Perspectives

Il y a quatre-vingt-cinq ans commençait la guerre civile espagnole

Le 17 juillet 1936, il y a quatre-vingt-cinq ans, l’armée espagnole dirigée par le général Francisco Franco lançait un coup d’État fasciste pour renverser le gouvernement élu de la Deuxième République espagnole. Les ouvriers et paysans de toute l’Espagne y répondirent par une insurrection armée ; ils créèrent des comités d’usine et formèrent des milices pour combattre les troupes fascistes. La guerre civile espagnole de 1936-1939 commençait.

La guerre civile espagnole est l’une des grandes batailles du 20e siècle entre la classe ouvrière internationale et le fascisme européen. L’Allemagne nazie et l’Italie fasciste envoyèrent des dizaines de milliers de soldats pour aider Franco. Les classes dirigeantes britannique, française et américaine maintinrent une politique de non-intervention, bloquant l’aide militaire à la République mais dans la classe ouvrière internationale la sympathie était massive pour le soulèvement des travailleurs contre le fascisme. Des dizaines de milliers d’hommes et de femmes se rendirent en Espagne pour combattre Franco. Les Brigades internationales antifascistes comptaient près de 60.000 volontaires de 53 pays.

Des travailleurs de Barcelone célèbrent dans les rues après avoir vaincu la rébellion militaire pro-franquiste à Barcelone, le 19 juillet 1936.

De l’issue de la guerre civile espagnole dépendait non seulement le sort de l’Espagne mais encore de l’Europe et du monde. En France, le gouvernement du Front populaire du premier ministre Léon Blum intensifiait la répression policière contre les travailleurs après la grève générale de mai-juin 1936 et aux États-Unis un puissant mouvement de grève se développait conduisant à la formation de syndicats industriels de masse. Une révolution socialiste victorieuse en Espagne aurait galvanisé des dizaines de millions de travailleurs au plan international.

Le résultat fut cependant une défaite de la classe ouvrière, qui a renforcé les pouvoirs fascistes. Cela a ouvert la voie au régime d’Hitler qui a déclenché la Seconde Guerre mondiale en Europe, cinq mois après le discours de victoire de Franco le 1er avril 1939. Cette guerre fera 75 millions de morts dont six millions de Juifs assassinés par les nazis durant l’Holocauste.

En Espagne, 500.000 personnes sont mortes pendant la guerre civile, sur une population de 23,6 millions d’habitants. Tout autant ont du s’exiler ; 150.000 travailleurs, artistes et intellectuels de gauche ont été assassinés derrière les lignes fascistes. À la fin de la guerre, 20.000 partisans de la République ont été fusillés et on estime à un million les personnes internées dans 300 camps de concentration et prisons. Le régime de Franco a survécu quatre décennies, ne tombant que face à des protestations et des grèves massives, en 1978.

La défaite de la classe ouvrière n’était pas inévitable. Il est toutefois impossible de discuter de cette défaite sans évoquer le conflit irréconciliable entre le mouvement trotskyste et le stalinisme.

Alors que se déroulait la guerre civile, Trotsky, co-leader avec Lénine de la Révolution d’octobre et chef de l’Armée rouge, expliquait que la victoire était possible si les travailleurs prenaient le pouvoir et poursuivaient la guerre contre Franco par des méthodes révolutionnaires. Il soulignait en outre que cette stratégie nécessitait la construction d’une nouvelle direction révolutionnaire internationale de la classe ouvrière, la Quatrième Internationale, pour lutter contre le stalinisme. La Quatrième Internationale a été fondée durant la guerre civile, en septembre 1938, à Paris.

La guerre civile espagnole était une confirmation dévastatrice des avertissements de Trotsky sur le rôle contre-révolutionnaire du stalinisme. Elle éclata au moment où la bureaucratie soviétique préparait les Grandes Purges, utilisant les montages judiciaires des premiers procès de Moscou, en août 1936, comme prétexte pour assassiner les dirigeants bolcheviques de la Révolution d’octobre qui vivaient encore. En Espagne également, la bureaucratie soviétique et le Parti communiste espagnol stalinien (PCE) menèrent une lutte sanglante contre la révolution.

