Une juge argentine inculpe un ministre espagnol de l’époque franquiste pour meurtre

Rodolfo Martín Villa [Source: Wikimedia Commons]

La juge argentine María Servini de Cubría a inculpé Rodolfo Martín Villa, 87 ans, ancien ministre du régime fasciste franquiste qui a contrôlé l’Espagne de 1939 à 1978, de quatre chefs d’accusation d’homicide. La juge a ordonné la mise en détention de Villa, qui vit à Madrid. Jusqu’à présent, le gouvernement du Parti socialiste (PSOE)-Podemos a refusé d’honorer le mandat d’arrêt.

Servini, qui siège à Buenos Aires, a fondé son enquête sur le principe de la compétence universelle, qui permet à un enquêteur de poursuivre des personnes qui ne sont pas ses citoyens ou qui ne se trouvent pas sur son territoire, mais qui ont commis des crimes graves, notamment des crimes contre l’humanité, des crimes de guerre, des génocides et des actes de torture.

Il s’agit de la deuxième tentative de poursuivre les criminels de l’époque franquiste depuis que Baltasar Garzón a ouvert en 2008 une enquête sur le coup d’État militaire de Francisco Franco du 17 juillet 1936 et la disparition de 114.266 personnes. Garzón a finalement inculpé Franco, 44 anciens généraux et ministres, et 10 membres du parti Phalange. En raison de cette enquête, Garzón a été exclu des tribunaux espagnols en 2012.

Garzón a été accusé de pervertir la justice et d’enfreindre la loi d’amnistie de 1977 adoptée pendant la transition du fascisme à la démocratie parlementaire après la mort de Franco en 1975 et soutenue par le Parti communiste espagnol (PCE) stalinien. Elle visait à empêcher toute reconnaissance des crimes fascistes commis pendant la guerre civile espagnole (1936-1939), le régime franquiste (1939-1975) et le régime intérimaire post-franquiste qui a duré jusqu’en 1978. Depuis lors, pas un seul franquiste n’a été traduit en justice pour des crimes qui incluent environ 300.000 opposants politiques assassinés, 500.000 emprisonnés et 500.000 contraints à l’exil.

Des centaines d’Espagnols ont tenté de contourner la loi d’amnistie en se tournant vers les tribunaux argentins.

Le procès a débuté en avril 2010 après que Darío Rivas, résident argentin, fils du maire élu d’une ville de Galice, dans le nord-ouest de l’Espagne, qui a été enlevé et exécuté sous Franco, se soit tourné vers le droit international, en vertu duquel les crimes contre l’humanité ne connaissent pas de limites juridictionnelles. Le procès compte désormais 120 plaignants individuels et 62 organisations de défense des droits de l’homme.

Servinia inculpé Villa dans un long mandat d’arrêt de 968 pages, dans le cadre de son enquête sur les crimes contre l’humanité commis par le régime franquiste.

Trois des homicides ont eu lieu en 1976, lors du «massacre de Vitoria», lorsque la police espagnole a tiré à balles réelles et a lancé des gaz lacrymogènes sur un rassemblement de 4.000 travailleurs en grève qui se tenait dans l’église de la ville basque de Vitoria. Cinq travailleurs sont morts, et des centaines ont été blessés.

L’autre homicide a eu lieu à Pampelune pendant les festivités de la San Fermín en 1978, lorsque la police a ouvert le feu sur une manifestation de jeunes réclamant la libération de prisonniers politiques. Lors des manifestations qui ont suivi l’intervention de la police, 150 personnes ont été blessées, dont 11 par balle, et Germán Rodríguez, 23 ans, membre de la Ligue communiste révolutionnaire, a été tué d’une balle en plein front.

À partir de 1962, Martín Villa a occupé différents postes au sein des institutions fascistes qui fonctionnaient sous le régime franquiste. En 1975, il a été nommé ministre des Relations syndicales dans le premier gouvernement formé après la mort de Franco, un poste qu’il occupait au moment du massacre de Vitoria. En juin 1976, il a été nommé ministre de l’Intérieur, de sorte qu’il contrôlait la police en 1978 lors des événements de Pampelune.

Villa était surnommé «la matraque de la Transition», en raison de son recours répété à la répression policière violente des manifestations. Rien qu’en 1977, la police a dispersé violemment 788 manifestations en Espagne, soit 76% de l’ensemble des manifestations. Pour bloquer les enquêtes futures, Villa a également supervisé la destruction de dizaines de milliers de documents et de dossiers sur la répression policière sous Franco.

Par la suite, Villa a mené une carrière lucrative. En 1997, il a été nommé président d’ENDESA, la principale compagnie d’électricité d’Espagne, qu’il a contribué à privatiser. En 2013, il est devenu membre de l’Académie royale des sciences morales et politiques. En 2006, il a été nommé président de Sogecable, un fournisseur espagnol de télévision payante. Villa est également membre du comité consultatif de FRIDE, un groupe de réflexion pro-UE basé à Madrid.

