Cette année marque le centenaire de la naissance de l’alphabétiseur brésilien et figure internationale de la «Nouvelle Gauche» Paulo Freire (1921-1997). Cet anniversaire a été largement célébré dans les cercles universitaires et de la pseudo-gauche, et son image a même figuré sur le «Doodle» quotidien de Google.
L’ouvrage de Freire, Pédagogie des opprimés, publiéen 1968, s’est vendu à des millions d’exemplaires et, selon une enquête récente, est le troisième ouvrage le plus cité dans la recherche en sciences sociales. Ce succès a fait de Freire une figure internationale, et il a ensuite dirigé ou conseillé des campagnes d’alphabétisation de masse dans plusieurs anciens pays coloniaux, dont la Guinée-Bissau, le Mozambique et la Tanzanie, tout en recevant des diplômes honorifiques de 29 universités d’Europe et d’Amérique. Plus de deux décennies après sa mort, l’œuvre de Freire reste influente dans les départements d’éducation du monde entier.
Le consensus académique est que Freire a proposé une théorie et une pratique éducatives radicales, voire marxistes. La Pédagogie des opprimés est présentée comme l’un des textes fondateurs de la «pédagogie critique». Cette affirmation a été renforcée par la promotion de Freire par diverses personnalités de la pseudo-gauche au niveau international depuis les années 1970 jusqu’à aujourd’hui. Parmi elles, aux États-Unis, le linguiste Noam Chomsky («Freire est un révolutionnaire radical») et le pédagogue Peter McLaren (Freire, écrivait-il récemment dans Jacobin, «continue d’être un modèle pour les enseignants qui travaillent dans des communautés frappées par la pauvreté dans le monde entier, et pour tous ceux qui cherchent un sens de la justice dans un monde injuste»).
Le centenaire offre l’occasion de clarifier les choses. Pour être franc, aucun aspect de l’œuvre de Freire n’a le moindre rapport avec la théorie marxiste, la lutte pour la construction d’un parti révolutionnaire dans la classe ouvrière ou le développement d’une pédagogie socialiste.
Comme de nombreuses autres figures de la «Nouvelle Gauche» des années 1960, Freire a mélangé de manière éclectique différentes tendances philosophiques antimarxistes, dans son cas le catholicisme de la «théologie de la libération», l’idéalisme hégélien, l’existentialisme et la politique de l’École de Francfort. En termes de classe, toute la carrière de Freire a démontré une orientation constante: vers la classe moyenne et la paysannerie, l’alphabétisation visant à soutenir les projets nationalistes bourgeois dans les pays opprimés et les anciens pays coloniaux d’Amérique latine et d’Afrique.
Le début de la carrière de Freire
Freire est né en 1921 à Recife, la plus grande ville du nord-est du Brésil, dans une famille de classe moyenne – son père était membre de la police militaire. Il a étudié le droit avant de se tourner vers l’enseignement par le biais de cours pour adultes en langue portugaise. Il a d’abord été actif dans l’organisation anticommuniste Action catholique, puis dans les Comunidades Eclesiales de Base (Communautés ecclésiales populaires) liées au mouvement de la théologie de la libération qui s’est développé au sein de l’Église catholique au Brésil et dans toute l’Amérique latine.
Freire commence ensuite à travailler pour le Serviço Social da Indústria (Service social industriel, SESI), dont il devient le directeur de la division éducation et culture.
Le SESI a été créé et financé par des industriels brésiliens en 1946. Comme le résume un historien: «L’organisation a été fondée en réponse aux protestations des travailleurs concernant l’augmentation du coût de la vie au Brésil à mesure que la Seconde Guerre mondiale progressait. La guerre froide naissante a exacerbé les craintes que les possibilités limitées d’éducation offertes à la classe ouvrière brésilienne ne l’incitent à se laisser entraîner par des dirigeants de gauche. L’organisation promettait d’apporter la “paix sociale au Brésil”. En éliminant les conflits de classe, l’organisation contribuerait au développement économique.» [1]
Détourner et étouffer la lutte des classes était une question cruciale pour l’élite dirigeante brésilienne. Le prolétariat industriel du pays avait plus que triplé de taille au cours de la période précédente, passant d’environ 300.000 personnes en 1920 à un million au début des années 1940. Le Parti communiste brésilien a subi une dégénérescence stalinienne à la fin des années 1920 et dans les années 1930, et au cours de cette période, il a conclu diverses alliances opportunistes de type Front populaire avec des représentants prétendument «progressistes» de la bourgeoisie nationale du pays. La classe ouvrière resta néanmoins profondément influencée par la révolution russe de 1917 et chercha à faire valoir ses intérêts indépendants contre la bourgeoisie.
