L’Italie arrête l’ex-premier ministre régional catalan Puigdemont en vue de son extradition vers l’Espagne

Vendredi, un juge italien a ordonné la libération de l’ancien premier ministre régional catalan Carles Puigdemont après son arrestation soudaine jeudi soir, à son arrivée à l’aéroport d’Alghero, sur l’île italienne de Sardaigne. Puigdemont doit faire face à une audience d’extradition le 4 octobre, bien que la presse italienne indique que les accusations ne seront pas retenues s’il quitte l’Italie avant cette date.

L’ancien premier ministre de la Catalogne Carles Puigdemont quitte la prison de Sassari, en Sardaigne, en Italie, le vendredi 24 septembre 2021 (AP Photo/Gloria Calvi)

En 2017, il a fui en Belgique après la répression policière brutale de Madrid contre le référendum d’indépendance catalan qu’il avait organisé. La répression a fait plus de 1.000 blessés parmi les électeurs pacifiques. Elle a été suivie de menaces d’imposer l’état d’urgence à la Catalogne, de la détention de hauts responsables du gouvernement régional de Puigdemont et d’un procès spectacle qui a condamné une douzaine d’entre eux à une décennie de prison pour sédition. S’il est extradé, Puigdemont risque des dizaines d’années de prison pour des accusations forgées de toutes pièces de sédition, de rébellion et de détournement de fonds publics.

L’actuel chef du Parti populaire (PP) de droite, Pablo Casado, qui était au gouvernement à l’époque, a juré que Puigdemont finirait «comme Companys». Lluís Companys était le premier ministre régional catalan qui a déclaré l’indépendance en 1934. Exilé à la fin de la guerre civile espagnole en 1939, Companys avait été capturé par la Gestapo nazie dans le Paris occupé en 1940 et remis au régime fasciste espagnol de Francisco Franco, qui l’a torturé, battu et fusillé.

L’arrestation, qui découlait des intérêts politiques les plus réactionnaires, était une opération antidémocratique flagrante de la machine policière de l’Europe, apparemment menée dans le dos du gouvernement italien. Et il a été rapidement démontré que cette arrestation n’avait aucune base juridique.

Puigdemont a été arrêté par la police italienne des carabiniers à sa descente d’avion alors qu’il arrivait en Sardaigne pour assister à Adifolk, un festival culturel catalan à Alghero.

Le quotidien barcelonais La Vanguardia a écrit: «Les membres de l’équipe de Puigdemont qui attendaient à l’aéroport d’Alghero ont vu un déploiement inhabituel de carabiniers et l’ont mis en garde de ce qui pourrait arriver. Deux officiers en civil lui ont demandé ses papiers d’identité et l’ont emmené d’abord au poste de police de l’aéroport puis, en tant que détenu, au poste de police [d’Alghero]. Des sources policières italiennes ont expliqué que l’arrestation avait été effectuée par la police des frontières sarde». Il a ensuite passé la nuit à la prison de Bancari, avant d’être libéré par la Cour d’appel de Sassari vendredi.

La police italienne aurait détecté l’arrivée de Puigdemont via le système intégré d’enregistrement des noms de passagers (PNR) et le système d’information Schengen (SIS). Le premier recueille des informations sur les passagers, qui sont transmises aux autorités policières des États membres de l’UE afin de détecter les criminels. Le second, le SIS, est un système d’information à grande échelle destiné à faciliter la coopération entre les autorités nationales de contrôle des frontières, les douanes et la police en Europe afin de refuser l’entrée d’une personne ou de rechercher et d’arrêter une personne pour laquelle un ordre de détention européen a été lancé.

Puigdemont disposerait d’une fiche technique dans le SIS qui enregistre l’ordre d’arrestation et de remise émis en octobre 2019 par le juge de la Cour suprême espagnole Pablo Llarena. Toutefois, cet ordre a été suspendu, bien que Llarena ait déclaré au juge sarde que l’ordre n’avait jamais été «désactivé».

L’argument de Llarena ne tient cependant pas la route, puisqu’il a été explicitement rejeté par les autorités espagnoles elles-mêmes.

L’immunité de Puigdemont en tant que membre du parlement européen a été levée en mars dernier lors d’un vote parrainé par le groupe des conservateurs et réformistes européens du parti fasciste espagnol Vox et soutenue par les libéraux, les conservateurs et les sociaux-démocrates. Il a fait appel de la décision, mais dans un arrêt rendu fin juillet, le tribunal général de l’UE a déclaré qu’il n’y avait pas de risque immédiat d’arrestation, l’ordre de détention étant suspendu. Le procureur général qui représente l’Espagne auprès de la Cour européenne, Sonsoles Centeno, a déclaré en juillet dernier: «Aucune procédure n’existe pour l’exécution des mandats d’arrêt susmentionnés».