Tout en armant la République espagnole, le Kremlin exigeait que les travailleurs soutiennent l’alliance du Front populaire au pouvoir, composée de forces bourgeoises libérales, sociales-démocrates, staliniennes et anarchistes. Il s’employa à dissoudre les organisations ouvrières comme les comités d’usine et d’approvisionnement, et à subordonner les milices antifascistes à l’État capitaliste. Et tandis que la police secrète de Staline assassinait les dirigeants encore vivants de la Révolution d’Octobre – une campagne dont le point culminant fut l’assassinat de Trotsky par Ramon Mercader le 20 août 1940 à Coyoacán, au Mexique – elle torturait et assassinait systématiquement les révolutionnaires en Espagne.

La guerre civile espagnole est une confirmation du rôle révolutionnaire de la classe ouvrière internationale, et en négatif, du rôle crucial de la direction révolutionnaire. Les leçons de la guerre civile sont d’une actualité brûlante. Une fois de plus, la classe dirigeante se tourne vers des formes de pouvoir ouvertement fascistes et autoritaires, des menaces de coup d’État d’officiers néo-franquistes en Espagne à la montée de mouvements néo-fascistes dans toute l’Europe, en passant par la transformation du Parti républicain de Trump en organisation de plus en plus ouvertement fasciste.

Le coup d'État de Franco et l'insurrection ouvrière

Le coup d’État de Franco était une attaque préventive contre un mouvement révolutionnaire croissant de la classe ouvrière. La crise sociale causée par la Grande Dépression des années 1930 et une révolte de l’armée avaient fait tomber la monarchie en 1931, installant la Seconde République espagnole. Cela n’a fait qu’intensifier la montée des luttes de classe, qui éclatèrent en 1934 dans une grève insurrectionnelle des mineurs des Asturies. Sous la direction de Franco, l’armée noya la grève dans le sang, tuant au moins 2.000 personnes ; 30.000 autres furent emprisonnées et des milliers d’autres licenciées.

Le Front populaire espagnol remporta les élections de février 1936 sur la base de promesses de réformes sociales.C’était une coalition des républicains bourgeois, du Parti socialiste social-démocrate (PSOE), du Parti communiste espagnol (PCE) stalinien et du Parti ouvrier d’unification marxiste (POUM), parti centriste de gauche. Il était soutenu à l’extérieur par la Confédération nationale du travail (CNT) le syndicat anarcho-syndicaliste. Alors que le Front populaire cherchait à contenir la lutte des classes, les masses allèrent de l’avant, occupant les usines et les terres agricoles, libérant les prisonniers politiques et lançant une vague de grèves contre les salaires de misère.

Alors que la terreur à l’idée de perdre ses privilèges et ses profits s’était emparée de la classe dirigeante, une partie du corps des officiers lança un coup d’État pour noyer dans le sang le mouvement de masse grandissant. Le matin du 17 juillet 1936, Franco s’envola vers le Maroc pour prendre le contrôle de l’Armée espagnole d’Afrique, forte de 30.000 hommes. Il a ensuite envoyé par radio un manifeste aux garnisons d’Espagne continentale, leur demandant de s’emparer des villes.

Le gouvernement du Front populaire était au courant du coup d’État, ayant été alerté par des exercices militaires inhabituels au Maroc et dans le nord de l’Espagne quelques semaines auparavant. Mais il a caché cette information aux travailleurs, craignant qu’elle n’alimente le mouvement révolutionnaire des masses. Après le coup d’État, le gouvernement a rejeté les demandes des travailleurs qui réclamaient des armes pour affronter la rébellion fasciste.

Les travailleurs, qui n’étaient souvent équipés que de fusils de chasse ou de couteaux, se sont pourtant mobilisés pour combattre le coup d’État. À Barcelone, l’une des villes les plus industrialisées d’Espagne, la classe ouvrière s’organisa en comités de défense armés et affronta l’armée avec des armes, des explosifs et des véhicules à moteur. Les travailleurs appelèrent également les soldats à refuser les ordres de leurs officiers. En 24 heures, les travailleurs de Barcelone avaient bloqué et désarmé les forces pro-franquistes en Catalogne.

Les travailleurs de Madrid, Valence, Bilbao et Gijón suivent l’exemple de Barcelone. Les mineurs asturiens envoyèrent une colonne de 5.000 dynamiteurs à Madrid pour les aider. À Malaga, les travailleurs n’avaient tout d’abord pas d’armes et utilisèrent de l’essence pour mettre le feu aux barricades qui entouraient les casernes militaires. Les marins espagnols abattirent un grand nombre de leurs officiers et des comités de marins prirent le contrôle des navires de guerre de la flotte républicaine espagnole.