Le cas de Martín Villa n’est pas une exception. La grande majorité des commandants politiques, policiers et militaires de Franco ont continué à occuper des postes de premier plan dans l’ordre post-franquiste, tant dans le secteur public que dans le secteur privé, avec la complicité et l’aide des gouvernements successifs du PSOE après la Transition.

La mise en accusation de Martín Villa par Servini est une mise à nu politique de la Transition. L’homme présenté par la classe dirigeante espagnole comme ayant contribué à la réconciliation des Espagnols après la guerre civile et à l’ouverture d’une nouvelle ère de paix et de démocratie capitaliste sous l’égide de l’Union européenne (UE) et de l’OTAN, est démasqué en tantqu’homme de main impitoyable et impénitent du régime franquiste.

Dans l’acte d’accusation, la juge écrit: «L’ensemble de la structure répressive mise en place par le régime franquiste a continué à fonctionner sous la direction de la nouvelle structure politique responsable du processus de Transition», ajoutant que les membres de cette structure étaient assurés de «l’impunité». Cela a permis aux forces de sécurité de réprimer «les manifestations, les réunions, etc., comme elles l’ont fait, avec l’utilisation systématique d’armes à feu et sans se soucier si elles tuaient ou continuaient à tuer.»

De même, elle ajoute que «Rodolfo Martín Villa connaissait et promouvait la politique d’ordre public de ce gouvernement auquel il appartenait, et qu’il s’agissait de la même que celle mise en œuvre sous le gouvernement de Franco.»

Martín Villa a réagi à son inculpation en déclarant au journal espagnol conservateur ABC : «Je suis calme. Je vais faire appel.»

La réaction de Villa n’est pas surprenante. Il bénéficie d’un soutien quasi unanime au sein de l’establishmentpolitique espagnol post-franquiste. Tous les anciens premiers ministres vivants depuis l’ère franquiste – Felipe González (PSOE), José María Aznar (PP), Mariano Rajoy (PP) et José Luis Rodríguez Zapatero (PSOE) – ont écrit des lettres à Servini en septembre dernier pour défendre le bilan de Villa. Se sont joints à eux d’anciens dirigeants de la bureaucratie syndicale, Cándido Méndez et Nicolás Redondo pour l’UGT et Antonio Gutiérrez et José María Fidalgo pour les CCOO, ainsi que l’actuel Haut représentant de l’UE pour les affaires étrangères et l’ancien ministre du PSOE Josep Borrell, entre autres.

S’adressant à Servini en septembre 2020, Martín Villa a cité le dirigeant stalinien espagnol Santiago Carrillo, secrétaire général du PCE dans les années 1970, décédé en 2012, pour se disculper dans les événements de Pampelune. Peu après les événements de Pampelune, Carrillo a déclaré cyniquement que «de toute sa vie, il n’avait pas vu une action aussi transparente, aussi propre et avec une telle capacité de décision immédiate.»

Le fait que le PSOE et la bureaucratie syndicale prennent la défense d’un criminel franquiste comme Villa montre que seul un mouvement politique au sein de la classe ouvrière peut amener les tortionnaires devant la justice et dévoiler toute l’étendue des crimes de Franco. Cela ne viendra pas d’appels à la justice argentine, ni de partis comme Podemos et les syndicats. Ces derniers sont les héritiers directs de ceux qui ont défendu la loi d’amnistie réactionnaire de 1977 et sont orientés vers le PSOE, le principal parti du pouvoir bourgeois depuis la mort de Franco.

Au cours des deux dernières années, le gouvernement PSOE-Podemos n’a pas levé le petit doigt pour faciliter ces procès ou enquêtes sur les crimes fascistes. Cela tourne en ridicule le tweet cynique de Podemos déclarant: «L’inculpation de Martín Villa pour les crimes du régime franquiste est un grand pas contre l’impunité, mais c’est une honte que la justice argentine fasse ce qui aurait dû être fait depuis longtemps en Espagne.»

Le fait est que les staliniens et Podemos sont amèrement hostiles à tout règlement de comptes avec le régime franquiste: un tel mouvement se retournerait contre leur gouvernement pro-austérité et leur politique d’«immunité collective».Alors que les menaces de coup d’État de l’extrême droite s’intensifient en Espagne et au niveau international, les syndicats et les partis de pseudo-gauche comme Podemos craignent surtout l’émergence d’un mouvement révolutionnaire dans la classe ouvrière, s’opposant aux fascistes sur la base d’une perspective révolutionnaire et internationaliste. Cela nécessite de construire une section du Comité international de la Quatrième Internationale en Espagne.

(Article paru en anglais le 5 novembre 2021)

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