Lors du débat sur le budget au Bundestag mercredi dernier, le chancelier Olaf Scholz (Parti social-démocrate, SPD) a annoncé la convocation d’une «action concertée». Il a déclaré qu’il invitait les employeurs et les syndicats à travailler en étroite collaboration avec le gouvernement. Selon lui, c’était une mesure «inhabituelle» mais nécessaire au vu du niveau élevé de l’inflation.
«Nous avons besoin d’un effort ciblé dans une situation très exceptionnelle. Nous voulons une action concertée contre les pressions sur les prix», a déclaré Scholz.
En vérité, la proposition du chancelier est une conspiration politique contre la classe ouvrière. Face à l’augmentation rapide des prix, aux conditions insoutenables dans les hôpitaux et les écoles et aux licenciements massifs dans de nombreuses industries, la résistance se développe. La classe dirigeante et ses institutions répondent en se rapprochant les unes des autres.
Le débat au Bundestag a montré une fois de plus que tous les partis, malgré des échanges animés, sont d’accord sur les questions fondamentales. Ils vont tous dans la même direction en ce qui concerne le réarmement militaire, la politique d’immunité collective, l’infection massive délibérée et le frein à l’endettement. Les syndicats et les associations patronales doivent maintenant être formellement impliqués dans ces politiques.
L’«Action concertée» a pour tâche de faire payer à la classe ouvrière les sommes gigantesques pour le réarmement militaire et les cadeaux de milliards de dollars aux super-riches par des réductions de salaires et de dépenses sociales. Son manuel d’application s’intitule «Faisons payer les travailleurs»!
La profondeur du gouffre entre la classe ouvrière et le gouvernement a été démontré par une manifestation qui a eu lieu à Cologne au moment même où le chancelier annonçait son «alliance avec les partenaires sociaux». Plusieurs milliers de travailleurs des hôpitaux universitaires de Rhénanie-du-Nord–Westphalie, qui sont en grève depuis cinq semaines, ont manifesté contre des conditions de travail intolérables. Tous les manifestants auxquels le WSWS a parlé étaient scandalisés par le fait que le gouvernement consacre 100 milliards d’euros au renforcement des capacités militaires, alors que les hôpitaux, les écoles et d’autres institutions sociales font l’objet de coupes budgétaires.
Les employeurs et les syndicats, en revanche, ont salué la proposition du chancelier. Le président de l’association des employeurs, Rainer Dulger, a déclaré: «Nous, les employeurs, sommes conscients de notre responsabilité. Les associations patronales et les syndicats ont toujours travaillé de manière constructive à la recherche de solutions lors des crises précédentes. Nous le ferons à nouveau cette fois-ci».
La nouvelle responsable de la Confédération allemande des syndicats (DGB), Yasmin Fahimi, a déclaré: «L’objectif de l’“action concertée” doit être d’alléger les charges actuelles qui pèsent sur les ménages privés et l’économie. On doit construire une économie plus résiliente et durable».
Un regard sur les actions actuelles des syndicats montre ce qu’on doit entendre par là.
Roman Zitzelsberger qui est chef de district d’IG Metall dans le Bade-Wurtemberg et candidat au poste de direction du plus grand syndicat au sein du DGB a déclaré, il y a quelques jours, que les négociations collectives actuelles et à venir n’étaient pas destinées à compenser l’inflation. «Les taux d’inflation exorbitants ne peuvent pas être compensés par la politique de négociation collective». Il a ajouté que les taux d’inflation élevés étaient le résultat de décisions politiques et devaient donc être corrigés par «la politique».
Scholz a salué la «politique salariale très prudente menée jusqu’à présent par les syndicats». Il a fait référence aux conventions collectives dans le secteur de la chimie, qui, avec un paiement spécial unique pour les employés, ont choisi une «voie intéressante». Selon Scholz, cette voie aiderait les travailleurs, en période de perte imminente de pouvoir d’achat. En même temps, ces paiements spéciaux, contrairement aux accords salariaux généralement élevés, n’alimenteraient pas davantage l’inflation.
En réalité, la voie des paiements spéciaux mène tout droit au travail à bas salaire et à la pauvreté pendant la vieillesse. En effet, elle maintient à un bas niveau les salaires convenus collectivement et les droits à pension qui en découlent. Cela s’applique non seulement aux pensions futures, mais aussi aux pensions existantes, dont l’augmentation annuelle est basée sur les conventions collectives salariales.
L’histoire de «l’action concertée».
Au Bundestag, Scholz a expliqué que la concertation entre les syndicats, les employeurs et l’État avait déjà permis de «relever un défi difficile» à une époque antérieure. En effet, en temps de crise, le SPD, en particulier, a toujours essayé d’intégrer les syndicats et les associations patronales dans un modèle corporatiste où ils collaborent encore plus étroitement que ce n’est déjà le cas dans le cadre du système allemand de codétermination légalement réglementé. Ce dernier prévoit ce qu’on appelle la «représentation des employés», autrement dit la présence des fonctionnaires syndicaux dans les conseils d’administration des entreprises.
Le terme «action concertée» remonte à 1967. À cette époque, l’essor de l’après-guerre montrait des signes évidents de crise. En Allemagne, le tournant de la lutte des classes en 1963 avait déjà été annoncé par une grève des métallurgistes dans le Baden-Württemberg. Les entreprises y avaient répondu en mettant des centaines de milliers de travailleurs au chômage. Dans la Ruhr, les mineurs se mobilisaient contre les décès dans les houillères.
Le chancelier Ludwig Erhard (CDU, Union chrétienne-démocrate), libéral sur le plan économique, se révélait incapable de dicter un programme d’austérité («Faites preuve de modération!») à la classe ouvrière. Pour garder la classe ouvrière sous contrôle, le SPD entra au gouvernement en 1966, formant une grande coalition avec la CDU/CSU sous la direction du chancelier Kurt Georg Kiesinger (CDU), un ancien membre du parti nazi.