Les fascistes, qui espéraient un triomphe militaire rapide face à la classe ouvrière, avaient en fait provoqué une réponse révolutionnaire. Les comités ouvriers et les milices étant actifs dans les villes et sur le front, une situation de double pouvoir émergea entre d’une part ces organisations et d’autre part l’État capitaliste dirigé par le gouvernement du Front populaire.

Les comités de quartier, les comités de défense et les comités de contrôle des travailleurs dans les usines gouvernaient Barcelone et une grande partie de la Catalogne, sans s’intituler gouvernement. Ces organes ouvriers ont exproprié des usines, des bâtiments et des terres; organisé, armé et transporté des miliciens; formé des patrouilles contre les provocateurs fascistes; repris la production des usines sans les directeurs; et réquisitionné voitures, camions et nourriture. Dans son œuvre célèbre «Hommage à la Catalogne», George Orwell a capturé l’atmosphère révolutionnaire qui régnait:

C’était bien la première fois dans ma vie que je me trouvais dans une ville où la classe ouvrière avait pris le dessus. À peu près tous les immeubles de quelque importance avaient été saisis par les ouvriers et sur tous flottaient des drapeaux rouges ou les drapeaux rouge et noir des anarchistes; pas un mur qui ne portât, griffonnés, le marteau et la faucille et les sigles des partis révolutionnaires; il ne restait de presque toutes les églises que les murs, et les images saintes avaient été brûlées. Çà et là, on voyait des équipes d’ouvriers en train de démolir systématiquement les églises. Tout magasin, tout café portait une inscription vous informant de sa collectivisation; jusques aux caisses des cireurs de bottes qui avaient été collectivisées et peintes en rouge et noir.

Le coup d’État fasciste avait échoué dans ses objectifs initiaux et n’avait pas eu le dessus. Il détenait un tiers de l’Espagne –l’ancienne Castille et la Galice au nord, une partie du sud autour de Séville, le Maroc espagnol et les îles Baléares – des régions essentiellement agricoles sans industries majeures. Son armée était composée de paysans enrôlés de force et de Marocains sujets de l’impérialisme espagnol.

À l’époque, Franco lui-même remarqua avec pessimisme que la guerre civile serait «immensément difficile et sanglante. Nous n’avons pas une grande armée, l’intervention de la Garde civile semble douteuse, et de nombreux officiers se rangeront du côté du pouvoir constitué.»

«Les conditions de la victoire des masses dans la guerre civile contre les oppresseurs, écrit Trotsky, sont, au fond, très simples». Le fascisme, notait-il, est une forme de «réaction bourgeoise. On ne peut lutter avec succès que par les forces et les méthodes de la révolution prolétarienne». S’appuyant sur les leçons de la guerre civile russe qui s’était achevée au cours de la décennie précédente, Trotsky insistait sur le fait que «la stratégie de la guerre civile [devait] combiner les règles de l’art militaire avec les tâches de la révolution sociale». Il expliquait:

L'armée révolutionnaire doit non seulement proclamer, mais réaliser immédiatement, dans les provinces conquises, les mesures Ies plus urgentes de la révolution sociale: expropriation et remise aux besogneux des réserves existantes des produits alimentaires, manufacturés et autres, redistribution des logements au profit des travailleurs, et surtout des familles des combattants, expropriation de la terre et des instruments agricoles au profit des paysans, établissement du contrôle ouvrier sur la production et du pouvoir soviétique à la place de l'ancienne bureaucratie.

La loyauté de l’armée franquiste aurait pu être facilement ébranlée. Les 30.000 Marocains de l’Armée d’Afrique n’avaient aucun intérêt à se battre pour l’impérialisme espagnol. Quant à la paysannerie espagnole, elle se bat pour la terre depuis la proclamation de la République en avril 1931. Environ 1,5 million de petits propriétaires ruraux ne possédaient que des parcelles de 2,5 acres, ce qui les obligeait à travailler dans de grands domaines pour survivre. En revanche, 50.000 membres de la noblesse possédaient la moitié de la superficie totale de l’Espagne, et 10.000 propriétaires fonciers possédaient 250 acres ou plus. Des millions d’autres étaient sans terre et employés dans les grands domaines.

