La gymnaste américaine Simone Biles, les Jeux olympiques et «le poids du monde»

La décision de la gymnaste américaine, Simone Biles, de se retirer de la compétition lors de la finale olympique par équipes mardi à Tokyo a suscité la censure de la part de divers milieux, en grande partie pour des raisons politiques ou idéologiques.

Cette photo d’archives du 27 juillet 2021 montre Simone Biles des États-Unis qui s’apprête à faire sa routine lors de la finale féminine de gymnastique artistique des Jeux olympiques d’été de 2020, mardi 27 juillet 2021, à Tokyo. (AP Photo/Gregory Bull, archives)

Aucune de ces critiques n’a la moindre validité. Biles s’est sentie désorientée et en danger physique dans un sport où une chute de hauteur peut entraîner de graves blessures ou la mort. Elle avait tous les droits, et même l’obligation, de se retirer. Des dizaines d’athlètes ont réagi avec sympathie à sa décision, y compris d’anciens champions de gymnastique, tout comme le grand public dans son ensemble.

Divers chroniqueurs de droite ont, quant à eux, dénoncé Biles pour sa mollesse, son manquement au devoir et le fait qu’elle ait «laissé tomber son pays». Le procureur général adjoint du Texas, Aaron Reitz, a qualifié Biles de «honte nationale égoïste et puérile». Le commentateur sportif afro-américain, Jason Whitlock, partisan de Donald Trump, a qualifié Biles de «lâche», ajoutant: «Je n’aime pas ce qu’on nous fait subir et ce que nous permettons. Je n’aime pas le lavage de cerveau. L’absence de responsabilité. L’absence d’attentes de grandeur.» Amber Athey, rédactrice en chef du Spectator pour Washington, a titré son attaque mesquine «Simone Biles est une lâcheuse».

Il s’agit là, comme on pouvait s’y attendre, des propos dégoûtants de la part de personnes dégoûtantes, qui sont toutes sûres de savoir que condamner Biles les mettra en bonne position auprès de la droite fasciste et des divers magnats milliardaires qui s’enthousiasment pour de telles bêtises, avec, dans de nombreux cas, leurs sous-entendus indubitablement racistes.

Mais l’argument de «gauche», selon lequel Biles bénéficie d’un traitement spécial, alors qu’un travailleur ordinaire qui refuse de travailler dans des conditions dangereuses risque d’être licencié ou harcelé, n’est pas valide non plus. Ce que la situation de la gymnaste démontre, tout d’abord, c’est que dans la société actuelle, il faut être un athlète légendaire pour «échapper aux conséquences» si l’on agit de manière rationnelle, responsable et sensée. Dans le contexte de la pandémie meurtrière, par exemple, chaque travailleur d’Amazon, de l’industrie de la viande ou de l’automobile devrait avoir le même droit.

L’affaire Biles concentre en son sein une grande partie de ce qui est si horriblement mauvais dans les Jeux olympiques de Tokyo, le sport contemporain et, plus largement, l’ordre social dans son ensemble.

Ces jeux «2020», comme le proclame bizarrement chaque référence publique à ces jeux, n’auraient jamais dû avoir lieu. L’Associated Press observait en juin: «L’Association des médecins de Tokyo, forte de 6.000 membres, a demandé au premier ministre [Yoshihide] Suga d’annuler les Jeux. Cela en va de même pour le syndicat des médecins japonais, dont le président a averti que les Jeux olympiques pourraient propager des variants du coronavirus. Les infirmières et d’autres groupes médicaux font également pression.»

En outre, le New England Journal of Medicine a déclaré que «la décision du CIO [Comité international olympique] d’organiser les Jeux olympiques n’était “pas fondée sur les meilleures données scientifiques”. Et le British Medical Journal, dans un éditorial d’avril, a demandé aux organisateurs de “reconsidérer” la tenue des jeux… Dépendamment de la façon dont la question est posée, 50 à 80 pour cent [de la population japonaise] s’opposent à l’ouverture des jeux.» L’un des plus grands journaux japonais, l’Asahi Shimbun, a «exigé» dans un éditorial que le premier ministre Suga «évalue la situation de manière calme et objective et décide de ne pas tenir les Jeux olympiques et paralympiques cet été».