Freire a travaillé avec le SESI pendant 10 ans, reconnaissant plus tard que l’organisation représentait «une tentative d’apaiser le conflit de classe et d’arrêter le développement d’une conscience politique et militante parmi les travailleurs». [2] Son travail d’alphabétisation au cours de cette période, y compris la création de la fameuse «méthode Freire» pour apprendre aux gens à lire et à écrire, a été développé dans le cadre anticommuniste du SESI.
Sa méthode consistait à travailler avec des groupes d’adultes analphabètes et à leur montrer, à l’aide d’un projecteur de diapositives, différentes illustrations de la vie au Brésil – un paysan sarclant la terre, un indigène chassant les oiseaux, des gens fabriquant des pots d’argile (les travailleurs urbains étaient notablement absents des diapositives de Freire) – avec une discussion ultérieure visant à révéler le vocabulaire oral existant des analphabètes et, en même temps, à clarifier la différence entre les produits de la nature et de la culture. À partir de là, l’éducateur développait un certain nombre de «mots générateurs», qui facilitaient l’enseignement. Ces mots (généralement environ 18) étaient considérés comme «génératifs» à deux égards: leur valeur pour l’enseignement des relations syllabiques entre lettres et sons et le développement de la compréhension politique des illettrés.
Le mot tijolo (brique), par exemple, était un mot «génératif» largement utilisé. Un observateur a rapporté: «Une image d’une scène de construction a été préparée. Cette image a d’abord été montrée sans le mot tijolo. Ce n’est qu’après que le groupe ait discuté de l’utilisation de briques pour construire leurs propres maisons, du logement en tant que problème communautaire, des obstacles à un meilleur logement et de tout autre sujet, que la deuxième image montrant la scène de construction a été présentée avec le mot tijolo. Dans la troisième image ou diapositive, le mot tijolo apparaissait seul.» [3]
Les alphabétiseurs ont ensuite décomposé le tijolo en parties syllabiques, développant ainsi la compréhension des relations entre les lettres et les sons par comparaison avec d’autres syllabes (une approche, soit dit en passant, efficace uniquement avec des langues comme le portugais, mais contrairement à l’anglais, qui présentent une relation essentiellement transparente entre les lettres et les sons).
Le développement de la compréhension politique par la méthode d’alphabétisation de Freire a été décrit comme la conscientização (diversement traduite par «conscientisation» ou «conscience critique»).
Ce terme a été popularisé par Freire, bien qu’il ait été inventé par des sociologues de l’Institut supérieur d’études brésiliennes (ISEB), un institut financé par le gouvernement. L’ISEB promouvait le «national-développementalisme», une idéologie qui servait l’essor du capitalisme brésilien dans la période d’après-guerre. Freire était à ce moment-là un «national-développementiste» convaincu. La conscientização était un concept nationaliste bourgeois, visant essentiellement à garantir que les paysans, qui n’avaient alors le droit de vote qu’après avoir appris à lire et à écrire, soutiendraient les partis de l’establishment au Brésil.
La chercheuse Vanilda Paiva a résumé comme suit le point de vue d’un intellectuel de premier plan de l’ISEB: «La nationalité est la catégorie clé de la conscience critique… En tenant compte des intérêts nationaux, la conscience critique est capable d’analyser des questions spécifiques dans la totalité de la nation et de percevoir la réalité nationale à ce moment-là, tout en faisant continuellement de nouveaux choix sur les objectifs des luttes nationalistes en accord avec les objectifs déjà atteints. (…) Cette forme de conscience conduirait donc naturellement à la défense de certaines positions politiques: humanisation du travail, réforme agraire, renforcement de l’industrie nationale, colonisation brésilienne de l’Amazonie, souveraineté nationale, protection des ressources naturelles du pays, endiguement du capital étranger, etc.» [4]
Freire s’est fait largement connaître pour son travail d’alphabétisation, notamment pour sa prétention à pouvoir apprendre à lire aux paysans en seulement 40 heures, équipé uniquement d’un projecteur de diapositives et de quelques cartes mémoire.
