait au président Trump d’invoquer la loi sur l’insurrection de 1807 et d’envoyer l’armée dans les rues pour réprimer les manifestations contre les brutalités policières.

Contrairement au Times, l’homme qui a rendu possible la publication des Pentagon Papers, Daniel Ellsberg, est resté fidèle aux principes qui ont guidé sa dénonciation des crimes américains au Vietnam il y a un demi-siècle. À l’âge de 90 ans, il a rendu publics de nouveaux documents détaillant les plans de l’armée américaine pour lancer une guerre nucléaire contre la Chine pendant la crise du détroit de Taïwan en 1958. Ce faisant, il a clairement indiqué que sa décision était motivée par l’actuelle préparation des États-Unis à la guerre contre la Chine et par sa conviction que ceux qui dirigent le Pentagone et le gouvernement américain aujourd’hui ne sont pas moins «stupides ou irréfléchis» que ceux qui ont élaboré des plans pour incinérer Shanghai à l’époque. Ellsberg a délibérément mis au défi le gouvernement de le poursuivre une nouvelle fois en vertu de la loi sur l’espionnage.

Contrairement au Times, Ellsberg s’est opposé de manière inébranlable à tous ceux qui tentent d’établir une distinction entre sa fuite des «Pentagon Papers» il y a 50 ans et la publication des journaux de bord de la guerre en Irak et en Afghanistan et des documents secrets du département d’État par Julian Assange et WikiLeaks.

En septembre dernier, il a témoigné par liaison vidéo au nom d’Assange lors d’une audience d’extradition tenue au Old Bailey de Londres. Il a explicitement rejeté la «théorie du bon Ellsberg et du mauvais Assange» en ce qui concerne la dénonciation des crimes de guerre. Il a insisté sur le fait que lui et Assange étaient tous deux «en profond désaccord non seulement avec l’administration actuelle, mais aussi avec toutes les administrations récentes du gouvernement américain. À savoir, qu’il y avait un tel manque de transparence dans la prise de décision du gouvernement, dans vraiment toutes ses déclarations au public – tant d’entre elles étaient fausses – sur la nature du conflit, les perspectives de succès, ce qui était fait en notre nom, qu’il n’y avait pas de démocratie effective.»

Le contraste frappant entre l’attitude d’Ellsberg et celle du Times à l’égard d’Assange ne fait que souligner le fait qu’il n’existe pas, au sein de l’élite dirigeante américaine et des médias bourgeois, de véritable groupe d’intérêt pour la défense des principes démocratiques mis en cause dans l’affaire des Pentagon Papers il y a un demi-siècle.

Une inégalité sociale sans précédent, caractéristique dominante de la société américaine, et la mainmise sur la vie économique et politique d’une oligarchie financière et patronale sont incompatibles avec la défense de la liberté d’expression et de la presse, ou de tout autre droit démocratique fondamental.

La défense de ces droits et la lutte pour la libération immédiate de Julian Assange ne peuvent être menées que par la mobilisation politique indépendante de la classe ouvrière sur la base d’un programme socialiste et internationaliste. Dans les conditions d’une lutte de classe croissante, ces questions deviendront d’une importance brûlante pour les travailleurs du monde entier.

(Article paru en anglais le 15 juin 2021)

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