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Le Stade national du Japon à Tokyo (Arne Müseler)

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(Reuters rapporte que Tokyo a enregistré mercredi un nombre record de 3.177 nouveaux cas de coronavirus, selon les autorités, «alors que la hausse des infections met la pression sur les hôpitaux»).

Alors pourquoi, s’est demandé l’Associated Press il y a un mois, les jeux se préparaient-ils «à toute allure», avec le dangereux afflux imminent de 11.000 athlètes et de dizaines de milliers d’entraîneurs, d’officiels, de journalistes, de techniciens, etc. L’agence de presse a répondu à sa propre question: «Considérez les milliards de dollars en jeu, un contrat qui favorise largement le CIO, et une décision du gouvernement japonais de maintenir le cap», qui pourrait aider Suga à «garder son emploi».

«Le Japon a officiellement dépensé 15,4 milliards de dollars pour les Jeux olympiques», poursuit le reportage de l’AP, «mais plusieurs audits gouvernementaux suggèrent que c’est beaucoup plus. Tous les fonds, sauf 6,7 milliards de dollars, sont publics. Le rival géopolitique qu’est la Chine doit organiser les Jeux olympiques d’hiver de 2022 six mois seulement après la fin de Tokyo, et pourrait se retrouver sur le devant de la scène en cas d’échec de Tokyo.»

Bien que le CIO «se présente comme une ligue sportive des nations», selon l’AP, il s’agit en réalité «d’un commerce sportif de plusieurs milliards de dollars.» Concrètement, à ce moment de l’histoire, le CIO est en quelque sorte une filiale «en partie» du conglomérat médiatique NBCUniversal. L’organisation sportive, souligne Hollywood Reporter, «tire près de 75 pour cent de ses revenus de la vente de droits de diffusion, et NBCUniversal, le détenteur des droits aux États-Unis, est la plus grande source de ces revenus, avec environ 40 pour cent du total».

Le Hollywood Reporter explique également que NBC a versé au CIO 4,4 milliards de dollars «pour les quatre Jeux olympiques qui se dérouleront de 2014 à 2020 et 7,75 milliards de dollars supplémentaires pour les six prochains Jeux qui se dérouleront de 2022 à 2032». Discovery Inc, qui détient les droits européens, est un autre grand bénéficiaire. Les deux sociétés ont misé sur l’exploitation des jeux pour stimuler leurs plateformes de diffusion en continu, Peacock et Discovery+.»

Si les jeux de Tokyo avaient été annulés, le CIO aurait perdu «environ 3,5 à 4 milliards de dollars de revenus de diffusion», a calculé Andrew Zimbalist, économiste au Smith College du Massachusetts.

Les jeux devaient donc être tenus!

Comment séparer cette atmosphère corrompue, avec la menace de maladie et de mort qui plane sur les jeux, de l’état mental de Biles et des autres athlètes? La gymnaste a fait référence aux difficultés engendrées par le report des jeux d’un an, ainsi qu’à la pression mentale supplémentaire liée à l’isolement des athlètes à Tokyo. «D’habitude, on passe du temps dans le village, tout ça», a-t-elle expliqué. «C’est vrai que ça craint quand on sent le poids du monde. Il n’y a pas d’exutoire avec la quantité d’entraînement que nous faisons.» Comme beaucoup d’autres, Biles vit aussi avec le fardeau des agressions sexuelles infligées par le médecin de l’équipe Larry Nassar qui ont été camouflées par les responsables de son propre sport.