L’enseignement de la lecture et de l’écriture en Amérique latine est devenu une question politique dans le cadre de la guerre froide après que le gouvernement nationaliste bourgeois radical de Fidel Castro a lancé une campagne de masse en 1961 pour éliminer l’analphabétisme à Cuba. L’importance croissante de Freire à cette époque était due en grande partie au soutien de l’impérialisme américain, qui cherchait des alternatives éducatives à celles promues par Cuba. Une part importante du financement du travail de Freire provient de l’Alliance pour le progrès de l’administration Kennedy, un programme d’aide visant à lier les économies d’Amérique latine aux États-Unis et à donner un aspect «progressiste» à la politique impérialiste américaine dans l’hémisphère.
En 1961, Freire fut chargé par le maire de Recife de mettre en place un programme d’alphabétisation à l’échelle de la ville. Il a ensuite accepté un financement de l’Alliance pour le progrès pour étendre ce programme à l’État pauvre de Pernambuco. En mai 1963, le président brésilien Joāo Goulart dirigea une équipe de fonctionnaires, de personnel du département d’État américain et de journalistes américains pour observer la remise officielle des diplômes de la première cohorte de paysans nouvellement éduqués. Le reportage du New York Times sur l’événement citait Philip Schwab de l’Agence américaine pour le développement international (USAID): «Nous n’essayons pas seulement d’apprendre aux gens à lire et à écrire. Nous avons l’intention, par le biais du programme d’alphabétisation, de rendre ces gens capables d’être des citoyens.»
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Caption : Article du New York Times (2 juin 1963) sur la méthode d’alphabétisation de Freire au Brésil
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Goulart a ensuite invité Freire à travailler dans tout le Brésil par l’intermédiaire du ministère de l’Éducation du gouvernement. Ce projet fut interrompu par le coup d’État militaire de mars 1964, soutenu par les États-Unis.
Les tensions de classe s’étaient intensifiées au point que l’impérialisme américain ne croyait plus le nationalisme populiste de Goulart capable de contenir la classe ouvrière et d’éviter la révolution sociale. Le président élu s’était également attiré l’ire des responsables de Washington par son opposition aux sanctions contre Cuba et à diverses mesures de réforme, telles que la nationalisation de plusieurs raffineries de pétrole et la limitation du rapatriement des bénéfices des sociétés transnationales. Le virage de Washington en faveur de l’armée a entraîné le retrait du financement américain du programme d’alphabétisation de Freire plusieurs mois avant le coup d’État. Après la prise du pouvoir par l’armée, Freire a été arrêté puis exilé, accusé par le nouveau régime dictatorial d’avoir ouvert la voie au communisme en aidant les pauvres à apprendre à lire et à écrire.
Le tournant «radical» de Freire et la Pédagogie des opprimés
Freire se rend au Chili et travaille pour l’administration démocrate-chrétienne du président Eduardo Frei. La CIA avait financé la campagne électorale de Frei en septembre 1964 et considérait la défaite du social-démocrate Salvador Allende comme un succès de la guerre froide. Le Chili a reçu plus d’aide américaine par habitant que n’importe quel autre pays d’Amérique du Sud dans les années 1960, et de nombreux programmes de Frei ont été financés par l’Alliance pour le progrès. [5]
Entre 1964 et 1969, il a été employé à différents moments par la Société de réforme agraire du gouvernement chilien et par l’UNESCO (Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture), alors qu’il développait des cours d’alphabétisation pour adultes dans tout le Chili rural. Là-bas, 36% de la population restait analphabète, contrairement au Chili urbain, qui affichait le taux d’alphabétisation le plus élevé d’Amérique latine.