Le gouvernement du Front populaire refusa cependant d’accorder des terres aux paysans ou le droit à l’autodétermination et à l’indépendance à la colonie espagnole du Maroc.

Bolchevisme contre Front populaire

Les partis du Front populaire utilisaient leurs liens avec la bureaucratie soviétique pour se présenter comme sympathiques à la Révolution d’octobre, à l’Union soviétique et aux travailleurs. Mais ils étaient en fait inconciliablement hostiles au mouvement révolutionnaire de la classe ouvrière espagnole. Après avoir bloqué une issue révolutionnaire aux luttes de classe qui avaient éclaté en Espagne après 1931, ils s’étaient violemment retournés contre la lutte révolutionnaire menée par la classe ouvrière contre Franco.

Trotsky établit un parallèle entre le Front populaire espagnol et le gouvernement provisoire bourgeois qui a émergé en Russie après le renversement du tsar en février 1917. Lénine et Trotsky dirigèrent les bolcheviks dans l’opposition aux mencheviks et aux sociaux-révolutionnaires qui soutenaient le gouvernement provisoire et s’opposaient au transfert du pouvoir aux conseils d’ouvriers et de soldats (soviets). Après que le gouvernement provisoire se soit rendu complice de la tentative de coup d’État manquée du général Lavr Kornilov, en août 1917, les bolcheviks dirigèrent la classe ouvrière lors de son renversement en octobre.

Un jour avant que Franco ne lance son coup d’État, Trotsky publia un article sur le Front populaire espagnol et le POUM, revenant sur l’expérience de la Révolution russe de 1917. Il écrit:

En réalité, à notre époque, le Front populaire est la principale question de stratégie de classe prolétarienne. Il fournit aussi le meilleur critère pour la différence entre bolchevisme et menchevisme. Car on oublie souvent que le plus grand exemple historique du Front populaire, c’est la révolution de février 1917. De février à octobre, les mencheviks et les sociaux-révolutionnaires, qui constituent un bon parallèle avec les «communistes» [c'est-à-dire les staliniens] et les sociaux-démocrates, ont été en alliance en coalition permanente avec le parti bourgeois des «Cadets», avec lequel ils ont formé une série de gouvernements de coalition. Sous le signe de ce Front populaire se trouvait toute la masse du peuple, y compris les conseils d'ouvriers, de paysans et de soldats. Bien sûr, les bolcheviks participaient aux soviets. Mais ils ne faisaient pas la moindre concession au Front populaire. Ils exigeaient la rupture de ce Front populaire, la destruction de l'alliance avec les Cadets et la création d’un véritable gouvernement ouvrier et paysan. [«La R.S.A.P. et la IVe Internationale», 15-16 juillet 1936, Léon Trotsky Œuvres EDI No 10 pp. 248-9].

L’Internationale communiste stalinisée avait viré brusquement à droite après que la bourgeoisie allemande eut installé Hitler au pouvoir en 1933. C’est le Parti communiste allemand (KPD) qui a rendu cette catastrophe possible avec une légèreté criminelle ; traitant les travailleurs sociaux-démocrates de «social-fascistes», il avait rejeté une lutte unie de la classe ouvrière contre le danger nazi. Abandonnant cette politique face à la menace militaire croissante de l’Allemagne nazie après la prise de pouvoir d’Hitler, Staline chercha ensuite à établir des relations politiques même avec la contre-révolution bourgeoise.

Le Kremlin a appelé à des alliances avec des États impérialistes «démocratiques» comme la Grande-Bretagne et la France, contre l’Allemagne et l’Italie fascistes. Staline a ordonné aux partis communistes de soutenir et, si possible, de rejoindre les gouvernements capitalistes dirigés par la bourgeoisie libérale. Les partis communistes locaux ont assumé la tâche de supprimer les luttes de la classe ouvrière contre les gouvernements capitalistes désignés comme «anti-fascistes».

En août 1936, le régime stalinien lança le premier des procès de Moscou, accusant d’anciens bolcheviks de premier plan comme Grigory Zinoviev, Lev Kamenev et Karl Radek d’avoir formé une organisation terroriste travaillant avec Trotsky en exil. Ont fit à tous les accusés des procès truqués sur la base de mensonges et ils furent condamnés à mort et fusillés. C’était le début des Grandes Purges, un génocide politique dirigé contre les représentants du marxisme révolutionnaire en Union soviétique. Près d’un million de personnes furent assassinées.

