Des grèves lancées ces derniers mois dans des abattoirs de l’Est du Canada (Olymel, Exceldor) ont mis en lumière les terribles conditions dans lesquelles évoluent les travailleurs de l’industrie de la viande, ainsi que leur volonté croissante de lutter contre ces conditions.
Face à une compétition accrue sur les marchés internationaux (qui consomment 50% du bœuf et 70% du porc produits au pays), l’industrie de transformation de la viande au Canada a réagi en consolidant ses activités dans des usines toujours plus grosses afin de réduire les coûts de production.
Par exemple, s’il y avait 235 abattoirs en Ontario au début des années 2000, il n’en reste aujourd’hui que 120. Selon un rapport du Comité sectoriel de main-d’œuvre en transformation alimentaire de 2009, «de 1995 à 2007, la proportion des porcs abattus dans l’ensemble du Canada par les quatre usines les plus importantes est passée de 77% à 90%».
Cette concentration de la production est encore plus importante dans l’abattage du bœuf où deux usines, celle de Cargill à High River et celle de JBS à Brooks, toutes deux en Alberta, représentent 70% du bœuf transformé au pays. En ajoutant l’usine de Cargill de Guelph en Ontario, cette proportion atteint 85%.
Au même moment, des attaques toujours plus importantes ont été lancées sur les travailleurs, qui se sont vu imposer des concessions contrat après contrat, rendant les conditions de l’industrie parmi les plus difficiles.
Selon Statistique Canada, le salaire moyen dans l’industrie du conditionnement de la viande était de 21,51$/h en 2019. De nombreux travailleurs gagnent moins que ce salaire nettement insuffisant. Par exemple, le taux horaire se situait à 20,10$ chez Cargill après trois ans de service en 2019, et il atteignait à peine 14,85$ après 2 ans pour les travailleurs de classe 1 chez duBreton.
Dans les dernières années, les salaires ont été soumis à des gels et à des coupes massives, ce qui a eu comme conséquence qu’aujourd’hui, une importante proportion des travailleurs ont besoin d’un deuxième et même d’un troisième emploi pour subvenir à leurs besoins.
Les conditions dans les usines d’abattage et de transformation sont parmi les pires imaginables. Les travailleurs évoluent dans un environnement humide et froid, comportant de nombreuses variations de température, et où l’odeur du sang et des déjections animales est omniprésente.
L’industrie de l’abattage comporte les dangers habituels du domaine manufacturier, en ce qui a trait aux équipements et au travail manuel. À cela s’ajoutent les dangers physiques et biologiques inhérents à la manipulation d’animaux stressés et sur le point d’être abattus.
Ces conditions, combinées à l’augmentation continuelle des quotas de production, font en sorte que les travailleurs de l’industrie sont surreprésentés dans les accidents de travail.
Les données en provenance d’Alberta, par exemple, montrent que le secteur manufacturier affichait le troisième taux le plus élevé de blessures en 2019, dont la proportion la plus importante (19%) touchait à la transformation et au conditionnement de la viande. Parmi les pires usines qui illustrent cette réalité, on retrouve l’usine d’Olymel de Red Deer en Alberta, qui comptait à elle seule 283 blessures en 2019 et 248 blessures en 2020.
Les conditions pénibles offertes dans l’industrie de la viande entraînent un taux de roulement élevé et un manque de personnel, ce qui se traduit par une surcharge de travail pour ceux qui y sont employés. Même avant la pandémie, il y avait 28.000 postes vacants à l’échelle du pays. Pour pallier cette pénurie de main-d’œuvre, les entreprises se tournent vers les travailleurs étrangers temporaires, qui constituent l’une des couches les plus exploitées de la classe ouvrière.
Selon le ministère canadien de l’Emploi et du Développement social, les gouvernements de Justin Trudeau au Canada et de François Legault au Québec ont lancé au début du mois d’août un projet pilote qui prévoit «une hausse de 10% à 20% du nombre maximal de travailleurs étrangers temporaires occupant des postes à bas salaire».
En raison des permis de travail qui ne permettent pas de changer d’emploi, les travailleurs étrangers sont particulièrement exploités. En plus de recevoir la plupart du temps un salaire inférieur à leurs homologues du Canada, ils vivent souvent entassés à plusieurs. Certains sont employés par des agences de placement: ils sont moins rémunérés que la main-d’œuvre «régulière» et ne reçoivent pas de formation pour éviter les blessures.
La pandémie a été particulièrement difficile pour ces travailleurs en raison de leur statut précaire. Alors que les infections se multipliaient dans les usines, la peur du virus s’est combinée à une peur de protester contre leurs conditions et de voir l’entreprise mettre un terme à leurs contrats. Lors des fermetures temporaires, les travailleurs étrangers se sont trop souvent retrouvés abandonnés.
Chez duBreton à Rivière-du-Loup, au Québec, lors d’une fermeture temporaire suite à une éclosion, l’employeur aurait même été jusqu’à dire à certains travailleurs étrangers, qui n’avaient plus d’argent pour manger, d’aller dans une banque alimentaire.
Un tel mépris a accompagné les travailleurs de l’industrie de la viande tout au long de la pandémie.
D’entrée de jeu, les usines de transformation de la viande sont des milieux propices à la transmission de virus par aérosols, comme c’est le cas pour la COVID-19, en raison de leur environnement froid et humide. De plus, à cause de la manière dont les établissements sont conçus et que l’espace est réparti pour permettre le travail à la chaîne, la distanciation est quasi impossible. Malgré ces facteurs importants de dangerosité, de soi-disant «travailleurs essentiels» ont été forcés de travailler dans des usines bondées sans la moindre protection tout au long de la première vague.
Suite à l’octroi en mai 2020 de 77 millions de dollars en subventions fédérales pour «aider à protéger» les travailleurs, l’industrie de la viande – qui n’a jamais fermé ses usines – a utilisé la politique de retour au travail des divers paliers de gouvernement pour ramener le rythme de production à des niveaux pré-pandémiques.
Alors que les gouvernements abandonnaient les mesures les plus minimales pour limiter la propagation du virus, les travailleurs étaient forcés de mettre leurs vies en danger pour engraisser les patrons.
Lors des deux vagues subséquentes, les entreprises ont caché les cas d’infections dans les usines et tenté de blâmer les travailleurs lorsque ceux-ci contractaient la maladie. Des reportages parus dans la presse ont montré que certaines entreprises rappelaient dans les usines des travailleurs en attente de résultat de test ou dont la quarantaine n’était pas terminée.
Après un an et demi de pandémie, des milliers de travailleurs de la transformation de la viande ont contracté la COVID. Uniquement à Cargill High River, une éclosion à la fin avril et au début mai 2020 a contaminé 949 des 2.000 travailleurs de l’usine et les autorités ont indiqué que l’éclosion était responsable de plus de 1.550 cas.
Des centaines de travailleurs ont dû être hospitalisés, dont plusieurs conserveront des séquelles à long terme de la maladie. On dénombre également plus d’une dizaine de décès chez les travailleurs ou dans leurs familles, dont 3 chez Olymel à Red Deer, 3 chez Cargill à High River et 1 chez Olymel à Vallée-Jonction, au Québec.
Cette catastrophe humaine et sociale s’est produite avec la pleine complicité des syndicats pro-capitalistes. Alors que les travailleurs réclamaient des mesures et équipements de protection, et la fermeture des usines incapables de garantir leur sécurité, les syndicats ont constamment étouffé leur mouvement d’opposition. Ils ont activement collaboré avec les employeurs et les gouvernements pour garder ouvertes des usines devenues des ateliers de la mort.
