Le Japon adopte une attitude plus agressive envers la Russie et la Chine

Le Japon a soutenu la guerre par procuration entre les États-Unis et l’OTAN contre la Russie en Ukraine et exploite le conflit pour justifier son propre renforcement militaire et sa remilitarisation. En particulier, Tokyo affirme agressivement ses revendications territoriales sur les îles Kouriles dans le cadre de son conflit de longue date avec Moscou, tout en accusant la Chine de se préparer à envahir Taïwan.

Fumio Kishida en octobre 2017. (Photo : Wikimedia commons)

Le ministère japonais des Affaires étrangères a publié le 22 avril son livre bleu diplomatique annuel pour 2022. Le document fait référence à quatre îles de la chaîne des îles Kouriles situées juste au nord du Japon, qu’il appelle les Territoire du Nord, comme étant «illégalement occupées» par la Russie. Il insiste sur le fait que «les Territoire du Nord sont des îles sur lesquelles le Japon exerce sa souveraineté et font partie intégrante du territoire japonais». La Russie désigne les quatre îles comme les Kouriles du Sud.

C’est la première fois depuis 2003 que les mots «illégalement occupées» apparaissent dans le livre bleu, tandis qu’on n’a pas utilisé l’expression d’une partie «inhérente» du territoire japonais depuis 2011. Le rapport s’en prend également à l’intervention militaire de la Russie en Ukraine, qu’il qualifie d’«outrage qui sape les fondements de l’ordre international non seulement en Europe, mais aussi en Asie».

Les relations entre Tokyo et Moscou se sont rapidement dégradées depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine en février et la décision du gouvernement japonais de se ranger du côté des États-Unis pour dénoncer la Russie et lui imposer des sanctions économiques.

Tokyo a également augmenté son aide monétaire à l’Ukraine à 300 millions de dollars US. Le Japon prévoit de fournir à Kiev des drones de surveillance et des combinaisons de protection. Le pays soutient ainsi les allégations non fondées de Washington selon lesquelles la Russie pourrait se préparer à utiliser des armes chimiques.

La décision de Tokyo de se ranger du côté des États-Unis contre la Russie marque un tournant évident dans les relations avec Moscou et Pékin. Un responsable du cabinet du Premier ministre cité par l’Asahi Shimbun a décrit les sanctions contre la Russie comme «une décision politique historique dans l’histoire de la diplomatie étrangère japonaise».

Le 21 mars, la Russie a officiellement rompu les négociations avec le Japon sur les Kouriles. Elle a expliqué que c’était: «en raison de l’impossibilité de discuter du document de base sur les relations bilatérales avec un pays qui a adopté une position ouvertement hostile et s’efforce de nuire aux intérêts de notre pays».

Le 25 mars, le district militaire oriental de la Russie a déclaré qu’il effectuait des exercices militaires sur les îles Kouriles avec plus de 3.000 soldats et le matériel militaire associé.

Les îles Kouriles sont situées au nord-est d’Hokkaido et s’étendent de là à la péninsule russe du Kamtchatka. Seuls quatre des groupes d’îles de la chaîne sont contestés, à savoir les plus proches d’Hokkaido: Etorofu/Iturup, Kunashiri/Kunashir, Shikotan et les îles Habomai. L’Union soviétique a pris le contrôle des îles après la capitulation de Tokyo le 15 août 1945.

La Carte des îles Kouriles contestées [Wikipédia].

Pendant la Seconde Guerre mondiale, les Alliés — l’Union soviétique, les États-Unis et la Grande-Bretagne — ont convenu de dépouiller le Japon de toutes ses colonies et de toutes ses îles, à l’exception de ses quatre îles principales et des autres îles qu’ils jugeaient bon de rendre à Tokyo. L’accord de Yalta stipule spécifiquement que les Kouriles seraient remises à l’Union soviétique.

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis se sont appuyés sur les trahisons du régime stalinien soviétique pour stabiliser le capitalisme, en Europe, où les partis communistes français et italien sont entrés dans des gouvernements bourgeois, et au Japon, où le parti communiste japonais a réprimé l’énorme mouvement de grève.

Après avoir stabilisé le capitalisme mondial, les États-Unis sont passés à l’offensive, ce qui a entraîné le début de la guerre froide. Le Japon s’est trouvé transformé en un bastion de l’anticommunisme et en une base d’opérations militaires dans la région, notamment pendant la guerre de Corée.

