Des centaines d’arrestations à Ottawa alors que la police, utilisant des pouvoirs d’urgence, met fin à l’occupation du «convoi de la liberté» d’extrême droite

Une opération policière d’importance visant à mettre fin à l’occupation du centre-ville d’Ottawa par le «convoi de la liberté», une manifestation d’extrême droite qui a duré trois semaines, semblait toucher à sa fin dimanche soir, après trois jours.

Plus tôt dimanche, la police a déclaré avoir arrêté 191 personnes dans le cadre de l’opération déclenchée vendredi matin pour expulser les personnes qui assiégeaient le Parlement et une grande partie du centre-ville d’Ottawa.

Un nombre encore plus important de ceux qui, pendant des jours, ont défié les ordres de la police de se retirer avec leur véhicule du site d’occupation ont simplement été autorisés à partir.

La police bloque des manifestants après avoir pris le contrôle de la rue où sont principalement garés des camions à Ottawa, près de la colline du Parlement, le samedi 19 février 2022. (AP Photo/Robert Bumsted)

La répression policière contre les manifestants d’extrême droite, qui s’étaient déchaînés pendant des semaines en intimidant les résidents et en bafouant les restrictions anti-COVID, était d’une ampleur sans précédent.

Elle s’est appuyée sur les pouvoirs coercitifs étendus que le gouvernement libéral s’est arrogés lorsqu’il a déclaré une «urgence d’ordre public» le lundi 14 février en vertu de la Loi sur les mesures d’urgence, jamais utilisée auparavant.

La police d’Ottawa, la police provinciale de l’Ontario et la Gendarmerie royale du Canada ont mené l’action policière. Le Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS) a apporté son soutien logistique. Des agents provenant d’unités tactiques de police de tout le pays, y compris d’aussi loin que l’Alberta et la Colombie-Britannique, ont également participé à l’opération. Les autorités ont jusqu’à présent refusé de dire combien de policiers ont été déployés dans les rues d’Ottawa la fin de semaine dernière. Auparavant, la police d’Ottawa avait demandé aux gouvernements fédéral et ontarien de fournir 1.800 agents supplémentaires.

Avant d’intervenir pour dégager les occupants, la police a établi jeudi une vaste zone d’exclusion. Renforcée par endroits par des clôtures, elle comprenait un secteur du centre-ville d’Ottawa d’une étendue d’environ 12 pâtés de maisons par 20, où vivent 30.000 personnes. La police a mis en place une centaine de points de contrôle le long de son «périmètre de sécurité» afin de n’autoriser l’accès qu’aux personnes qui vivent ou travaillent dans le secteur.

Si la police a été déployée en grand nombre dès vendredi matin dans une démonstration de force évidente, elle a également cherché de manière démonstrative à éviter toute confrontation. Les policiers qui se trouvaient en première ligne et qui étaient chargés de repousser lentement les manifestants ne portaient pas de casque, ils ne brandissaient pas de matraques et ne portaient pas la tenue de combat habituelle de l’antiémeute.

Samedi, lorsque la police a dégagé la zone de la rue Wellington directement devant les édifices du Parlement et qu’elle s’est heurtée à une riposte plus déterminée de la part des partisans du convoi, elle a utilisé ses matraques, mais uniquement pour repousser les manifestants.

La police d’Ottawa a rapporté tard samedi que 53 véhicules avaient été remorqués depuis le début de l’opération, que plus de 20 plaques d’immatriculation avaient été saisies et que 11 permis de camion commercial avaient été annulés. Elle a également indiqué que plusieurs occupants étaient armés lorsqu’ils ont été arrêtés, notamment de grenades fumigènes, de contenants de gaz, de feux d’artifice et de gilets pare-balles.

Toujours samedi, le ministre de la Sécurité publique, Marco Mendicino, a déclaré au Parlement que depuis que la Loi sur les mesures d’urgence a été invoquée, les banques agissant à la demande du gouvernement ont gelé 76 comptes bancaires appartenant à des personnes impliquées dans l’occupation et contenant plus de 3 millions de dollars.

