La police française reliée au meurtre du rugbyman Federico Aramburu par l’extrême droite

L’ancien joueur international de rugby, Federico Martin Aramburu, a été abattu par deux militants d’extrême droite, Loïk Le Priol et Romain Bouvier, aux premières heures du 19 mars, sur une avenue du centre de Paris. Cependant, les médias français ont minimisé ce meurtre horrible, qui est survenu alors que les sondages montraient que la candidate présidentielle néofasciste Marine Le Pen était proche de remporter les élections d’avril 2022.

Les preuves de liens étroits entre les tueurs et les forces de sécurité françaises s’accumulent. Le 20 avril, quatre jours avant le second tour entre Le Pen et le président en exercice Emmanuel Macron, le site de rugby français quinzemondial.com a rapporté: «Au domicile de Loïk Le Priol, on a retrouvé des objets qui portent des insignes de la police, entre autres. Par ailleurs, un policier de la Direction régionale de la police judiciaire aurait passé une partie de la soirée avec Le Priol et Bouvier, avant l’altercation et les coups de feu».

Un portrait de Federico Martin Aramburu est suspendu sous les drapeaux argentin, français et basque accrochés au balcon de la mairie de Biarritz, en France, vendredi 25 mars 2022. (AP Photo/Bob Edme)

Le déroulement des événements est bien documenté. Au bar Le Mabillon, Le Priol et Bouvier ont attaqué Aramburu et son compagnon, l’ex-rugbyman Shaun Hegarty, pour avoir tenté de défendre un sans-abri non identifié. Des témoins oculaires ont déclaré qu’après que le sans-abri a demandé une cigarette, Bouvier et Le Priol l’ont traité de «sous-homme» et ont lancé une diatribe raciste à son encontre. Aramburu et Hegarty ont demandé aux deux hommes d’être plus respectueux, ce à quoi ils ont répondu: «Nous sommes chez nous ici» et «Vous n’avez pas à nous dire ce que nous devons faire».

Le Priol et Bouvier ont ensuite frappé Hegarty et Aramburu à plusieurs reprises, sous le regard des caméras de sécurité du bar, avant que le personnel n’intervienne et mette fin à l’altercation.

Les deux ex-rugbymen ont quitté le bar et se sont arrêtés dans un hôtel du Boulevard-Saint-Germain. Lorsqu’ils sont sortis de l’hôtel, une voiture s’est arrêtée à côté d’eux, conduite par la petite amie de Le Priol, Lyson Rochemir. Bouvier et Le Priol sont sortis du véhicule et ont tous deux tiré plusieurs coups de feu sur Aramburu et Hegarty. Aramburu a été touché quatre fois dans le dos et a été déclaré mort sur les lieux.

Après avoir tiré sur Aramburu, les assaillants ont pris la fuite. La Police Française a retrouvé et arrêté Rochemir et Bouvier dans les jours qui ont suivi l’attentat. Le Priol a été arrêté par la police hongroise à Záhony, un village situé à la frontière avec l’Ukraine, le 23 mars. Il a déclaré à la police qu’il avait suivi un entraînement militaire et qu’il «allait en Ukraine pour se battre». On a trouvé du matériel militaire dans son véhicule. Le Priol a été transféré en France le 31 mars.

Les trois agresseurs d’Aramburu restent en détention. Rochemir est accusée de complicité de meurtre, Bouvier et Le Priol de détention illégale d’armes et de meurtre. L’avocat de Le Priol a demandé avec succès que l’audience initiale de son client se déroule à huis clos, affirmant que la famille de son client avait reçu «des menaces de mort… de la part de la communauté basque, de l’extrême gauche et de l’ultragauche».

Aramburu est né à La Plata, en Argentine, dans une famille d’origine basque. Il est souvent associé au Pays basque par les amateurs de rugby. Il laisse derrière lui une femme et trois enfants. Il a connu la période la plus faste de sa carrière au Biarritz Olympique, qui compte un grand nombre de supporters basques.

Avant de prendre sa retraite en 2012, Aramburu a connu une carrière réussie, jouant à la fois en France et à l’international. Il a commencé sa carrière en jouant au rugby à sept avant de passer au format de jeu à 15 en 2004. En huit ans de carrière, il a joué plus de 50 fois pour le Biarritz Olympique. L’équipe a remporté deux fois le Championnat de France. Il a fait partie de l’équipe nationale argentine à 22 reprises. Il a marqué un essai lors de la Coupe du monde de rugby 2007. Il a également joué au niveau professionnel pour Perpignan et l’US Dax en France, les Glasgow Warriors en Écosse et le Club Atlético San Isidro en Argentine.