L’administration Frei a adopté la «méthode Freire» et promu la conscientização. Dans une introduction au manuel officiel du programme d’alphabétisation, un haut fonctionnaire du gouvernement a fourni une explication révélatrice des calculs de l’administration pour promouvoir la «conscience critique» contre la supposée «conscience magique» de la paysannerie: un groupe de pêcheurs ruraux chiliens, disait-on, croyait que les poissons pouvaient sentir les personnes avides d’argent et leur échapper. Après une bonne prise, se plaignait le fonctionnaire, les pêcheurs prenaient donc plusieurs jours de congé, renonçant à la possibilité d’accumuler de plus grands profits et de contribuer au développement de l’économie. [6]
Dans les années 1960, le Chili se trouva dans une situation prérévolutionnaire et, à la fin de la décennie, l’administration Frei traversa une crise profonde. L’inflation galopante et les mesures d’austérité du gouvernement sapaient le niveau de vie des travailleurs, déclenchant une vague de grève croissante dans ce qui était l’un des pays les plus urbanisés d’Amérique latine. Dans les campagnes, les forces de l’État se sont heurtées aux paysans qui ont envahi les grands domaines et exigé des expropriations. Ces événements coïncidèrent avec une radicalisation des travailleurs et des jeunes dans le monde entier, alors qu’une période révolutionnaire s’ouvrait avec l’effondrement du boom économique de l’après-Seconde Guerre mondiale et la crise impérialiste américaine aggravée par la guerre du Viêt Nam.
De larges couches de la petite-bourgeoisie et de l’intelligentsia latino-américaines se sont radicalisées dans les années 1960. La révolution cubaine a exercé une influence majeure et la guérilla a été promue comme une alternative aux partis communistes officiels stalinisés, qui prônaient la «coexistence pacifique» et une «voie parlementaire» vers le socialisme par le biais d’alliances du Front populaire avec les partis bourgeois.
Au sein de l’équipe d’alphabétisation de Freire au Chili, de nombreux jeunes enseignants et administrateurs ont changé d’allégeance, passant du parti démocrate-chrétien au Movimiento de Izquierda Revolucionaria (MIR, Mouvement de la gauche révolutionnaire), un parti de la classe moyenne castriste, après sa fondation en 1965. Plus tard, pendant le Front populaire soutenu par les staliniens (1970-1973), le MIR a apporté un «soutien critique» à l’administration de Salvador Allende. Cette position opportuniste et centriste a servi à subordonner les paysans sans terre qui soutenaient le MIR au gouvernement bourgeois qui sabotait le mouvement révolutionnaire en développement et encourageait les illusions fatales dans l’État capitaliste, y compris l’armée.
Freire a été clairement influencé par la politique du MIR et des tendances connexes en Amérique latine lorsqu’il a écrit Pédagogie des opprimés en 1968.
La nature du tournant «radical» de Freire a souvent été mal comprise et mal présentée. Il a encouragé les mouvements politiques populistes-nationalistes et la guérilla castriste-guévariste, orientés vers la paysannerie et visant un développement économique panaméricain libre de la domination de l’impérialisme américain. Tout cela n’avait rien à voir – ou, plus exactement, était en consciente opposition – avec une orientation vers la classe ouvrière, le développement de la politique marxiste et l’engagement d’une lutte pour l’indépendance politique des travailleurs sur la base d’un programme socialiste révolutionnaire et internationaliste. L’orientation de classe de Freire, vers une aile supposée progressiste de la bourgeoisie latino-américaine, est restée constante tout au long de sa carrière.
La Pédagogie des opprimés était à la fois une réflexion sur l’approche de Freire en matière d’enseignement et un manifeste politique petit-bourgeois.
En ce qui concerne le processus d’enseignement et d’apprentissage, il n’y a pas grand-chose de particulièrement original dans le livre de Freire, qui s’inspire largement d’approches pédagogiques progressistes vieilles de plusieurs décennies, telles que celles développées par le philosophe américain John Dewey et l’éducateur français Célestin Freinet. Ces personnalités avaient promu des approches pédagogiques antiautoritaires et avaient cherché à relier l’assimilation de la littératie à l’apprentissage par les élèves de la société dans laquelle ils vivaient.
