Les inondations en Australie et les changements climatiques

Les inondations qui ont dévasté la côte est du Queensland et de la Nouvelle-Galles-du-Sud en février et mars ont été d’une nature sans précédent. Les quantités de pluie tombées sur une courte période sont stupéfiantes, provoquant des inondations dévastatrices pour des communautés entières et la mort de 22 personnes. La facture pour la réparation des routes et des ponts devrait s’élever à un milliard de dollars, sans parler des maisons, des installations publiques, des fermes, des entreprises et des infrastructures.

Familles secourues à Maryborough, dans le Queensland, en février 2022 [Photo: Services d’incendie et d’urgence du Queensland]

Le Climate Council estime que ces inondations seront les pires jamais enregistrées. Il conclut que des phénomènes météorologiques auparavant décrits comme extrêmes et censés se produire une fois tous les cent ans se produisent désormais plus fréquemment.

Le professeur Will Steffan, scientifique du Climate Council, a déclaré sur les ondes de l’Australian Broadcasting Corporation (ABC): «Le fait est que nous avons des événements extrêmes plus souvent. Les événements extrêmes 'ordinaires' se produisent maintenant en succession rapide.»

Les totaux des précipitations enregistrées entre les 24 et 28 février de 9h à 9h par trois stations météorologiques donnent une idée de la quantité colossale de ces précipitations. Mount Glorious, une zone de forêt tropicale située à 84 kilomètres au nord-ouest de Brisbane, la capitale de l’État du Queensland, a enregistré la plus grande quantité de pluie, soit 1637 millimètres, tandis que Pomona, à 135 kilomètres au nord de la capitale, a enregistré 1180 mm et Bracken Ridge, une banlieue de Brisbane, 1094 mm.

Brisbane a enregistré un record de 677 mm sur trois jours. Le nord de la Nouvelle-Galles-du-Sud a connu des pluies torrentielles et des inondations similaires. Dans la ville de Lismore, au nord de cet État, le service d’urgence étatique a été débordé en quelques minutes, incapable de répondre promptement aux appels, paralysé par un manque de personnel et la disponibilité de seulement deux bateaux pour couvrir une ville de 44.000 habitants. Plus de 14.000 maisons ont été détruites.

À Sydney, la capitale de l’État de Nouvelle-Galles-du-Sud et plus grande ville d’Australie, les zones les plus touchées sont les banlieues ouvrières du sud-ouest de la ville, touchant plus de 60.000 personnes.

Plusieurs phénomènes climatiques se sont combinés pour provoquer cet événement météorologique extrême. La cause immédiate des précipitations est un système dépressionnaire extrêmement lent qui a entraîné l’air humide de la mer de Corail sur la côte est de l’Australie, vidant son énorme contenu en eau sur une zone géographique limitée. Les médias ont surnommé ce phénomène «rain bomb» ou bombe de pluie.

Nina Ridder, associée de recherche au Centre of Excellence for Climate Extremes (Centre d’excellence pour les extrêmes climatiques), a déclaré à la revue New Scientistque «parce que ce système météorologique se déplace si lentement – étant essentiellement stationnaire – il déverse toute l’eau qu’il possède sur une même zone».

S’il est difficile de déterminer la contribution exacte du changement climatique à des événements météorologiques extrêmes spécifiques, les scientifiques tirent des conclusions générales.

Selon Mark Howden, vice-président de l’Intergovernmental Panel on Climate Change (IPCC) ou Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) et directeur de l’ANU Institute for Climate, Energy and Disaster Solutions, la crise climatique est «intégrée à cet événement».

Le dernier rapport du GIEC sur le changement climatique publié le 28 février prévoit que l’augmentation des températures de l’atmosphère et de la mer entraînerait une augmentation de l’intensité des tempêtes.

«L’une des projections claires est une augmentation de l’intensité des épisodes de fortes précipitations», déclare Brendan Mackey, auteur principal et coordonnateur de l’un des chapitres du rapport du GIEC australo-néozélandais.

