L’Espagne mobilise 23.000 policiers pour tenter d’écraser la grève nationale des camionneurs

Le gouvernement du Parti socialiste espagnol (PSOE) et de Podemos a annoncé hier qu’il mobilisait plus de 23.000 policiers pour affronter quelques 75.000 camionneurs en grève. Les camionneurs sont en grève nationale illimitée depuis lundi. Ils protestent contre la hausse des prix du carburant dans le cadre de la campagne de l’OTAN qui vise la Russie et ses exportations d’énergie, en raison de la guerre en Ukraine.

Le chef du parti Podemos, Pablo Iglesias, prend la parole sous le regard du Premier ministre intérimaire espagnol Pedro Sanchez après la signature d'un accord au parlement à Madrid, en Espagne, mardi 12 novembre 2019. (AP Photo/Paul White) [AP Photo/Paul White]

Hier, la ministre des Transports Raquel Sánchez a abandonné les allégations selon lesquelles la grève n’avait pas d’impact majeur et a annoncé une mobilisation policière massive. Elle a déclaré que le ministère de l’Intérieur avait demandé à toutes les régions espagnoles de préparer des escouades d’assaut de la police chargées «d’organiser et de sécuriser les convois de transporteurs de biens essentiels».

Dénonçant de façon hystérique les camionneurs en grève sur les piquets de grève comme des criminels violents, elle a déclaré: «Nous ne pouvons pas les laisser soumettre ce pays à un bras de fer. Ce n’est pas tolérable. Nous travaillons avec le ministère de l’Intérieur pour mobiliser plus de 15.000 agents des forces publiques pour réprimer ces actions violentes. Elles ne représentent pas l’industrie. Nous sommes compréhensifs, mais nous n’allons pas céder à ce chantage, ce sabotage et ce boycott».

Le déploiement policier préparé par le gouvernement PSOE-Podemos totalise plus de 23 500 agents, dont 7.122 policiers nationaux et 16.476 gardes civils paramilitaires. Des forces de police régionales comme l'Ertzaintza basque, les Mossos d'Esquadra catalans et la police forale de Navarre seront également mobilisées.

Il est crucial de mobiliser politiquement les travailleurs à travers l’Espagne et au niveau international pour défendre les camionneurs contre l’assaut policier préparé par ce gouvernement de coalition de la pseudo-gauche et de la social-démocratie. Le déploiement d’un nombre sans précédent de policiers est une menace de dernier recours contre cette grève qui a eu un impact puissant dans toute l’Espagne. Elle intervient deux jours après qu’un policier en civil a tiré sur un camionneur en grève sur un piquet de grève près de Madrid.

La «Plateforme de défense du transport routier de marchandises» a lancé la grève. Elle représente 85 pour cent des petites entreprises de transport routier et des camionneurs indépendants. Ils protestent contre la hausse des prix du carburant et les mauvaises conditions de travail après des décennies d’exploitation éhontée. Bien que les chiffres ne soient pas connus de façon fiable, on estime que 25.000 à 85.000 camionneurs se sont joints à la grève. Le gouvernement prétend que seuls 1.000 d’entre eux sont impliqués, ce qui est absurde au vu du déploiement de force.

La grève se traduit par des piquets de grève, de multiples barrages routiers et des convois de camionneurs au ralenti, principalement dans les grandes villes et les ports du pays ainsi que dans les zones industrielles et commerciales. Elle commence sérieusement à affecter l’approvisionnement des marchés nationaux et internationaux en produits agricoles et industriels.

Les lobbies espagnols CEOE et CEPYME, qui représentent respectivement les grandes et les petites entreprises, ont déclaré que la grève «porte gravement atteinte à la chaîne d’approvisionnement de l’industrie, du commerce et du secteur alimentaire». La fédération nationale espagnole des industries laitières, la FENIL, a annoncé que certains de ses membres avaient dû arrêter la production. Mercamadrid, qui est le plus grand marché de gros et centre de distribution de fruits et légumes en Espagne, a reçu hier la moitié du volume de fruits et légumes d’une journée normale.

Des usines ferment leurs portes en raison de composants manquants. La multinationale de l’acier ArcelorMittal arrête sa production dans les Asturies. L’usine Ford d’Almussafes (Valence) a dû arrêter la production de véhicules. Azucarera, la seule usine de sucre fonctionnant toute l’année en Espagne, a arrêté son usine de Jerez de la Frontera.

La lutte a éclaté comme une rébellion contre les grandes associations de camionneurs et les bureaucraties syndicales organisées au sein du Comité national du transport routier (CNTC). Le CNTC, la seule organisation de camionneurs reconnue par l'État, s'est toujours opposé à la grève. La grève se transforme maintenant en un affrontement ouvert avec le gouvernement espagnol PSOE-Podemos, soutenu par l'alliance militaire de l'OTAN et les banques.

Cela met à nu le gouvernement PSOE — Podemos. Il a déjà prouvé son hostilité viscérale envers les travailleurs. Il a imposé l’austérité sociale, il a sabré les mesures de santé, il a incité au militarisme et à la haine anti-russe et il a mis en œuvre des politiques anti-migrants violentes.

