«Au fil des années, j’ai continué à voir des gens que je connaissais se faire tuer et j’en suis venu à me demander: "À qui cela profite-t-il?"»

Un vétéran de l’armée américaine parle de la débâcle afghane

Ce journaliste a récemment interviewé Sean, un vétéran de l’armée américaine âgé d’une trentaine d’années, sur la chute de Kaboul, le changement d’attitude des soldats face au militarisme américain et la crise sociale au sein des États-Unis.

Un membre des forces de sécurité afghanes marche dans la vaste base aérienne de Bagram après le départ des militaires américains, dans la province de Parwan, au nord de Kaboul, en Afghanistan, lundi 5 juillet 2021 (Photo: AP Photo/Rahmat Gul)

WSWS: Les médias bourgeois hurlent que les talibans sont assis sur un billion de dollars de minéraux et que le traitement des femmes va se détériorer, entre autres préoccupations. Comment ces déclarations s’accordent-elles avec la raison initiale de l’invasion, à savoir empêcher un autre 11 septembre et construire la démocratie?

S: Il s’agit certainement d’une transformation du narratif. Ils le font sans même sourciller. J’en parlais tout à l’heure à ma femme, mais s’ils étaient si préoccupés par les droits des femmes, pourquoi ont-ils soutenu les moudjahidines dans les années 80?

WSWS: Avez-vous commencé à vous poser des questions sur l’engagement américain en Afghanistan lorsque vous étiez dans l’armée?

S: Oui, lorsque j’étais armurier d’unité, assis sur tout cet équipement inutilisé, je voyais encore passer des demandes de nouveaux équipements pour notre unité, alors que la décision avait déjà été prise de nous désactiver, de mettre notre unité hors service. Nous allions fermer, mais nous continuions à acheter du matériel. Je ne pouvais vraiment pas accepter cela; je devais changer mon évaluation de ce qui se passait. Je voyais mes amis aller se battre et mourir et je voyais leur mission – à laquelle je ne croyais plus – qui n’était qu’une excuse pour envoyer de l’argent à des entrepreneurs pour des biens dont nous n’avions pas besoin. Je n’arrêtais pas de penser à l’argent. J’étais profondément dégoûté par toute cette histoire, complètement désabusé.

Au fil des ans, j’ai continué à voir des gens que je connaissais se faire tuer et j’en suis venu à me demander «à qui cela profite-t-il?» Les fabricants d’armes et les personnes qui représentent leurs intérêts au sein du gouvernement, ces groupes en profitent, mais ce qui est broyé dans ce mécanisme, c’est moi et mes amis dans le Sud rural et pauvre, ou partout ailleurs où l’armée semblait être la seule option. Et pendant ce temps, nous retournons dans ces communautés avec des crises sanitaires et des infrastructures terribles, et il semble que nous n’en bénéficions pas du tout.

WSWS: Votre famille avait-elle une expérience militaire?

S: Un peu. Mes oncles n’en parlaient jamais beaucoup, mais le reste de ma famille les considérait comme des personnes ayant une stabilité économique, et que cette stabilité venait du fait qu’ils étaient soldats.

WSWS: Quelle a été votre réaction lorsque Biden a admis que la mission en Afghanistan n’avait rien à voir avec la construction d’une nation?

S: Entendre le président dire qu’il n’a jamais été question de construction d’une nation va vraiment à l’encontre de notre mission déclarée; ils nous ont dit que nous équipions le peuple afghan pour qu’il puisse mener ses propres batailles et que, ce faisant, il créerait une barrière contre les talibans et que, ipso facto, nous serions tous mieux en Amérique parce que les talibans ne pourraient pas s’étendre dans une région où, historiquement, ils avaient beaucoup de contrôle. Et cela me semble être une façon verbeuse de dire «construction de la nation».