En conséquence, le Japon et l’Union soviétique n’ont jamais signé de traité pour mettre officiellement fin à leur conflit pendant la Seconde Guerre mondiale. Dans les années 1950, l’intervention des États-Unis dans les négociations a empêché la résolution du conflit et la signature d’un traité de paix, le différend sur les Kouriles servant de prétexte à Washington pour maintenir sa présence militaire au Japon et dans la région.

Le différend a continué à s’envenimer après la dissolution de l’Union soviétique. En 2018, le Premier ministre japonais Shinzo Abe et le président russe Vladimir Poutine ont tenu des pourparlers en vue de conclure un traité de paix et de résoudre le différend sur les Kouriles, mais n’ont pu parvenir à un accord.

À la suite de la publication par le Japon du dernier livre bleu ce mois-ci, Moscou a insisté sur ses droits territoriaux sur les Kouriles. Le secrétaire de presse du Kremlin, Dmitri Peskov, a déclaré que les quatre îles étaient le «territoire intégral» de la Russie. Il a a dénoncé Tokyo pour ses «actions hostiles» à l’égard de Moscou, affirmant que toute négociation d’un traité de paix à l’avenir était devenue improbable.

L’attitude agressive du Japon à l’égard de la Russie est liée à sa propre remilitarisation, qui s’est intensifiée sous le précédent Premier ministre, Shinzo Abe, qui a augmenté les dépenses militaires. Il a également entrepris de saper et de réécrire la constitution d’après-guerre du pays, qui interdit formellement au Japon de maintenir une armée ou de la déployer à l’étranger. Le gouvernement actuel du Premier ministre Fumio Kishida a poursuivi cette politique.

Bien qu’il se soit retiré en 2020, Abe reste très influent au sein du Parti libéral démocrate au pouvoir. En février, il a demandé au gouvernement de mener des discussions sur l’accueil d’armes nucléaires américaines au Japon, l’intégrant ainsi plus directement dans les plans de guerre américains notamment contre la Chine. Alors que Kishida a rejeté les remarques d’Abe à l’époque, le PLD a discrètement commencé à discuter de sa proposition en mars, bien conscient qu’elle provoquerait une large opposition publique.

Abe s’est également illustré en attisant les tensions avec la Chine au sujet de Taïwan. Il a rencontré en ligne la présidente taïwanaise Tsai Ing wen en mars pour discuter de la guerre en Ukraine. Dans ses remarques à Abe, Tsai a déclaré: «Ce type d’utilisation unilatérale de la force militaire pour changer le statu quo et empiéter sur la souveraineté d’une nation démocratique ne peut absolument pas être autorisé dans la région Indo-Pacifique».

Bien qu’ils ne mentionnent pas explicitement Pékin ou Taipei, les commentaires de Tsai sont proches de la référence à Taïwan en tant que nation souveraine et remettent ouvertement en question la politique de la «Chine unique». Cette politique stipule que Taïwan fait partie de la Chine, même si Pékin et Taipei acceptent des interprétations différentes tant que Taïwan ne déclare pas son indépendance. Les pays entretiennent des relations diplomatiques avec Pékin, dont les États-Unis et le Japon, adhèrent à la politique d’une seule Chine et ne reconnaissent pas Taïwan comme un pays indépendant.

Abe a déclaré qu’il était intéressé par une visite à Taïwan. Une telle visite serait presque certainement considérée comme une provocation majeure par Pékin. Bien qu’il ne soit plus Premier ministre, l’influence d’Abe et son statut de grand partisan de la remilitarisation seraient interprétés comme un défi sérieux à la politique d’une seule Chine.

Le porte-parole du ministère des Affaires étrangères de Pékin, Wang Wenbi, a réagi à la rencontre Abe/Tsai en déclarant: «Taïwan est l’affaire de la Chine, pas du Japon.»

Tokyo tente de capitaliser sur le barrage de propagande anti-russe et anti-chinoise pour pousser plus loin son objectif de remilitarisation. Cela n’a rien à voir avec le soutien aux droits démocratiques ou «humains» en Russie ou en Chine, mais vise à noyer le sentiment antiguerre largement répandu dans la classe ouvrière et parmi les jeunes.

(Article paru d’abord en anglais le 30 avril 2022)

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