La taille des forces de police mobilisées par Podemos et le PSOE est historiquement sans précédent. Madrid a mobilisé environ 12.000 policiers et gardes civils pour réprimer le référendum d’indépendance catalan de 2017, blessant plus de 1.000  personnes alors que les électeurs répondaient aux passages à tabac de la police dans les bureaux de vote par une désobéissance civile de masse. Avant cela, le gouvernement avait déployé 18.000 soldats et policiers en octobre 1934 pour écraser la révolte armée des mineurs dans les Asturies, deux ans avant le début de la guerre civile espagnole.

Le gouvernement poursuit la tradition stalinienne qui consiste à traiter tous ses opposants de fascistes. Ce gouvernement PSOE-Podemos attaque les camionneurs comme un mouvement d’extrême droite. Bien que, la plate-forme qui dirige la grève ait nié tout lien avec l’extrême droite et le parti néo-fasciste Vox.

Après une réunion avec les syndicats et les membres de la CNTC, Sánchez a déclaré qu’elle refusait de rencontrer les grévistes, affirmant: «C’est un boycott encouragé par des positions violentes de haine, de l’extrême droite, de la droite extrême. Cela n’a rien à voir avec le droit de grève».

Des membres éminents de Podemos comme la vice-première ministre Yolanda Díaz, les ministres Ione Belarra, Alberto Garzón et Irene Montero, et l’ancien dirigeant de Podemos Pablo Iglesias n’ont rien dit. Ce silence assourdissant sur la grève équivaut à un chèque en blanc à la police antiémeute. C’est une position partagée avec les différents satellites pseudo-gauche de Podemos. Le Courant ouvrier révolutionnaire moréniste (CRT) n’a littéralement rien écrit à ce sujet dans sa publication web, Izquierda Diario.

La réaction de Podemos est toutefois venue par le biais de son syndicat affilié, les Commissions ouvrières staliniennes (CCOO), qui dénonce la grève. «Il n’y a pas de grève», a déclaré le dirigeant de CCOO, Unai Sordo, tout en dénonçant les grévistes pour avoir permis aux camionneurs indépendants et aux propriétaires de petites entreprises de camionnage de se joindre à la grève. Sordo a ajouté que «ce sont les mêmes qui ne veulent pas payer à leurs chauffeurs un salaire, mais plutôt un forfait au kilomètre».

L’Union générale des travailleurs (UGT), un syndicat social-démocrate, a appelé sans vergogne la police à réprimer les grévistes de la même manière qu’elle réprime ses propres membres de l'UGT. Les responsables de l’UGT ont déclaré à El Periódico de Españaque l’action de la police devrait être intense, «tout comme celle qu’elle exerce contre nous lors de nos manifestations».

Ils ont poursuivi en dénonçant les grévistes indépendants qui ne versent pas de cotisations syndicales à la bureaucratie de l’UGT. Ils ont déclaré: «Ils devraient demander aux entreprises de les inscrire sur les listes de paie, car ils seraient alors des salariés. Ils pourraient alors faire une grève légale».

C’est un autre mensonge. L’UGT et les CCOO sont déterminées à empêcher que la grève des routiers ne s’étende aux grandes entreprises de transport routier et à d’autres couches de travailleurs. Il y a deux jours, ils ont annulé une grève du transport de marchandises menée par 3.000 chauffeurs routiers salariés dans la province de Cadix. Les syndicats ont affirmé cyniquement que les employeurs étaient proches d’un accord.

Ces événements confirment les avertissements du WSWS. La course de l’OTAN vers une guerre mondiale avec la Russie à propos de l’Ukraine implique la préparation d’une guerre contre la classe ouvrière au pays. Il va y avoir des attaques draconiennes sur le niveau de vie des travailleurs via l’inflation des prix. Comme l’écrivait le WSWS vendredi dernier:

Les conséquences sociales de cette campagne irresponsable sont les préparatifs d’une épreuve de force entre la classe ouvrière et la classe capitaliste dans chaque pays. Dans un tel conflit, la colère de masse se mêlera à la radicalisation croissante qui est déjà en cours en raison de la pandémie... La réaction des gouvernements capitalistes qui prétendent «défendre la liberté» en Ukraine impliquera inévitablement un recours accru à la répression d’État. Cela comprend des injonctions, des lois antigrève, des décrets et d’autres mesures qui visent à supprimer l’opposition de la classe ouvrière dans le pays.

Pour défendre leur puissante lutte, les camionneurs ont besoin du soutien de l’ensemble de la classe ouvrière, mobilisée indépendamment des bureaucraties syndicales et des partis de la pseudo-gauche petite-bourgeoise. Cela implique également de s’opposer à ce que l’OTAN prenne la Russie pour cible. L’alternative est la construction de l’«Alliance internationale des travailleurs des comités de base», mobilisée sur une lutte socialiste contre l’exploitation, la réponse homicide de l’élite dirigeante à la pandémie de COVID-19 et la poussée de l’OTAN vers la guerre.

(Article paru d’abord en anglais le 18 mars 2022)

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