J’ai des amis qui ont réagi différemment aux nouvelles de Kaboul. Certains d’entre eux ont été vraiment dégoûtés et ont rejoint des organisations antiguerre. Et j’ai des amis qui sont restés plus longtemps au combat et qui ont redoublé de rhétorique, surtout pour faire face à la perte, parce que c’est une grande perte pour un soldat de combat. Pour certains d’entre eux, c’était très difficile à gérer.

WSWS: Pouvez-vous parler de l’évolution de l’humeur des soldats que vous connaissez?

S: Beaucoup de ces gars croyaient vraiment à ce qu’on nous avait dit que la mission était à l’origine. Nous avions entendu des histoires sur la répression et la violence des talibans. Nous pensions qu’au moins nous sauvions le peuple afghan d’une manière ou d’une autre.

Et maintenant, c’est juste un choc. Un de mes bons amis a publié différents articles sur le thème général «pourquoi mon pote est-il mort?» C’est une phrase que je vois souvent. Nous sommes tous en train d’y réfléchir, mais pour certains, c’est très important. C’est comme si votre principale motivation pour risquer votre vie et votre intégrité physique était soudainement et définitivement dissipée.

Après tant de tragédies personnelles pour tant de ces hommes, beaucoup veulent simplement mettre un terme à toute la mission «antiterroriste» au niveau international. Beaucoup d’entre eux se sont tournés vers le groupe Facebook About Face. Si vous voulez voir un grand nombre de vétérans se tourner vers l’école de pensée antiguerre, vous pouvez le voir là. Ce sont des gens qui s’expriment. Ils font le parallèle entre Kaboul et Saigon. J’ai vu l’adhésion de groupes comme celui-là augmenter énormément. Des gars que je n’aurais jamais cru voir diriger des groupes de ce genre, des E-6 et des E-7 avec beaucoup d’expérience et qui remontent la chaîne de commandement, des gens qui ont été en Afghanistan plusieurs fois, je n’aurais jamais cru voir cela.

WSWS: Cela semble être un changement de position majeur.

S: Absolument. Il y a un état d’esprit qui est omniprésent dans les unités des armes de combat. Vous êtes là pour localiser, approcher et détruire l’ennemi. Pour ces gars-là, rejoindre des groupes antiguerre, cela représente un énorme changement. Certains d’entre eux sont même des partisans de Trump.

WSWS: Vraisemblablement, ils n’auraient pas protesté en 2003 contre l’invasion de l’Irak, maintenant leur idée de l’engagement militaire américain a changé.

S: C’est exact. Je suis content que vous ayez parlé de la guerre en Irak. Les amis de l’armée auxquels je fais référence étaient des enfants lorsqu’ils l’ont vue commencer et ne s’y sont pas opposés. Ces gars ont commencé à être indignés lorsque les forces de défense irakiennes qu’ils avaient formées ont changé d’uniforme et ont rejoint ISIS. Il y a eu de l’indignation à ce sujet. Maintenant que cela s’est produit en Afghanistan, beaucoup d’entre eux en ont pris conscience.

WSWS: Pouvez-vous commenter les billions de dollars dépensés pour la guerre en Afghanistan? Je crois que c’est 2500 milliards de dollars à ce jour, mais plus du double si vous comptez les paiements d’intérêts sur l’argent emprunté.

S: Oui, absolument. Je me suis engagé vers 2012 et peu après, j’ai été blessé et je suis devenu armurier d’unité. J’entretenais les systèmes d’armes pour ma compagnie. J’étais responsable d’équipements qui s’élevaient à des centaines de millions de dollars. Chaque fois que mes collègues étaient déployés, ils n’emportaient avec eux qu’une infime partie de ce que nous avions entretenu pour eux. Aux États-Unis, j’étais assis sur des centaines de millions de dollars d’équipement inutilisé. J’ai vu les dépenses militaires monter en flèche et je sais personnellement que cet argent ne sert à rien qui puisse aider les troupes de combat. L’argent est gaspillé et seule une infime partie de l’équipement est utilisée. Les billions de dollars de dépenses militaires en Afghanistan ne sont clairement pas la réponse.

