Les tensions franco-anglaises assombrissent l’ouverture de la COP26

En dehors des débats organisés dans la salle de conférence, le sommet mondial sur le climat COP26 a été dominé par la rupture des relations franco-britanniques.

Alors que l’on parle d’«unité internationale» et de «solutions mondiales», la Grande-Bretagne, hôte du sommet, et la France n’ont pas réussi à mettre un terme à un différend qui porte sur quelques dizaines de licences de pêche dans la Manche.

Le secteur de la pêche dans son ensemble ne représente pas plus de 0,1 pour cent du PIB annuel de chaque pays.

Loin de désamorcer le problème, les gouvernements de Boris Johnson et d’Emmanuel Macron ont intensifié le conflit au point de proférer des menaces de «force», de guerre commerciale et d’action juridique internationale.

Le premier ministre Boris Johnson et le président français Emmanuel Macron au sommet de la COP26. 01/11/2021. Glasgow, Royaume-Uni. (Photo de Simon Dawson/No 10 Downing Street/FlickR)

Depuis plusieurs mois, la France accuse la Grande-Bretagne de refuser malicieusement d’accorder des licences de pêche à certains de ses chalutiers. Mercredi dernier, les autorités françaises ont retenu un navire britannique, le Cornelis Gert Jan, dans le port du Havre, affirmant que le navire «ne figurait pas sur la liste des licences de pêche accordées au Royaume-Uni» par les autorités françaises et de l’Union européenne (UE).

Les ministres français ont ensuite menacé d’intensifier les contrôles sur les marchandises en provenance de France et à destination de la Grande-Bretagne, ainsi que sur les navires britanniques dans les eaux françaises, si les licences n’étaient pas accordées à tous les navires français avant le 2 novembre, ce qui équivaut à un semi-blocus. D’autres menaces ont été proférées pour couper l’approvisionnement en électricité de l’île de Jersey, une dépendance de la couronne britannique.

La ministre de la Mer, Annick Girardin, a déclaré: «Nous devons maintenant parler le langage de la force, car je crois malheureusement que ce gouvernement britannique ne comprend rien d’autre.» En mai dernier, la Grande-Bretagne et la France ont envoyé des canonnières dans les eaux de Jersey lors d’une manifestation d’environ 60 navires français devant le port de Saint-Hélier, sa capitale.

Alors que les délégués de la COP26 commençaient à arriver au Royaume-Uni samedi, le ministre britannique du Brexit, Lord Frost, a menacé d’invoquer l’article 16 de l’accord de retrait du Royaume-Uni avec l’UE, suspendant ainsi unilatéralement certains éléments de l’accord.

Le président Macron et le premier ministre Johnson ont eu une discussion d’une demi-heure dimanche, mais sont ressortis belliqueux. Macron a insisté: «La balle est dans le camp de la Grande-Bretagne. Si les Britanniques ne font aucun mouvement, les mesures du 2 novembre devront être mises en place».

Johnson a accusé la France de vouloir «punir» le Royaume-Uni pour le Brexit. Il a ajouté: «Cela appartiendra aux Français de décider s’ils veulent s’éloigner des menaces qu’ils ont proférées ces derniers jours concernant la violation de l’accord du Brexit… Notre position n’a pas changé.»

Alors que la COP26 est en cours, la ministre britannique des Affaires étrangères, Liz Truss, a fixé un délai de 48 heures à la France pour retirer sa proposition de contrôles supplémentaires des marchandises et des navires de pêche britanniques avant d’engager une action en justice. Truss a accusé la France de proférer des «menaces totalement déraisonnables» et de se comporter de manière «injuste».

Les commentateurs ont commencé à publier des déclarations consternées sur le fait que cette affaire perturbait un rassemblement international des gouvernements du monde entier, censé coordonner une réponse à la menace existentielle du changement climatique.

La première page de l’Observer du dimanche annonçait: «La France et le Royaume-Uni sont avertis: mettez fin au conflit ou vous ferez échouer le sommet de la Cop26». Chris Venables, responsable politique de l’organisation caritative Alliance verte (Green Alliance), a été cité: «C’est franchement ridicule que cette dispute puisse déstabiliser le début de la Cop26».

Ian Dunt, chroniqueur pour le journal i, a écrit: «La COP26 est minée par le chauvinisme nationaliste». Et de conclure: «Nous voilà en train de nous chamailler comme des enfants, alors que le monde brûle autour de nous.»

À la dernière minute, Macron a déclaré aux journalistes lundi soir que la France avait suspendu les mesures prévues contre la Grande-Bretagne. Il a expliqué: «Depuis cet après-midi, les discussions ont repris sur la base d’une proposition que j’ai faite au premier ministre Johnson. Les discussions doivent se poursuivre».