La présentation de ce dernier point par Freire a été associée à son appel à «enseigner le mot, et enseigner le monde». La Pédagogie des opprimés a également introduit la métaphore du «modèle bancaire» de l’enseignement – par la suite connue d’innombrables étudiants-enseignants du monde entier – où les modèles d’enseignement didactiques, «d’instruction directe», ont été critiqués parce qu’ils s’apparentent à «un acte de dépôt, dans lequel les étudiants sont les dépositaires et l’enseignant est le déposant… l’enseignant diffuse des communiqués et fait des dépôts que les étudiants reçoivent, mémorisent et répètent patiemment». [7]
Le livre de Freire n’aborde pas de nombreuses questions qui ont longtemps été au cœur des débats pédagogiques au sein du mouvement socialiste: par exemple, le rôle du travail physique et mental dans une éducation polytechnique, la relation entre l’école et la société, et les pratiques pédagogiques permettant à la classe ouvrière et aux jeunes d’assimiler efficacement les réalisations culturelles de l’humanité.
La Pédagogie des opprimés présente au contraire un radicalisme rhétorique pompeux typique de la «Nouvelle Gauche» des années 1960. Peu de figures de ce milieu ne sont pas citées dans le livre de Freire (souvent gratuitement et avec prétention), notamment Herbert Marcuse, Jean-Paul Sartre, Erich Fromm, Frantz Fanon et Régis Debray. Les célébrations mièvres de l’amour et de «l’humanisation» sont également typiques: un passage caractéristique insiste sur le fait que «la conversion du peuple exige une profonde renaissance.» De tels appels s’accompagnaient d’une apologie du stalinisme: Freire saluait la soi-disant révolution culturelle de Mao Zedong comme une «action en profondeur» qui s’opposait à une «culture de domination.»
Politiquement, Freire a cherché à relier sa critique de l’enseignement autoritaire à des dénonciations amères de tout effort visant à construire un parti révolutionnaire et socialiste de la classe ouvrière. Cet effort a été condamné à plusieurs reprises comme étant du «sectarisme» et une «direction avant-gardiste». L’une des rares références à la classe ouvrière dans Pédagogie des opprimés impliquait la plainte qu’elle était «privilégiée» et manipulée par l’idéologie de la classe dominante: [«De larges sections d’opprimés forment un prolétariat urbain, surtout dans les centres les plus industrialisés du pays. Bien que ces secteurs soient occasionnellement rétifs, ils manquent de conscience révolutionnaire et se considèrent comme privilégiés. La manipulation, avec sa série de tromperies et de promesses, trouve généralement ici un terrain fertile.» [8]
La Pédagogie des opprimés a promu deux variétés de nationalisme bourgeois latino-américain: le populisme et la perspective de la guérilla. En ce qui concerne le premier, Freire cite longuement un discours prononcé le 1er mai 1950 par le président brésilien corporatiste-populiste Getúlio Vargas, dans lequel il appelle les travailleurs à rejoindre les syndicats d’État et à s’unir derrière son administration. Freire a présenté cette campagne visant à subordonner la classe ouvrière au gouvernement bourgeois autoritaire de Vargas comme «un encouragement ouvert à l’organisation du peuple, lié ensuite à une série de mesures de défense de l’intérêt national.» [9]
L’attrait de Freire pour la guérilla était un aspect de sa promotion de la théologie de la libération et du «prêtre-guérillero» colombien Camilo Torres. Le «radicalisme» de Freire ne s’est jamais étendu à une critique de la religion ou du catholicisme, dont il a été un adepte de longue date.
La Pédagogie des opprimés fait également la promotion du gouvernement cubain, Castro et Guevara étant décrits comme «un groupe dirigeant éminemment dialogique». Freire n’explique nulle part la nature «dialogique» de l’emprisonnement des trotskistes cubains par Castro, ni de l’étreinte de Guevara avec Ramon Mercader, l’assassin de Léon Trotsky, après sa libération de prison au Mexique. Il convient d’ajouter que l’auteur n’a jamais considéré sa part de responsabilité dans les conséquences désastreuses de la guérilla, qui a vu des dizaines de milliers de jeunes d’Amérique latine torturés et assassinés par des forces militaires et de sécurité soutenues par les États-Unis, qui ont facilement vaincu les diverses luttes armées aventuristes tentées à cette époque.