Arguant que Puigdemont ne faisait pas l’objet d’une arrestation imminente, la Cour européenne de justice a rejeté son appel. Depuis juillet, il a voyagé librement en Europe, en Suisse, en Allemagne, aux Pays-Bas et en France. En France, il a loué une maison d’été et s’est rendu à l’Assemblée nationale à Paris, où il a donné une conférence de presse et rencontré publiquement plusieurs députés de l’Assemblée nationale française. Il n’a jamais été arrêté, et encore moins interrogé.

En outre, les tentatives de la Cour suprême d’Espagne visant à obtenir l’extradition de Puigdemont et de deux de ses anciens conseillers régionaux, Antoni Comín et Carla Ponsatí – qui ont également fui l’Espagne et sont également députés européens – ont échoué par le passé. Les tribunaux belges, allemands et écossais, ainsi que la Cour de justice de l’Union européenne ont tous rejeté l’extradition de Comin, Ponsatí et Puigdemont.

Après l’arrestation de Puigdemont par les carabiniers, les partis au pouvoir en Italie ont dénoncé la décision, en indiquant clairement qu’ils n’avaient pas été consultés. L’ancien ministre de l’Intérieur d’extrême droite Mattéo Salvini, de la Lega, s’est opposé à l’arrestation, déclarant que «l’Italie ne se prête pas aux vendettas des autres».

La sénatrice du Parti démocrate Tatjana Rojc a déclaré: «L’arrestation sur le sol italien d’un eurodéputé qui devrait pouvoir voyager librement est choquante: les menottes à Puigdemont sont un acte grave et une image indigne d’un pays où règne l’État de droit».

Cela souligne le fait que l’arrestation de Puigdemont semble avoir été une opération des forces non élues de la machine d’État policier. Selon le site d’information d’extrême droite OKDiario, l’arrestation a eu lieu parce que le Centre national de renseignement espagnol (CNI) avait été alerté du voyage de Puigdemont par le SIS, après quoi les autorités espagnoles ont contacté la police italienne. Une source au sein de la sécurité a déclaré à OKDiario: «ce qu’un pays qui détecte [un fugitif] doit faire, c’est avertir la police du pays qui a ordonné sa capture et alerter la police du pays qui est la destination du fugitif».

Cette arrestation fasciste de Puigdemont a provoqué une colère massive en Catalogne. À Barcelone, des milliers de manifestants se sont rassemblés devant le consulat italien pour demander sa libération. Le premier ministre régional catalan, Pere Aragonès, a publié une déclaration officielle qui appelle à «la liberté du président Puigdemont et de tous ceux qui font face à la répression».

Il est toutefois significatif que le gouvernement du Parti socialiste espagnol (PSOE)-Podemos ait approuvé l’opération policière contre Puigdemont. Le premier ministre Pedro Sánchez est apparu vendredi lors d’une conférence de presse, déclarant que Puigdemont «doit être traduit en justice» et «être jugé». Sánchez a ajouté que le gouvernement espagnol «respecte toutes les procédures judiciaires, qu’elles soient engagées en Espagne, en Europe ou, dans ce cas, en Italie, et se conformera aux décisions judiciaires qui seront prises».

L’arrestation de Puigdemont est une attaque réactionnaire contre les droits démocratiques, révélant la vaste machine d’État policier que la classe dirigeante est en train de mettre en place à travers l’Europe tandis qu’elle se déplace rapidement vers la droite. Ses politiques nationalistes catalanes sont elles-mêmes corrompues et réactionnaires, et visent à diviser les travailleurs en Espagne selon des critères ethniques et linguistiques. Cependant, la cible principale des forces fascistes qui poursuivent Puigdemont est la classe ouvrière.

Vox, l’armée et le reste de l’établissement politique espagnol, y compris le gouvernement PSOE-Podemos, appuient tous la politique d’«immunité collective» de l’UE qui a permis au virus de se propager pendant la pandémie de COVID-19. Cette politique a conduit à plus de 1,2 million de décès confirmés dus au COVID-19 en Europe, et à plus de 100.000 décès excédentaires en Espagne pendant la pandémie. Il est confirmé que plus de 10 pour cent de la population espagnole a été infectée par le coronavirus.

Après que des grèves de masse ont éclaté dans toute l’Europe en mars 2020, les travailleurs réclamant le droit de s’abriter chez eux pour mettre fin à la contagion et aux décès en masse dans les premières semaines de la pandémie en Europe, les forces d’extrême droite qui menaient la campagne anti-catalane étaient révoltées. De larges sections du corps des officiers et de la direction du parti Vox ont commencé à faire campagne pour un coup d’État afin d’écraser l’opposition intérieure. En décembre, des conversations WhatsApp divulguées à la presse montraient des officiers de l’armée de l’air espagnole déclarer être de «bons fascistes» et vouloir tuer «26 millions de personnes» en Espagne.

Il est essentiel de mobiliser la classe ouvrière à travers l’Europe pour défendre les droits démocratiques et contre les politiques fascistes et antiscientifiques des élites au pouvoir sur la pandémie. Il faut pour cela exiger la libération immédiate de Puigdemont et la liberté d’aller où bon lui semble.

(Article paru en anglais le 25 septembre 2021)

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