Des rapports publiés tard samedi ont suggéré que certains occupants avaient attaqué des policiers avec des armes non spécifiées. La police a répondu en utilisant des armes antiémeutes capables de tirer des balles en caoutchouc et des agents chimiques.

Les rapports isolés sur l’utilisation de la force par la police pour détenir des occupants indisciplinés et la conduite de la police tout au long de l’opération de trois jours contrastent de manière frappante avec la violence sauvage – qu’il s’agisse de coups de matraque, de barrages de gaz lacrymogènes ou d’arrestations massives – qu’elle utilise régulièrement pour réprimer les manifestants de gauche ou escorter les briseurs de grève à travers les piquets de grève.

Le convoi a été systématiquement encouragé et incité par le Parti conservateur et une partie des médias de droite. Ils ont dépeint la petite foule d’activistes d’extrême droite, de camionneurs-propriétaires et de fascistes purs et durs comme un mouvement populaire parlant au nom des «travailleurs ordinaires». Un soutien politique, financier et logistique crucial est venu de l’ancien président américain à l’esprit fasciste Donald Trump et de ses compagnons du coup d’État du 6 janvier 2021, ainsi que des cercles d’extrême droite à travers les États-Unis. Leur objectif était d’utiliser le convoi comme un bélier contre le large soutien populaire aux mesures de santé publique visant à lutter contre la COVID 19, et de pousser la politique officielle nettement à droite.

Jusqu’à présent, les conservateurs et leurs partisans dans les médias ont largement réussi. Cela est dû avant tout aux efforts combinés des syndicats et du Nouveau Parti démocratique (NPD) pour empêcher la classe ouvrière d’intervenir de manière indépendante dans la crise politique. Alors qu’Ottawa était occupé par l’extrême droite, les gouvernements provinciaux d’un bout à l’autre du pays ont entrepris d’éliminer pratiquement toutes les mesures de santé publique liées à la COVID-19 restantes avec l’approbation du gouvernement libéral de Trudeau. Celui-ci, pour sa part, a annoncé une politique encore plus agressive à l’égard de la Russie en acceptant d’armer le régime ukrainien de droite avec des armes létales dans le cadre de la campagne guerrière menée par les États-Unis en Europe de l’Est.

Le gouvernement fédéral a finalement choisi d’invoquer la Loi sur les mesures d’urgencepour mettre fin à l’occupation après que le blocage des principaux postes frontaliers canado-américains par le convoi d’extrême droite ait retenu des milliards de dollars de commerce bilatéral. Au-delà de l’impact immédiat, qui comprenait la fermeture temporaire d’usines d’automobiles des deux côtés de la frontière, l’élite patronale canadienne craignait surtout que l’interruption des chaînes d’approvisionnement transfrontalières ne nuise à la crédibilité à long terme du capitalisme canadien en tant que partenaire commercial fiable et lieu d’investissement. La Maison-Blanche et les grandes entreprises des deux côtés de la frontière exigeant une action immédiate, même les sections de l’élite dirigeante qui avaient encouragé le convoi ont exhorté les occupants et les contestataires à rentrer chez eux.

Néanmoins, les conservateurs continuent d’offrir une couverture politique au mouvement extraparlementaire d’extrême droite qu’ils ont contribué à créer. La chef conservatrice intérimaire Candice Bergen a cyniquement attaqué le gouvernement Trudeau pour avoir invoqué les pouvoirs d’urgence «prématurément» et s’est posée en défenseur des «libertés civiles».

Samedi, le premier ministre albertain du Parti conservateur uni (PCU), Jason Kenney, qui a salué le convoi lors de son passage en direction d’Ottawa le mois dernier, a annoncé que son gouvernement allait poursuivre le gouvernement fédéral en justice pour avoir invoqué la Loi sur les mesures d’urgence. Kenney, qui fait face à une contestation de son leadership et qui cherche désespérément à faire appel à l’importante base d’extrême droite du PCU, a attaqué les pouvoirs d’urgence comme étant «inutiles et disproportionnés».