Trotsky résume le Front populaire comme l’alliance du libéralisme bourgeois avec le GPU, la sanglante police secrète stalinienne. La bureaucratie soviétique et le Front populaire sont intervenus en Espagne pour étrangler la révolution en cours, assassiner ses principaux représentants, terroriser la classe ouvrière et empêcher ses luttes d’acquérir une forme révolutionnaire pleinement consciente.

Le Front populaire sabote la lutte contre le fascisme

Tout au long de la guerre civile espagnole, alors que les démocraties impérialistes isolent la République, l’Union soviétique est le seul fournisseur d’armes de la République espagnole. Le Kremlin fournissait des armes de qualité inférieure, exigeant d’être payé en or ou en matières premières. Grâce à son influence sur le gouvernement républicain, le PCE stalinien veillait à ce que les fournitures soviétiques telles que l’artillerie et les avions ne soient envoyées que dans les centres contrôlés par le PCE, au détriment d’autres zones importantes comme le front d’Aragon, contrôlé par les milices ouvrières.

Les staliniens ont utilisé leur position au gouvernement pour saboter les milices de la CNT et du POUM. Ils les ont transféré sur les fronts les plus difficiles, utilisant les défaites qui en résultaient pour demander la dissolution des milices ouvrières et leur remplacement par des unités sous le contrôle du Front populaire. Dans «Révolution et contre-révolution en Espagne», l’écrivain trotskyste Felix Morrow explique comment le Front populaire a saboté l’effort de guerre tout en menant une lutte mortelle contre la classe ouvrière:

Le général Pozas a lancé ce qui était ostensiblement une offensive générale en juin. Après plusieurs jours de combats aériens et d’artillerie, on a donné l’ordre d’avancer à la 29e division (anciennement Lénine du POUM) et à d’autres formations. Mais le jour de l’avancée, on n’a prévu ni l’artillerie ni l’aviation pour la protéger… Pozas a prétendu plus tard que c’était parce que les forces aériennes défendaient Bilbao – mais le jour de l’avancée était trois jours après que Franco ait pris Bilbao. Les soldats du POUM se rendaient parfaitement compte qu’ils étaient exposés délibérément.

La bureaucratie soviétique ordonna au PCE de faire de l’agitation contre les comités ouvriers. Sous le slogan «gagner d’abord la guerre, faire la révolution ensuite», le PCE est devenu le plus fervent défenseur de la loi et de l’ordre afin d’étouffer toute action indépendante de la classe ouvrière.

Les staliniens répandirent des rumeurs pour démoraliser les travailleurs et appeler au meurtre des révolutionnaires. Ils prétendirent que le POUM et la CNT étaient infiltrés par des agents fascistes, déclarant que ces deux organisations étaient «objectivement fascistes». Le secrétaire du PCE, José Diaz, écrivit: «Nos principaux ennemis sont les fascistes. Cependant, il ne s’agit pas seulement des fascistes eux-mêmes, mais aussi des agents qui travaillent pour eux… Certains se disent trotskistes… Si tout le monde le sait, si le gouvernement le sait, pourquoi ne les traite-t-il pas comme des fascistes et ne les extermine-t-il pas impitoyablement?»

Sur cette ligne politique contre-révolutionnaire, le PCE a développé une base sociale parmi les couches aisées qui craignaient désespérément la révolution socialiste. Dans son ouvrage de 1991, The Spanish Civil War: Revolution and Counterrevolution, l’historien Burnett Bolloten écrit:

Le PCE a donné aux classes moyennes urbaines et rurales une puissante infusion de nouvel espoir et de vitalité […] ces nouvelles recrues n’étaient pas attirées par les principes communistes, mais par l’espoir de sauver quelque chose de l’ancien système social. […] Ainsi, dès le début, le Parti communiste est apparu aux classes moyennes désemparées non seulement comme un défenseur, mais comme un champion de la République et des processus ordonnés de gouvernement.

Avec l’aide des staliniens, le Front populaire a pu dissoudre les milices ouvrières, renforcer l’armée républicaine, rétablir la censure de la presse et rendre à la bourgeoisie les fermes et usines saisies par les ouvriers et les paysans.