Le Wall Street Journal, dans l’article «Les pressions des Olympiques pandémiques de Tokyo», note que la sortie de Biles «a suivi une défaite cuisante de la joueuse de tennis japonaise Naomi Osaka au troisième tour du tournoi féminin en simple. Osaka […] a également évoqué le poids mental de sa profession». La chronique a qualifié l’événement de Tokyo de «Jeux les plus étranges de l’histoire moderne». La combinaison des conditions restrictives, de l’absence de partisans, de la chaleur étouffante et du retard d’un an qui a perturbé les cycles d’entraînement finement réglés a diminué le prestige, au Japon et aux États-Unis, d’une olympiade qui avait déjà du mal à susciter l’intérêt parmi la population mondiale». Cela a transformé les jeux «en une exposition très publique des tensions entremêlées des sports à haute pression, de la célébrité mondiale et d’une pandémie étouffante». L’article attribue les problèmes rencontrés par Biles, Osaka et d’autres aux «conséquences physiques et psychologiques d’une année passée à s’entraîner dans l’isolement, sans garantie d’une scène sur laquelle se produire.»

Bien entendu, l’argent n’était pas le seul motif qui a poussé les organisateurs à organiser les jeux. Alors que le CIO proclame officiellement que sa mission est de construire «un monde pacifique et meilleur dans l’esprit olympique qui exige une compréhension mutuelle avec un esprit d’amitié, de solidarité et d’équité», l’événement quadriennal est dominé par d’âpres rivalités nationalistes aux connotations militaristes, et l’establishment de chaque pays profite des jeux pour attiser le chauvinisme et la xénophobie.

La CBC au Canada, la BBC en Grande-Bretagne et d’autres médias nationaux sont tous coupables à cet égard, mais il est difficile d’imaginer qu’un radiodiffuseur puisse surpasser NBC aux États-Unis dans le domaine de l’agitation des drapeaux. La chaîne concentre honteusement sa couverture et ses commentaires sur les exploits de «Team USA». Les téléspectateurs sont inondés d’images et d’histoires sur les athlètes américains, à l’exclusion de presque tous les autres, et les sondeurs découvrent ensuite, avec surprise, que 82 pour cent des personnes interrogées vont «encourager les athlètes des États-Unis».

En fait, il n’y a aucune raison «naturelle» ou innée pour que les téléspectateurs américains soient moins intéressés par les performances des athlètes coréens, brésiliens, iraniens, allemands, russes ou chinois, sauf qu’ils en sont largement empêchés.

L’hypocrisie, liée au bellicisme, du New York Times ne connaît pas de limites. Le 29 juillet, le Times a publié un article intitulé «The Chinese Sports Machine’s Single Goal: The Most Golds, at Any Cost» (L’unique objectif de la machine sportive chinoise: le plus de médailles d’or, à n’importe quel prix) où il affirme que la «chaîne de montage sportive chinoise est conçue dans un seul but: produire des médailles d’or à la gloire de la nation». Et ce, dans un pays où les cris brutaux «USA! USA! USA!» ont commencé à retentir dans les années 1980 et n’ont jamais cessé. Des milliards et des milliards sont dépensés pour le sport et sa promotion aux États-Unis et le principe du «pain et des jeux», l’utilisation du spectacle pour détourner l’attention de la population des problèmes sociaux urgents, est plus vivant ici que dans toute autre nation. Comme Katarina Witt, la championne olympique allemande de patinage artistique de l’époque, l’a fait remarquer il y a des années: «Il y a en Amérique une fascination pour les athlètes qui est plus grande que partout ailleurs dans le monde.» Elle aurait pu dire plus justement: «une fascination manipulée».

L’un des faits extraordinaires des jeux actuels est que l’action tout à fait légitime de Biles est tellement l’exception. Là encore, sa capacité à s’en sortir relativement indemne tient en partie à sa célébrité. Le «poids du monde» pèse sur tant de personnes.

L’Américain Nyjah Huston, rapporte le Times cette semaine, «le plus grand nom du skateboard de compétition, était également un favori pour la médaille d’or». Mais Huston s’est classé septième dans la compétition de rue le 25 juillet, «déclarant plus tard dans un message Instagram qu’il n’avait “jamais ressenti autant de pression”. Il a ajouté: “Je suis désolé. Je sais que j’ai définitivement laissé tomber certaines personnes. Je n’ai aucun problème à l’admettre, mais je suis humain.»