Frost rencontrera le ministre français des Affaires de l’Union européenne (UE), Clément Beaune, jeudi à Paris.

Que la Grande-Bretagne et la France parviennent ou non à sauver les apparences pendant la durée de la COP26, les tensions fondamentales entre les deux pays ne seront pas résolues. Le fait que les premiers jours du sommet ont été éclipsés par une dispute aussi féroce sur une question économique aussi minuscule met en évidence les intérêts géopolitiques majeurs à l’œuvre sous la surface.

La Grande-Bretagne continue de chercher à faire partie du cercle restreint d’une alliance politique et militaire dirigée par les États-Unis, principalement contre la Chine, dont elle espère qu’elle contribuera à mettre l’UE sur la touche. Le conflit avec la France est une occasion de faire pression sur les lignes de faille européennes.

La France cherche à stopper ces plans dans leur élan et à faire de l’UE un bloc capable de conclure des accords avec l’Amérique selon ses propres conditions, notamment sur la question des programmes divergents de conflit avec la Russie et la Chine. Macron espère faire du Royaume-Uni un exemple que «quitter l’Union européenne est plus dommageable que d’y rester», selon les termes du premier ministre français Jean Castex dans une lettre envoyée à la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, la semaine dernière.

Johnson et Macron tentent également de mobiliser leur électorat de droite – Johnson sur l’affirmation de la souveraineté post-Brexit et Macron sur la question de la pêche française, qui a un statut symbolique auprès de l’extrême droite dont les candidats lui disputent chaudement la présidence aux élections de l’année prochaine.

L’inquiétude exprimée par les commentateurs politiques à propos de ce conflit anglo-français est moins motivée par son impact sur les accords potentiels sur le climat – sauf dans la mesure où il risquerait de démasquer la fraude qu’une action internationale sérieuse est possible – que par ses implications pour la stabilité et les ambitions prédatrices de l’impérialisme mondial.

Le chroniqueur du Financial Times Gideon Rachman a été le plus explicite, écrivant lundi: «La rivalité franco-britannique met l’Occident en danger». Il a averti: «L’alliance occidentale ne peut pas se permettre cela. Le poison entre le Royaume-Uni et la France risque de se propager et d’infecter l’OTAN, le G7 et les négociations internationales sur tout, du changement climatique au commerce».

«Les frictions franco-britanniques rendront également plus difficile l’élaboration de positions occidentales communes dans les différends avec la Chine et la Russie. Thomas Wright, de la Brookings Institution, s’inquiète du fait que la Grande-Bretagne et la France risquent de devenir “le Japon et la Corée du Sud de l’Europe”: deux proches alliés des États-Unis qui sont aussi des rivaux acharnés».

La solution proposée par Rachman ne fait que souligner la profondeur de la crise interimpérialiste. «Pour utiliser le langage du conseil, écrit-il, les Américains doivent “organiser une sérieuse discussion”». Mais, force est de reconnaître que «la capacité de l’Amérique à jouer le rôle d’honnête courtier se trouve assez compliquée par l’AUKUS [l’accord sur la technologie nucléaire militaire entre les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Australie qui a annulé un accord préalable entre l’Australie et la France]».

«Compliquée» est un euphémisme. L’autre fiasco diplomatique en lice pour le sommet de la COP26 est la querelle entre Macron et le premier ministre australien Scott Morrison.

Dimanche, Macron a accusé Morrison de mentir sur ses intentions de revenir sur l’accord initial sur les sous-marins conclu avec la France. Morrison a accusé Macron d’avoir proféré des «insultes» et de s’être «débarrassé de l’Australie». Il a répondu mardi en divulguant un texte privé que le président français lui avait envoyé avant l’annonce de l’AUKUS, un geste dénoncé par les responsables français.

L’hostilité de Macron à l’égard de Morrison est une expression non trop voilée de frustration et de méfiance à l’égard du principal architecte de l’accord AUKUS, les États-Unis, que l’aveu du président Joe Biden d’une diplomatie «maladroite» ne fera rien pour apaiser.

Bien qu’ils se déroulent techniquement en marge de la COP26, ces conflits donnent une image bien plus précise des relations internationales et de la réponse du capitalisme au changement climatique que l’événement principal. Les intérêts et les tensions impérialistes en présence excluent toute mesure susceptible de porter atteinte aux motivations de profit des grandes entreprises et des industries nationales vitales de chaque État. Ils rendent impossible toute véritable collaboration mondiale sur les crises auxquelles l’humanité est confrontée.

(Article paru en anglais le 3 novembre 2021)

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