Le stalinisme put faire passer son programme contre-révolutionnaire uniquement parce qu’aucune des grandes organisations ouvrières ne s’opposa au Front populaire ni ne lutta pour une politique révolutionnaire. La responsabilité en incombe avant tout au POUM centriste, dirigé par Andreu Nin.

Le POUM a refusé de mener une lutte systématique contre le Front populaire ou d’avancer une perspective révolutionnaire pour les luttes de la classe ouvrière pendant le gouvernement du Front populaire. Nin connaissait Trotsky depuis plus d’une quinzaine d’années et avait appartenu à l’Opposition de gauche, le précurseur de la Quatrième Internationale. S’il avait cherché à lier le POUM à la lutte de Trotsky pour fonder la Quatrième Internationale, cela aurait donné un puissant élan au développement du mouvement trotskyste.

Au lieu de cela, Nin a coupé les membres du POUM du trotskisme. En outre, il a formé des alliances opportunistes basées sur des considérations tactiques nationales – une orientation qui l’a conduit dans le camp du Front populaire et de la machine d’État capitaliste.

Le POUM a signé l’accord de Front populaire en janvier 1936. Lorsque les travailleurs se soulevèrent en Catalogne contre le coup d’État de Franco, Nin rejoignit le gouvernement régional catalan de Front populaire en tant que ministre de la Justice, en septembre 1936, et chercha à subordonner la classe ouvrière au gouvernement. Nin se rendit même dans la ville de Lleida pour dissoudre le comité ouvrier de la ville, dirigé par des membres du POUM.

Nin avait alors fini d’être utile à la contre-révolution et, après une campagne stalinienne qui dénonçait le POUM comme trotskyste, le parti fut renvoyé du gouvernement. Même après cela, le POUM ne cessa de pétitionner pour être autorisé à revenir dans le gouvernement capitaliste.

Les Journées de mai 1937 en Catalogne

La faillite de l’orientation de Nin vers le Front populaire fut à nouveau révélée lors des Journées de mai 1937, lorsque l’État régional catalan et les autorités de Madrid, soutenus par les staliniens, lancèrent un assaut militaire contre le central téléphonique de Barcelone, occupé par les travailleurs depuis juillet 1936. Cet assaut se produisit dans un contexte de colère montante de la classe ouvrière face à l’extension de la faim, au manque de logements et aux politiques favorables au marché. Il provoqua une nouvelle insurrection ouvrière.

La classe ouvrière se souleva spontanément pour défendre les acquis de la révolution, s’emparant de la majeure partie de la ville, à l’exception d’une petite poche dans le centre, contrôlée par les forces staliniennes et républicaines. Pendant quatre jours, les travailleurs ont effectivement contrôlé Barcelone. La classe ouvrière aurait pu prendre le pouvoir à Barcelone et lutter pour une prise de pouvoir révolutionnaire dans toute l’Espagne.

Mais le problème crucial qui se posait à nouveau était celui de la direction révolutionnaire. Les dirigeants du POUM et de la CNT, qui furent surpris par les événements, appelèrent à un cessez-le-feu pendant la semaine de combats de rue, pressant les travailleurs de lever les barricades. Seul le petit groupe de bolcheviks-léninistes affiliés à la Quatrième Internationale, ainsi que certains membres de la base du POUM et les Amis anarchistes de Durruti, appelèrent les travailleurs à prendre le pouvoir et s’opposèrent aux appels de cessez-le-feu.

Si le POUM avait adopté une politique révolutionnaire intransigeante, appelant à la création d’un gouvernement ouvrier et au renversement du régime de Front populaire, ses 40.000 membres se seraient placés à la tête de la classe ouvrière. Par le biais du soulèvement des Journées de mai, la classe ouvrière signalait qu’elle était prête pour une politique révolutionnaire – la formation à nouveau d’organisations ouvrières indépendantes et la lutte pour le pouvoir. Mais le POUM se convertit en flanc gauche du Front populaire, qui s’est ensuite débarrassé brutalement de lui dès qu’il se vit en mesure de le faire.

Une fois les barricades levées après les Journées de mai, le Front populaire monta une violence contre-révolutionnaire de masse contre la classe ouvrière. Le POUM fut mis hors la loi et sa direction arrêtée. Nin lui-même fut enlevé et torturé de façon barbare, écorché vif puis exécuté par des agents du GPU soviétique.