L’exil post-chilien et l’adhésion à la politique du Front populaire
Après la publication de Pédagogie des opprimés, Freire quitta le Chili en 1969 et travailla pendant deux ans comme chercheur invité à l’université Harvard, aux États-Unis. Il s’installa ensuite à Genève, en Suisse, où il passa une décennie à travailler pour le Congrès mondial des églises. Au cours de cette période, Freire a mené plusieurs campagnes d’alphabétisation dans des États nouvellement indépendants, principalement d’anciennes colonies portugaises en Afrique, et a également effectué des tournées de conférences dans différents pays, devenant ainsi une sorte de célébrité de la «Nouvelle Gauche».
Grâce aux archives consultables des câbles diplomatiques américains de Julian Assange sur WikiLeaks, nous avons accès à un épisode révélateur de 1975 qui montre comment l’impérialisme américain évaluait la prétendue «pédagogie radicale» de Freire.
Le secrétaire d’État et infâme criminel de guerre Henry Kissinger a invité Freire aux États-Unis par le biais d’un câble diplomatique envoyé le 7 août 1975 – moins de deux ans après que lui et le président Richard Nixon aient aidé les militaires chiliens à prendre le pouvoir et à kidnapper, torturer et assassiner des milliers de travailleurs et de jeunes de gauche. Décrivant Freire comme un «éminent éducateur et auteur brésilien», Kissinger a demandé aux diplomates américains en Suisse «de l’aide pour inviter Paulo Freire à prononcer un discours lors de la conférence de la Journée internationale de l’alphabétisation à Washington», et au Bureau américain de l’éducation (USOE) de «rembourser à Freire les indemnités journalières et les frais de voyage».
(Les fonctionnaires du département d’État ont informé Kissinger qu’«après un contact téléphonique avec Paulo Freire, son bureau confirme qu’il [était] malheureusement impossible pour lui [d’accepter] l’invitation de l’USOE»).
En 1980, Freire a été l’un des membres fondateurs du Parti des travailleurs (PT) du Brésil, qui a été créé par des sections de la bureaucratie syndicale et une myriade d’organisations opportunistes «de gauche», y compris des groupes pablistes et ex-trotskistes. Le PT a joué un rôle central en détournant le mouvement de grève de masse de la classe ouvrière brésilienne à la fin des années 1970, qui avait un caractère insurrectionnel, derrière l’État bourgeois et la «transition» du régime militaire à la démocratie parlementaire. Le PT s’est déplacé régulièrement vers la droite à mesure que sa force électorale augmentait, et le parti a cherché à assurer à l’élite dirigeante brésilienne qu’on pouvait lui faire confiance pour protéger ses intérêts pendant son mandat.
Freire a joué un rôle dans ce processus. En 1988, le PT a remporté les élections municipales dans la ville de São Paulo, et Freire a occupé le poste de secrétaire à l’Éducation auprès de la mairesse Luiza Erundina de Sousa entre 1989 et 1991. À ce titre, il a adopté des mesures de réforme limitées, telles que la réparation de nombreuses écoles publiques délabrées de la ville. La signification plus large de l’administration éphémère d’Erundina dans la ville la plus grande et la plus riche du Brésil était la démonstration par le PT à l’élite dirigeante qu’il était une «paire de mains sûres» au gouvernement.
Un peu plus de dix ans plus tard, en 2002, le chef du parti et ancien chef du syndicat des métallurgistes, Luiz Inácio Lula da Silva, a remporté la présidence et a mis en œuvre les politiques économiques dictées par le FMI et exigées par la bourgeoisie. Ces expériences du règne du PT, aux niveaux municipal et national, ont discrédité le parti dans la classe ouvrière et ont ouvert la porte à Bolsonaro et à l’extrême droite. Aujourd’hui, à São Paulo, le PT ne détient que huit des 55 sièges de la chambre municipale.