WSWS: Que feraient 2000 milliards de dollars aux États-Unis?

S: D’où je viens, c’est très rural. Depuis le début du 21e siècle, l’industrie manufacturière rurale s’est tarie dans le Sud. Dans les Carolines, où j’ai grandi, il était très difficile, voire impossible, de trouver un emploi en usine avec des avantages sociaux. Et en même temps – désolé, laissez-moi recommencer parce que penser à tout l’argent en Afghanistan est très perturbant, laissez-moi recommencer.

Donc, d’où je viens, dans les Carolines rurales, dans la génération de mes parents, il était typique de sortir de l’école secondaire, de trouver un emploi en usine et de s’en sortir. Vous pouviez éventuellement devenir superviseur. Une fois là, vous pouviez accéder à la propriété et fonder une famille. Quand je grandissais, et certainement depuis 2001, l’industrie manufacturière s’est tarie, sans rien pour la remplacer. Il y en a encore à la périphérie de Gastonia ou de Shelby [Caroline du Nord] ou dans des endroits comme ça. Mais dans le comté rural d’où je viens, il n’y a pas de réelle opportunité. Donc, l’armée est considérée uniformément comme la meilleure option. Vous pouvez essayer d’avoir de bonnes notes et d’aller à l’université, mais même pendant mon enfance, nous avons commencé à voir s’effondrer le mythe selon lequel l’obtention d’un diplôme universitaire garantit un revenu élevé. Donc, pour beaucoup d’hommes et de femmes, l’armée était la meilleure option. S’engager dans l’armée et se faire payer l’université. J’ai été courtisé par différents recruteurs au lycée qui faisaient miroiter ces bourses. Quiconque était un bon élève recevait des appels des recruteurs militaires. Nos parents parlaient de fermetures d’usines, d’usines désaffectées qui étaient là depuis des décennies, alors grandir dans la partie moyenne de la Caroline du Nord était sombre, et l’armée semblait être la seule chose sûre.

WSWS: Le WSWS a couvert la façon dont l’infrastructure des Carolines est en si mauvais état et un ouragan peut rapidement devenir un événement mortel et un désastre environnemental, avec les cendres de charbon et les eaux de ruissellement des fermes porcines qui se retrouvent dans l’eau. Pouvez-vous parler des dépenses sociales et de la santé publique à la lumière du coût de la guerre en Afghanistan?

S: Je ne sais pas si c’est un cliché, mais il est certain que là d’où je viens, lorsque les usines sont parties il y a des décennies, la criminalité s’est développée. La méthamphétamine a explosé au début des années 2000. Les gens pouvaient la fabriquer chez eux. Les Carolines sont un endroit où les toxicomanes se retrouvent en prison, au lieu d’être réhabilités. Tout argent pour la réhabilitation permettrait d’économiser énormément d’argent sur les prisons. Nous avons du diabète et une mauvaise alimentation. Si l’on consacre de l’argent à la nutrition ou à l’éducation, on peut faire un grand pas en avant avec un tout petit montant de dépenses sociales dans les Carolines. C’est la même chose avec la crise des opioïdes. Des membres de ma famille ont lutté contre la dépendance aux opioïdes, ils ont été en prison et l’État les traite comme des criminels. À mon avis, ce qui leur a été fait est criminel. C’est juste vraiment triste et malheureux.

WSWS: Quelles sont vos conditions de vie?

S: En grandissant, nous étions principalement des agriculteurs, mais ma mère a travaillé dans une agence d’intérim après le départ des usines et la perte de tout pouvoir des travailleurs. Mon père était opérateur de machine chez un fabricant de plastique transnational. Nous nous en sommes sortis. J’ai eu beaucoup de chance en grandissant, car j’ai travaillé de nuit dans une usine de meubles lorsque j’étais adolescent, ce qui m’a permis d’avoir un peu d’argent pour acheter des choses.