La capacité de tant d’athlètes à garder leur sang-froid et à réaliser de superbes performances est un hommage à leurs compétences et à leur entraînement, à leur capacité de concentration et, dans une certaine mesure, à leur aptitude à faire abstraction du reste du monde.

La liste de ces performances (et pas seulement de celles des premiers, seconds ou troisièmes) est longue. On pense à Flora Duffy, des Bermudes, calme et posée, qui a remporté la médaille d’or du triathlon féminin, une combinaison brutale de 1,5 km de natation, 40 km de vélo et 10 km de course à pied. Dans une certaine mesure, la performance de la deuxième place, Georgia Taylor-Brown, est encore plus remarquable. L’un des pneus du vélo de Taylor-Brown est tombé à plat à deux kilomètres de l’arrivée. Elle s’est retrouvée loin derrière les meneurs sur son pneu endommagé, mais malgré la «panique» initiale, elle a gardé son sang-froid et a réussi à dépasser tous les autres concurrents de la course, à l’exception de Duffy.

Les plongeuses chinoises Chen Yuxi, 15 ans, et Zhang Jiaqi, 17 ans, ont étonné les observateurs par leurs performances gagnantes dans l’épreuve de la plateforme synchronisée féminine de 10 mètres. Zhang a déclaré aux médias: «Nous avons l’avantage de notre âge. Nous sommes petites et légères, et cela signifie que notre entrée (dans l’eau) est meilleure que les autres». Son partenaire a commenté: «Bien sûr, nous pouvons ressentir la pression parce que nous sommes jeunes (mais) nous n’avons rien à perdre. Nous sommes courageuses et prêtes à relever tous les défis».

Il y a eu l’étonnante victoire surprise du nageur tunisien Ahmed Hafnaoui, 18 ans, au 400 mètres nage libre, les archers coréens qui n’ont cessé de placer leurs flèches au centre de la cible l’une après l’autre, la vitesse et l’éclat des différents joueurs et joueuses de tennis de table et de badminton de Chine, de Hong Kong, de Corée du Sud et du Japon notamment, la victoire de Javad Foroughi, tireur sportif iranien de 41 ans, au pistolet à air comprimé de 10 mètres, la bataille entre Momiji Nishiya, Japonaise de 13 ans, et Rayssa Leal, Brésilienne, dans la compétition féminine de planches à roulettes de rue, finalement remportée par la rayonnante Nishiya, qui est devenue l’une des plus jeunes médaillées d’or de l’histoire.

La capacité d’êtres humains qui nous ressemblent beaucoup à accomplir des exploits étonnants, malgré les conditions qui leur sont imposées par un ordre social indifférent à tout sauf à l’accumulation de richesses personnelles, ne peut qu’inspirer. Ce n’est en aucun cas une consolation. En de telles occasions, on ne fait qu’entrevoir les possibilités si le système de profit était supprimé.

Dans un article écrit en 1915, pendant la Première Guerre mondiale, après que l’Europe avait été «plongée dans le sang et les flammes» pendant plus d’un an, Léon Trotsky notait qu’«on doit être désespérément aveugle pour ne pas voir que les principaux moteurs de la nouvelle époque – les machines, l’électricité, les automobiles, les journaux, la Ville – ont insufflé à l’humanité une énergie sans précédent et une résistance incroyable».

«Sans aucun doute, poursuivait l’article, l’humanité est entrée dans cette guerre plus forte, plus intrépide, plus saine que jamais auparavant. Mais si elle est entrée dans la guerre comme ça, comment en sortira-t-elle?» Après un an et demi de pandémie, avec la réalité des Jeux olympiques devant nous, il semble raisonnable de se demander, comme Trotsky l’a fait à propos de la guerre, quels changements la pandémie «apportera-t-elle dans la conscience de notre génération et qu’est-ce qui grandira imperceptiblement pour la remplacer?»

(Article paru en anglais le 30 juillet 2021)

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