Des milliers de militants ouvriers furent détenus dans des prisons secrètes de fortune opérées par le PCE et quelque 20.000 prisonniers envoyés dans des camps de travail. Des centaines d’entre eux furent assassinés. Le secrétaire de Trotsky, Erwin Wolf, le trotskiste Hans David Freund, le membre du POUM Kurt Landau et les anarchistes de la CNT qui avaient critiqué la collaboration de la CNT avec les staliniens, furent tous assassinés. L’historien Agustín Guillamón écrit dans «Insurrection: les événements sanglants de mai 1937 à Barcelone» (Insurrection: The Bloody Events of May 1937 in Barcelona – AK Press 2020):

En 1938, les révolutionnaires étaient sous la terre, en prison ou dans la clandestinité. Les antifascistes emprisonnés se comptaient par milliers. La faim, les raids aériens et la répression stalinienne sont les seigneurs et les maîtres à Barcelone. Les milices et le travail furent militarisés. L’ordre bourgeois règnait désormais dans toute l’Espagne, dans le camp franquiste comme dans le camp républicain. La révolution ne fut pas écrasée par Franco en janvier 1939; la République de Negrín l’avait fait bien des mois auparavant.

La guerre devait durer encore deux ans, mais elle consistait en une avancée ininterrompue des forces franquistes, alors que le gouvernement du Front populaire implorait Franco pour des négociations de paix. Barcelone tomba sans résistance significative. En mars 1939, le colonel Segismundo Casado lança un coup d’État en territoire républicain et demanda un accord de paix avec les fascistes. Franco n’accepta toutefois qu’une reddition inconditionnelle et, le mois suivant, les troupes franquistes entrèrent dans Madrid, mettant fin à la guerre civile.

La classe ouvrière mena une lutte héroïque, mais la contre-révolution stalinienne et le centrisme ont ouvert la voie à la victoire fasciste. Trotsky réfuta ceux qui imputaient cette défaite à la classe ouvrière. Sur son bureau à Coyoacán, après son assassinat par Mercader en août 1940, on trouva un article intitulé «Classe, parti et direction». Répondant à un périodique stalinien français, «Que faire», qui attribuait la défaite à «l’immaturité de la classe ouvrière, au manque d’indépendance de la paysannerie», Trotsky a écrivait:

La falsification historique consiste à attribuer la responsabilité de la défaite espagnole aux masses ouvrières, et non aux partis qui ont paralysé, ou purement et simplement écrasé, le mouvement révolutionnaire des masses. Les avocats du POUM contestent tout simplement le fait que les dirigeants portent quelque responsabilité que ce soit, afin d’éviter d’avoir à assumer leurs propres responsabilités. Cette philosophie de l’impuissance, qui cherche à faire accepter les défaites comme de nécessaires anneaux dans la chaîne des développements cosmiques, est parfaitement incapable de poser, et se refuse à poser, la question du rôle des facteurs aussi concrets que les programmes, les partis, les personnalités qui furent les organisateurs de la défaite. Cette philosophie du fatalisme et de la prostration est diamétralement opposé au marxisme, théorie de l’action révolutionnaire.

Les leçons de la guerre civile espagnole

Quatre-vingt-cinq ans après le déclenchement de la guerre civile espagnole et plus d’un siècle après la Révolution d’octobre, ces événements s’appliquent chaque jour plus directement à la politique contemporaine. Trois décennies après la dissolution stalinienne de l’Union soviétique en 1991, aucune des contradictions du capitalisme qui ont sous-tendu la montée du fascisme au 20e siècle n’a été résolue. La classe ouvrière fait toujours face à des crises économiques, à des inégalités sociales croissantes, à l’agression militaire impérialiste et à la montée de régimes policiers.

La réponse de la classe dirigeante à ces problèmes, énormément accélérée par la pandémie de coronavirus, est de se tourner vers l’héritage politique du fascisme européen du 20e siècle.

L’expression la plus frappante de cela fut le coup d’État du 6 janvier lancé par l’ancien président américain Donald Trump, soutenu par des factions dans l’État américain et le Parti républicain. Trump a envoyé plusieurs milliers d’extrémistes de droite prendre d’assaut le Capitole à Washington DC, ce que le général Mark Milley, le chef d’état-major interarmées, a récemment décrit comme «un moment Reichstag». Il se référait en cela à l’incendie du Reichstag de 1933 utilisé par Hitler comme prétexte pour assumer des pouvoirs dictatoriaux et imposer une terreur de masse dirigée contre la classe ouvrière.