WSWS: Et maintenant, ici en Virginie?

S: Je me suis reconverti dans la restauration pendant des années et un peu dans le commerce de détail. Ces deux secteurs se portent mieux en ville. Je n’ai pas beaucoup travaillé depuis le début de la COVID. Ma femme était enceinte et a eu notre fils au début de la pandémie. Il est né tôt et était immunodéprimé au départ, nous ne pouvions donc pas prendre le risque de sortir. Nous avons tous deux perdu notre emploi. Ma femme a des problèmes de santé et de mobilité, et la pandémie a été très, très dure pour nous. Nous travaillons tous deux dans des secteurs d’activité dans lesquels nous avons été poussés par les conditions qui évoluaient pendant notre enfance. Et puis quand la COVID est arrivée, ces industries se sont effondrées, alors ça a été dur. Nous avons touché le chômage, mais nous n’en avons plus, alors nous nous débrouillons avec ma retraite médicale de l’armée.

WSWS: Êtes-vous en contact avec d’autres personnes dans ces industries?

S: Tous ceux qui ont travaillé dans ces secteurs, en particulier dans la restauration, ont tendance à rester en contact. J’ai constaté deux réactions majeures parmi les travailleurs du secteur de la restauration. Certains sont partis et ont cherché du travail à distance. Ceux qui sont encore dans le secteur de la restauration s’arrachent les cheveux. Il n’y a pas assez de serveurs. Les propriétaires et les gérants de restaurants affichent «Pardonnez notre service lent, personne ne veut travailler ici». Les gens ne servent pas les tables parce que c’est mortel. Ce n’est pas parce que les allocations chômage sont si importantes. Les gens doivent avoir leurs masques baissés pour manger et boire. Ce n’est pas à cause des indemnités de chômage, ce n’est pas parce qu’ils sont paresseux. Il y a beaucoup de colère parmi ceux qui vivent des pourboires. C’est une structure de rémunération qui est très exploitante.

WSWS: Ils ont besoin d’un comité de la base.

S: Oui, ils bénéficieraient énormément d’un comité de la base. Il existe déjà de nombreux sites en ligne où les travailleurs de l’industrie alimentaire s’expriment sur leur vie. Ils ont besoin d’un comité.

WSWS: Si je me souviens bien, vous avez suivi notre reportage sur le Comité des travailleurs de la base de Volvo (VWRFC)?

S: Oui. J’ai suivi votre couverture parce que personne d’autre ne voulait le faire. Je trouvais que le VWRFC était formidable parce qu’il constituait un contrepoint au syndicat United Auto Workers. Beaucoup de gens [ont vu], et je ne l’avais pas réalisé avant de voir la grève de Volvo se dérouler, mais le VWRFC faisait des demandes et mobilisait les gens pour qu’ils restent sur leurs positions. L’UAW agissait comme s’il n’avait aucun intérêt à se battre pour ce que les travailleurs voulaient. C’était étrange parce que le VWRFC exprimait clairement ce que les travailleurs voulaient réellement et que l’UAW se contentait de publier des déclarations préimprimées ignorant cela. Il y avait un énorme décalage entre la démocratie du comité de la base et l’élitisme de l’UAW.

WSWS: En fait, ils ont obligé les travailleurs à voter une seconde fois sur un contrat qu’ils avaient déjà rejeté à 60 %.

S: J’ai vu des travailleurs sur la page Facebook de la section 2069 de l’UAW évoquer ce sujet. Je ne comprends pas comment ils ne s’arrachent pas tous les cheveux quand ils ont été forcés de revoter sur un contrat qu’ils ont rejeté. Comment cela peut-il être démocratique? Accepteriez-vous cela lors de votre élection au poste de gouverneur? Bien sûr que non! On ne peut pas compter sur le syndicat pour quoi que ce soit de démocratique.

(Article paru en anglais le 23 août 2021)

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