La communauté du rugby a condamné le meurtre d’Aramburu. Le 18 avril, le journal sportif L’Équipea publié une lettre ouverte intitulée «Federico Martin Aramburu, mort parce qu'il a défendu ses valeurs». On y lit: «[Aramburu a été] Assassiné parce qu'il s'est opposé à des idées extrémistes et fascistes … Plus jamais un être humain ne doit mourir dans ces conditions, plus jamais une famille ne doit être endeuillée au motif d'idéologie d'extrême droite, nous continuerons à combattre pour nos valeurs, nos idées, nous lutterons toujours contre ceux qui veulent laisser entrer la haine dans notre pays.»

La lettre a également rejeté les récits de la mort d’Aramburu comme étant apolitique ou isolée: «Non, la mort de Federico n’est pas un fait divers ou un crime ordinaire, comme certains voudraient nous le faire croire».

En effet, peu de rapports ont détaillé les liens des agresseurs d’Aramburu avec l’État français, leurs crimes antérieurs impunis ou leurs amitiés avec des policiers en activité.

Le Priol est entré dans les Marines à 17 ans. Lors de son service dans les commandos au Mali, il a participé à de multiples raids en 2013 et 2014, ce qui lui a valu deux citations militaires. Selon Marianne, lors de son service à Djibouti en 2015, il a «battu et étranglé une prostituée», ce qui a conduit l’État français à verser 350.000 francs djiboutiens (1.700 €) pour obtenir sa libération. Après avoir échappé à une condamnation, il a été officiellement exclu de l’armée, mais il a continué à travailler à titre privé sur des contrats militaires français. Ce serait un gros buveur et son avocat affirme qu’il souffre de troubles de stress post-traumatique.

Bouvier a étudié à l’université de Paris-Assas et était l’ami de Le Priol depuis qu’ils s’étaient rencontrés au sein du Groupe Union Défense (GUD), un parti d’extrême droite. En 2012, ils connaissaient tous deux Julien Rochedy, ex-dirigeant des Jeunes du Front national, l’ancien mouvement de jeunesse du Rassemblement national de Marine Le Pen.

Après son retour de son service dans l'armée en 2015, Le Priol est devenu plus actif au sein du GUD. En février de la même année, Le Priol et Bouvier ont été condamnés pour avoir agressé en état d’ébriété deux jeunes de 19 ans à coups de poing américain à l’extérieur d’une boîte de nuit, mais n’ont été condamnés qu’à un an de prison avec sursis.

En octobre 2015, les deux hommes ont été poursuivis pour torture après que Le Priol se soit filmé avec Bouvier et d’autres personnes en train de battre et d’humilier sexuellement l’ancien président du GUD, Édouard Klein. Bouvier n’a pas été placé en détention, tandis que Le Priol n’a purgé que 10 jours de prison avant que sa caution de 25.000 euros ne soit versée par Financière Agos, une société financière obscure liée au GUD. Bien que l’agression ait eu lieu en 2015, le procès de Le Priol n’a jamais eu lieu, et a été reporté à plusieurs reprises. Il est actuellement prévu pour le 1er juin 2022.

Les contrats privés de Le Priol pour l’armée française ont continué pendant deux ans après ces poursuites, puis ont été arrêtés en 2017, à la suite d’une enquête interne. Pendant cette période, Le Priol a eu une relation amoureuse avec la fille de Frédéric Chatillon, l’ancien président du GUD qui était le conseiller en relations publiques de Marine Le Pen. Il figure sur la liste de surveillance de la Direction générale de la sécurité intérieure depuis plusieurs années.

L’ensemble de l’establishment politique français est impliqué dans la minimisation de l’assassinat d’Aramburu. Le meurtre a eu lieu pendant la campagne finale du premier tour de l’élection française, et les révélations sur les liens entre Le Priol et la police sont apparues juste avant le second tour, le 24 avril.

Néanmoins, les faits de l’affaire, un criminel d’extrême droite connu, en liberté sous caution pour torture, qui passe la soirée avec des policiers avant de tuer un homme, n'a été commenté par aucun des candidats à la présidentielle, y compris ceux qui se présentent comme «de gauche». C’est évident qu’une discussion publique vigoureuse sur les liens entre Le Priol et l’entourage de Le Pen aurait mis en lumière la véritable nature de la politique néo-fasciste. Néanmoins, une telle discussion a été refusée aux électeurs français et au public.

(Article paru d’abord en anglais le 7 mai 2022)

Loading