En 1992, juste après l’expérience de Freire en poste et cinq ans avant sa mort, il a publié son dernier livre important, Pédagogie de l’espoir: Revivre la Pédagogie des opprimés.
Ce texte a été écrit au lendemain de la liquidation de l’Union soviétique et de l’effondrement connexe de la perspective nationaliste bourgeoise en Amérique latine et dans le monde qui avait promu un nationalisme économique basé sur la substitution des importations. N’étant plus en mesure de manœuvrer entre l’impérialisme américain et l’URSS, les élites dirigeantes de l’ancien monde colonial ont cherché à attirer le capital financier international en mettant en œuvre des programmes «d’ajustement structurel» anti-ouvriers dictés par le Fonds monétaire international (FMI). De nombreuses directions de guérillas petites-bourgeoises, dans des pays comme le Salvador et le Nicaragua, ont accepté les accords de «paix» dictés par les États-Unis et le programme du capitalisme de «libre marché», se transformant en partis parlementaires bourgeois.
La Pédagogie de l’espoir de Freire reflète sa réponse démoralisée à ces développements. Faisant écho au triomphalisme anticommuniste de la «fin de l’histoire» promu au lendemain de la restauration du capitalisme dans l’ancienne Union soviétique, il insiste sur le fait que «Marx et Lénine sont également coupables, et pas seulement Staline» pour le «moule autoritaire» du «socialisme réellement existant» (c’est-à-dire les États staliniens). [10]
Cet effort anticommuniste visant à rendre Marx et Lénine responsables des crimes de la bureaucratie stalinienne contre-révolutionnaire au sein de l’Union soviétique s’est accompagné de la promotion par Freire d’une politique de droite. Il demandait que «les marxistes se débarrassent de leur certitude suffisante d’être modernes, adoptent une attitude d’humilité dans leurs rapports avec les classes populaires et deviennent postmodernement moins suffisants et moins sûrs – progressivement postmodernes».
Freire a approuvé la politique de collaboration de classe encore plus ouvertement et crûment qu’il ne l’avait fait auparavant. En 1992, la guerre civile de 12 ans au Salvador s’est terminée par la transformation du mouvement de guérilla du Front Farabundo Marti de libération nationale (FMLN) en parti de l’establishment, en opposition au parti de droite au pouvoir, l’ARENA. L’accord de paix prévoyait une amnistie générale pour les crimes de guerre commis par l’armée salvadorienne, financée et armée par Washington, qui a assassiné et fait «disparaître» des dizaines de milliers de personnes. Freire a soutenu ces mesures sur la base de ce qui suit: «Il y a des moments historiques où la survie de l’ensemble social, qui est dans l’intérêt de toutes les classes sociales, impose à ces classes la nécessité de se comprendre. ... On peut apprendre que, dans un nouveau processus démocratique, il est possible d’élargir progressivement l’espace des pactes entre les classes, et de consolider progressivement un dialogue entre les différentes classes – en d’autres termes, d’approfondir progressivement les positions radicales et de dépasser les positions sectaires.» [12]
Réfléchissant au Front populaire chilien et au coup d’État de 1973, Freire a critiqué la social-démocratie et le stalinisme de la droite, insistant sur le fait que des concessions insuffisantes avaient été faites aux démocrates-chrétiens de droite. «La bonne voie à suivre pour les forces progressistes situées à la gauche des démocrates-chrétiens aurait été de se rapprocher de plus en plus d’eux, dans les limites éthiques de la concession sur la politique», écrivait-il. [13]
Dans tous les cas, conclut Freire, la prise de pouvoir par les militaires avait été inévitable: «Du coup d’État au Chili qui serait arrivé même si la gauche n’avait pas fait les erreurs qu’elle a faites. Moins il y a eu d’erreurs, plus tôt le coup d’État aurait eu lieu. En dernière analyse, la raison du coup d’État résidait beaucoup plus dans les choses correctes que la gauche avait faites que dans les erreurs qu’elle avait commises.» [14]
Il s’agit d’une déclaration de faillite politique. Les «profondes» réflexions philosophiques de Freire sur le coup d’État se résument à un alibi grossier, couvrant la responsabilité de la social-démocratie, du stalinisme et du MIR dans la catastrophe de 1973. Une situation révolutionnaire avait émergé au Chili, mais ce qui manquait, c’était la direction politique à laquelle Freire s’était toujours opposé: un parti révolutionnaire luttant pour établir l’indépendance politique de la classe ouvrière sur la base d’une lutte pour un gouvernement ouvrier engagé dans des politiques socialistes.