Les scientifiques prévoient que l’atmosphère retiendra 7 % d’humidité supplémentaire pour chaque degré d’augmentation de la température atmosphérique, ce qui entraînera des pluies plus abondantes et des inondations plus extrêmes. L’augmentation du réchauffement de la surface des océans accroît l’évaporation, délivrant de plus grandes quantités d’humidité dans les systèmes météorologiques mondiaux. La température atmosphérique moyenne en Australie a augmenté de 1,4℃ depuis que l’on a commencé à tenir des registres en 1910.

«Les températures océaniques actuelles à l’est et au nord de l’Australie sont environ 1℃ plus chaudes que la moyenne à long terme, et plus près de 1,5℃ plus chaudes que la moyenne au large de la côte de la Nouvelle-Galles-du-Sud», déclare Joëlle Gergis, maître de conférences en sciences du climat de l’Australian National University (ANU), l’université nationale australienne, dans The Conversation.

Le changement climatique est principalement dû à la combustion de combustibles fossiles tels que le charbon et le pétrole, qui produisent des gaz à effet de serre, notamment du dioxyde de carbone et du méthane. Il est souvent difficile de déterminer avec précision son impact sur les facteurs complexes et interactifs qui déterminent les régimes climatiques australiens et, par conséquent, les événements extrêmes.

L’un des principaux facteurs de causalité des systèmes météorologiques australiens provient des variations des températures océaniques de surface dans les océans Pacifique, Indien et Antarctique. L’un de ces facteurs importants est l’oscillation El Niño-Southern (ENSO), actuellement dans la phase de La Niña. L’ENSO est associée à la variation des vents et des températures océaniques à l’est de l’océan Pacifique. La Niña est généralement associée à une faible pression atmosphérique de surface sur le continent australien et donc à des conditions météorologiques plus humides. La Niña de 2010-2012a été associée à la période de deux ans la plus humide jamais enregistrée jusqu’alors, avec notamment des inondations sur la côte est australienne et à Brisbane.

Les océanographes de l’université de Nouvelle-Galles-du-Sud qui ont étudié ces inondations ont constaté que le changement climatique avait probablement aggravé les fortes pluies de cet épisode de La Niña. Gergis explique que «leur analyse a mis en évidence la façon dont le réchauffement à long terme des océans peut modifier les systèmes de production de pluie, augmentant ainsi la probabilité de précipitations extrêmes pendant les événements de La Niña.»

D’autres facteurs importants contribuant aux précipitations extrêmes actuelles sont le dipôle de l’océan Indien (DOI) négatif et le mode annulaire sud (MAS) positif. Le DOI est une différence de température de la mer entre deux pôles que sont la mer d’Oman et l’est de l’océan Indien, au sud de l’Indonésie. On sait que ce phénomène perturbe le régime des pluies en Australie et dans les pays voisins. Dans sa phase négative, elle est associée à des températures de surface de la mer plus froides et est connue pour provoquer des précipitations plus importantes dans le nord et le sud de l’Australie.

Le mode annulaire sud (MAS) désigne les forts vents d’ouest qui soufflent presque continuellement aux latitudes moyennes et élevées de l’hémisphère sud. Ces vents se déplacent d’ouest en est et sont connus pour apporter des précipitations dans le sud de l’Australie. Dans sa phase positive, les vents se contractent vers le pôle Sud, ce qui augmente les chances de pluies estivales dans le sud-ouest de l’Australie.

Depuis les années 1980, les climatologues lancent l’avertissement qu’en raison du réchauffement de la planète, les phénomènes météorologiques extrêmes seront de plus en plus fréquents. L’Australie a été périodiquement dévastée par des phénomènes météorologiques extrêmes sur une longue période, notamment une sécheresse record, des feux de brousse dévastateurs et des inondations. Bien qu’ils se soient déjà produits au cours de l’histoire, ces phénomènes sont exacerbés par les changements climatiques, entraînant une série croissante d’événements climatiques dévastateurs.