Ce coup d’État n’était pas simplement dû au caractère dérangé de Trump, il était le produit de la crise mortelle du capitalisme américain et mondial. Chaque classe dirigeante impérialiste se tourne vers l’extrême droite. L’establishment politique allemand élève le parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne (AfD) au rang d’opposition officielle et finance copieusement des professeurs d’extrême droite comme Jörg Baberowski qui minimisent les crimes du nazisme. En France et en Espagne, des cabales d’officiers d’extrême droite militent publiquement pour un coup d’État militaire et appellent à des massacres.

La défense des droits sociaux et démocratiques et la lutte contre la guerre exigent une lutte politique de la classe ouvrière internationale, fondée sur les leçons de la défaite sanglante de la guerre civile espagnole. Celles-ci sont : l’insistance de Trotsky sur l’internationalisme révolutionnaire, l’indépendance politique de la classe ouvrière et l’opposition irréconciliable à toutes les formes de nationalisme bourgeois, de stalinisme, de social-démocratie et de radicalisme petit-bourgeois.

La défense des droits démocratiques ne peut avancer que comme une lutte de la classe ouvrière pour le socialisme. Cela nécessite la construction d’une direction révolutionnaire inconciliablement hostile aux descendants de la politique de front populaire, que la classe dirigeante a faussement promu pendant des décennies comme étant la «gauche». S’ils ont entièrement perdu la base sociale dont leurs ancêtres politiques staliniens et sociaux-démocrates disposaient dans la classe ouvrière, leur violente hostilité à la classe ouvrière et à la révolution socialiste elle, demeure.

En Espagne, l’effondrement accéléré du régime de démocratie parlementaire bricolé par le régime franquiste et le PCE de Santiago Carrillo en 1978 a démasqué le parti de pseudo-gauche Podemos. Au pouvoir depuis deux ans, ce parti a mis en œuvre un programme de sauvetage des banques, de réduction des retraites et de construction de camps de concentration pour les réfugiés. Il a contribué à la mise en œuvre de la politique d’‘immunité collective’ de l’UE, plaçant les profits au-dessus des vies, ce qui a entraîné 100.000 décès en Espagne et 1,1 million en Europe.

Ce bilan abject repose sur l’héritage de la politique de Front populaire. En effet, l’ancien leader de Podemos Pablo Iglesias était familier avec Carrillo avant la mort de ce dernier en 2012. Leader des jeunes du PCE pendant la guerre civile, Carrillo a joué un rôle important dans la violence contre-révolutionnaire contre les trotskistes et la classe ouvrière. Peu avant sa mort, il s’est vanté de ce que «dans les années 1930, aucun militant communiste à qui on aurait demandé d’assassiner Trotsky n’aurait refusé de le faire.» Iglesias a répondu par une nécrologie sympathique de Carrillo dans Público, écrivant: «Malgré tout, Santiago était l’un des nôtres. Maintenant et pour toujours».

Sans surprise, Podemos minimise la guerre civile espagnole. Son cofondateur Iñigo Errejón a en effet déclaré qu’il était opposé à ce que le débat public «revienne sur le souvenir de la guerre civile espagnole… C’est un scénario qui fait peur aux personnes âgées, et qui ne signifie pas grand-chose pour les jeunes, car il s’est passé il y a longtemps. Si nous savons clairement de quel côté nous serions dans un tel argument, nous savons aussi que la nostalgie ne gagne pas les batailles, mais que les défaites malheureusement créent la défaite». En réalité, Podemos est clair sur le fait que dans la guerre civile espagnole il prend le parti de la contre-révolution stalinienne.

Il faut tirer les leçons des années 1930. La tâche cruciale aujourd’hui dans la lutte contre l’autoritarisme fasciste est la construction d’une direction révolutionnaire poursuivant la lutte de Trotsky pour la révolution socialiste, contre l’extrême droite et contre la pseudo-gauche. Cela signifie construire des sections du Comité international de la Quatrième Internationale (CIQI) en Espagne et à l’international, en mobilisant la classe ouvrière internationale dans une lutte pour le socialisme.

(Article paru d’abord en anglais le 17 juillet 2021)

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