Conclusion
Il existe peu de figures intellectuelles du 20e siècle dont la réputation de radicalisme politique est plus directement démentie par un examen objectif de leur dossier que Paulo Freire.
Cela reflète l’impact politique du stalinisme et du pablisme dans la période qui a suivi la Seconde Guerre mondiale. L’éducation a été l’une des disciplines les plus touchées par l’antimarxisme de l’École de Francfort. Ces dernières décennies, des personnalités telles que Peter McLaren et Henry Giroux, tous deux étudiants de Freire, ont été promues et leur pédagogie «radicale» petite-bourgeoise a été présentée comme révolutionnaire et même marxiste.
Celle-ci a largement atteint ses limites. La perspective politique sur laquelle Freire a fondé ses écrits pédagogiques s’est avérée un échec cuisant. Dans le même temps, la crise du système capitaliste international a politisé de larges couches d’éducateurs et de travailleurs scolaires. Juste avant la pandémie de COVID-19, des grèves d’enseignants à grande échelle ont été observées dans des pays du monde entier, notamment au Brésil, ainsi qu’aux États-Unis, en France, au Chili, en Argentine, en Algérie et en Tunisie. Aujourd’hui, alors que d’innombrables gouvernements nationaux s’efforcent de rouvrir l’économie au nom des grandes entreprises et de revenir à la scolarisation en personne, les enseignants et les travailleurs scolaires sont en première ligne de la lutte contre la stratégie meurtrière «d’immunité collective» des élites dirigeantes.
La prochaine période verra des couches toujours plus larges d’enseignants et de travailleurs de l’éducation s’engager dans la lutte pour un programme socialiste et internationaliste. En même temps, on peut s’attendre à la réémergence d’une perspective pédagogique véritablement socialiste, impliquant une remise en question de l’École de Francfort et des politiques de la pseudo-gauche, et une réassimilation de la riche histoire de l’engagement du marxisme classique dans la théorie et la pratique de l’éducation qui a été largement enterrée par le stalinisme dans la deuxième partie du 20e siècle.
Références
[1] Andrew J. Kirkendall, Paulo Freire and the Cold War Politics of Literacy (University of North Carolina Press, 2010), p. 15.
[2] Paulo Freire, Letters to Cristina: Reflections on My Life and Work (Routledge, 1996), p. 82.
[3] Cynthia Brown, «Literacy in 30 Hours: Paulo Freire's Process in Northeast Brazil,» in Ira Shor (ed.), Freire for the Classroom: A Sourcebook for Liberatory Teaching (Boynton/Cook, 1987), p. 226.
[4] Cette citation est une paraphrase de Vieira Pinto, un intellectuel de premier plan de l’IESB et une influence majeure sur Freire; dans Vanilda Paiva, National Developmentalismo: its influence on Paulo Freire (Instituto de Estudos da Cultura e Educação Continuada, 2016), localisation 2610 dans l’édition ebook.
[5] Kirkendall, Paulo Freire and the Cold War Politics of Literacy, p. 64.
[6] Ibid. p. 71.
[7] Paulo Freire, Pedagogy of the Oppressed (Penguin, 1996), p. 53.
[8] Ibid. p. 129.
[9] Ibid. p. 132.
[10] Paulo Freire, Pedagogy of Hope: Reliving Pedagogy of the Oppressed (Bloomsbury, 2014), p. 86.
[11] Ibid. p. 86.
[12] Ibid. p. 33, 185.
[13] Ibid. p. 30.
[14] Ibid. p. 177-178.
(Article paru en anglais le 15 octobre 2021)