L’hypocrisie de ces commentaires est difficile à battre. Non seulement Kenney était l’un des principaux promoteur du convoi, dont les dirigeants ont explicitement déclaré leur intention de renverser le gouvernement démocratiquement élu et de le remplacer par une junte autoritaire. Son gouvernement a adopté sa propre législation draconienne interdisant les manifestations dans les lieux considérés comme des «infrastructures essentielles», une mesure visant à réprimer les manifestations de la gauche et des Autochtones. Le jour même où Kenney s’est insurgé contre les pouvoirs d’urgence fédéraux «inutiles», une lettre d’un haut fonctionnaire de son gouvernement, qui a fait l’objet d’une fuite, a révélé que l’Alberta avait demandé l’aide des autorités fédérales à peine deux semaines auparavant, le 5 février, pour lever le blocus frontalier à Coutts.

Le Parlement a repris le débat sur le recours du gouvernement libéral minoritaire à la Loi sur les mesures d’urgence samedi, après que les travaux ont dû être suspendus toute la journée de vendredi en raison de l’opération policière. Un vote est prévu à 20 heures lundi.

Les libéraux sont pratiquement assurés d’obtenir une majorité parlementaire pour leur recours aux pouvoirs d’urgence, car le NPD s’est à nouveau rallié au gouvernement. Le chef du NPD, Jagmeet Singh, a promis, avant même que Trudeau ne proclame une «urgence d’ordre public» lundi dernier, que son parti voterait avec le gouvernement. Il a ajouté que le NPD appuierait également le déploiement de l’armée dans les rues d’Ottawa, si nécessaire.

Aucune section importante du NPD n’a critiqué le soutien inconditionnel du parti au renforcement de l’appareil de répression de l’État. Le député de longue date Charlie Angus a déclaré au National Post que voter pour la Loi sur les mesures d’urgence était «la dernière chose» qu’il s’attendait à faire au Parlement, mais il a conclu en disant: «C’est la responsabilité d’un élu. Parfois, vous êtes confronté à une situation difficile et vous devez prendre une décision.»

Les syndicats, qui jouent un rôle central pour bloquer toute opposition de la classe ouvrière au convoi d’extrême droite et au démantèlement des mesures de lutte à la COVID, n’ont pas non plus émis de critique sérieuse sur l’utilisation des pouvoirs d’urgence par le gouvernement. Dans une déclaration publiée mercredi, le Congrès du travail du Canada a fait une vague déclaration de soutien aux personnes qui se dressent contre le «racisme» et la «haine», sans même reconnaître que la Loi sur les mesures d’urgence avait été invoquée pour la toute première fois. Comme le dit le dicton, le silence dénote le consentement.

Tout au long de la pandémie de COVID-19, les syndicats et le NPD ont été un rempart essentiel pour le gouvernement Trudeau et ses politiques meurtrières de réouverture de l’économie et des écoles, qui donnent la priorité à l’accumulation de profits par les entreprises plutôt qu’à la protection de la vie humaine. Alors que les syndicats étouffent toute expression d’opposition indépendante de la classe ouvrière à la propagation du virus, le NPD assure à Trudeau une majorité parlementaire sur toutes les questions clés.

Ces organisations ignorent délibérément le fait, prouvé par d’innombrables expériences historiques, que les mesures visant à renforcer les pouvoirs de l’État capitaliste au nom de la lutte contre le «fascisme» ou l’extrême droite, ouvrent invariablement la voie à une action répressive de l’État contre l’opposition croissante de la classe ouvrière. De plus, le fait que l’élite dirigeante s’appuie de plus en plus ouvertement sur les forces de sécurité pour faire respecter la «loi et l’ordre» ne servira qu’à renforcer les mêmes institutions étatiques, comme la police et l’armée, qui ont longtemps servi de terreau à l’extrême droite et aux conspirations antidémocratiques.

(Article publié en anglais le 21 février 2022)

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