La sécheresse du millénaire, qui s’est étendue de la fin 1996 à la mi-2010, s’inscrit dans une tendance à l’assèchement à long terme qui dure depuis plus de quatre décennies. Elle a touché le bassin Murray-Darling et la plupart des capitales des États du pays. Les régions subtropicales du nord de l’Australie ont ainsi connu des précipitations de mousson plus importantes. Cette situation a été provoquée par une très forte phase d’El Niño.

En 2009, l’État de Victoria a été dévasté par des feux de brousse qui ont tué 173 personnes. La sécheresse du millénaire a pris fin avec le double épisode de La Niña de 2010-2011 et 2011-2012. Ce phénomène s’est accompagné d’inondations dans le Queensland, en Nouvelle-Galles-du-Sud et dans l’État de Victoria en 2010-2011. En 2013, le cyclone Oswald a provoqué d’importantes inondations en Nouvelle-Galles-du-Sud et au Queensland.

Le professeur honoraire David Karoly de l’University of Melbourne School of Geography, Earth and Atmospheric Sciences (École de géographie, des sciences de la Terre et de l’atmosphère de l’université de Melbourne), a déclaré sur les ondes de l’Australian Broadcasting Corporation (ABC) que les changements climatiques et l’apparition de La Niña ont probablement contribué à l’augmentation du risque de fortes précipitations dans le sud-est du Queensland au cours d’actuel événement.

Selon Karoly, «la difficulté consiste à quantifier précisément l’augmentation du risque ou la contribution à la quantité de précipitations, qui sont toutes deux incertaines».

Les chercheurs continuent d’examiner de plus près les liens entre les changements climatiques et les facteurs des phénomènes météorologiques extrêmes en Australie.

Wenju Cai, directeur de la recherche sur les océans de l’hémisphère sud à la Commonwealth Scientific and Industrial Research Organisation (CSIRO), et son équipe ont publié en août 2021 un article intitulé Changing El Niño-Southern Oscillation in a warming climate. Ils ont examiné les événements ENSO des années 1950 et les ont comparés au climat indiqué par les enregistrements géologiques. Leur modélisation impliquait que «l’ENSO deviendra plus instable et favorisera des événements de plus grande amplitude en cas de réchauffement».

Une étude réalisée par John Fasullo, scientifique de projet au Climate and Global Dynamics Laboratory, et ses associés, intitulée ENSO’s Changing Influence on Temperature, Precipitation, and Wildfire in a Warming Climate, révèle également que les effets de l’ENSO sont amplifiés par le réchauffement climatique. En examinant l’impact d’El Niño, qui est l’opposé de La Niña, ils ont prédit que le pire impact sera ressenti aux États-Unis et en Australie avec une incidence accrue des feux de brousse et des incendies de forêt accompagnés de températures extrêmes.

Sur la base de cette étude, Fasullo a déclaré au Guardian: «Nous pouvons dire qu’un El Niño d’une magnitude donnée se formant maintenant est susceptible d’avoir plus d’influence sur notre météo qu’un même El Niño formé il y a 50 ans.»

Les politiciens australiens tentent d’imputer la crise actuelle des inondations à des processus sur lesquels ils n’ont aucun contrôle. Le premier ministre libéral de Nouvelle-Galles-du-Sud, Dominic Perrottet, décrit ainsi les inondations comme un «événement unique n’arrivant qu’une fois par 1000 ans», tandis que la première ministre travailliste du Queensland, Annastacia Palaszczuk, déclare que «je ne peux rien faire contre mère nature».

Alors que d’énormes forces naturelles sont à l’œuvre, les gouvernements ne font rien, ou presque rien, pour alerter la population en cas d’inondations, mettre en œuvre des mesures de prévention et d’atténuation de celles-ci, assurer la disponibilité des services d’urgence nécessaires ou financer l’aide et la reconstruction nécessaires.

Parallèlement, les gouvernements australiens, comme ceux du monde entier, ignorent les avertissements des climatologues et refusent de mettre en œuvre des politiques visant à stopper et à inverser les changements climatiques. Leurs mesures cosmétiques ne font que garantir que les événements climatiques extrêmes, notamment les sécheresses et les inondations, deviendront plus fréquents et plus graves à l’avenir.

(Article paru en anglais le 15 mars 2022)

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