En 1967, la grande coalition a adopté une «loi visant à promouvoir la stabilité et la croissance de l’économie», qui portait la signature du SPD. Elle obligeait le gouvernement fédéral et les gouvernements des Länder à «respecter les exigences de l’équilibre macroéconomique dans leurs mesures de politique économique et financière». La loi stipulait que les mesures devaient être prises «de telle sorte que, dans le cadre de l’économie de marché, elles contribuent simultanément à la stabilité des prix, à un niveau élevé d’emploi et à l’équilibre économique extérieur avec une croissance économique régulière et appropriée».
La loi incluait explicitement les syndicats et les associations d’entreprises. Si l’un des objectifs susmentionnés était menacé, le paragraphe 3 stipulait que «le gouvernement fédéral fournira des données d’orientation pour un comportement coordonné simultané (Action concertée) entre les autorités régionales, les syndicats et les associations d’entreprises pour atteindre les objectifs».
La loi n’allait pas jusqu’à abolir complètement l’autonomie syndicale dans les négociations collectives, comme c’est le cas dans le corporatisme des États fascistes. Mais en obligeant les syndicats à être guidés par des objectifs «macroéconomiques», plutôt que par les intérêts de leurs membres, elle constituait un grand pas dans cette direction.
Les syndicats ont accepté de bonne grâce. Dès lors, ils se réunirent régulièrement pour des entretiens avec des représentants du gouvernement, des associations patronales et de la Bundesbank (banque centrale) et s’engagèrent à mener une politique de modération salariale. Le ministre social-démocrate de l’Économie Karl Schiller parlait d’une «table de la raison sociale».
Cependant, tout ceci partit complètement à vau-l'eau. La vague d’actions industrielles radicales qui a culminé dans une grève générale de quatre semaines en France en 1968 ne s’est pas arrêtée aux frontières de l’Allemagne. Les syndicats perdirent le contrôle de leurs membres. En septembre 1969, des grèves spontanées se développèrent dans la sidérurgie, brisant les directives salariales auxquelles l’IG Metall s’était engagée pour plus de 8 millions de travailleurs.
En 1973, on assista à une nouvelle vague de grèves spontanées. Entre autres, 12.000 travailleurs occupèrent l’usine Ford à Cologne. Là, l’IG Metall a contribué à briser la grève et à licencier les chefs de grève.
Néanmoins, pour ne pas perdre complètement leur influence, les syndicats durent abandonner la politique de modération salariale. En 1977, ils ont également mis fin officiellement à leur participation à l’action concertée.
Après la réunification allemande en 1991, lorsque des centaines de milliers d’emplois ont été détruits en Allemagne de l’Est en très peu de temps, l’ancien ministre de l’Économie Karl Schiller et l’ancien chancelier Helmut Schmidt (tous deux SPD), avec le soutien des syndicats, ont appelé à une «nouvelle édition d’inspiration allemande de l’Action concertée».
La Neue Arbeiterpresse, prédécesseur du WSWS en Allemagne, commentait à l’époque que l’Action concertée originale avait «bloqué l’offensive de la classe ouvrière par une série de concessions.» Aujourd’hui, la tâche de l’Action concertée serait «l’inverse: faire passer les futurs licenciements massifs, les réductions de salaire et les coupes budgétaires contre la classe ouvrière».
Aujourd’hui, elle aurait pour tâche de former une sorte de «haut commandement conjoint» des banques et des entreprises allemandes. Cela permettrait de gérer leurs guerres commerciales et leurs guerres pour les ventes, les marchés, les sources de matières premières et les sphères d’influence. Les bureaucrates syndicaux ne joueraient pas seulement le rôle d’une police des salaires et d’«experts en rationalisation», intensifiant l’exploitation dans les usines et surveillant la paix industrielle. Ils se proposent déjà comme les gestionnaires et les stratèges les plus intelligents et les plus impitoyables pour la guerre de classe à l’intérieur et la guerre économique à l’extérieur (Neue Arbeiterpresse, 21 février 1992).
Le chancelier Helmut Kohl (CDU) n’était pas opposé à l’idée, mais il a décidé de ne pas relancer l’Action concertée. Il savait qu’il pouvait compter sur le soutien des syndicats même sans alliance formelle.
L’Action concertée a été relancée en 1998, après la victoire électorale du SPD et des Verts, par le nouveau gouvernement fédéral de Gerhard Schröder, mais sous un nouveau nom. Elle s’appelait désormais «Alliance pour l’emploi, la formation et la compétitivité». Entre décembre 1998 et mars 2003, l’Alliance s’est réunie neuf fois pour des entretiens de haut niveau. Outre le chancelier, le ministre de la Chancellerie et d’autres ministres concernés, quatre présidents d’associations d’entreprises et d’employeurs et cinq présidents de syndicats y ont participé.
Ces réunions ont été élaborés les concepts qui ont ensuite été intégrés dans l’«Agenda 2010» de Schröder. En particulier, la création d’un secteur à bas salaires, la flexibilisation du temps de travail, la réduction des coûts salariaux indirects (c’est-à-dire les prestations sociales) et les réductions d’impôts étaient des thèmes centraux. Avant l’annonce de l’Agenda 2010, l’alliance avait été déclarée être un échec. Mais les auteurs de l’Agenda — les ministres de la Chancellerie Bodo Hombach et Frank-Walter Steinmeier — avaient été également des dirigeants de l’Alliance.
L’histoire de l’Action concertée montre clairement quelle tradition suit le Chancelier Scholz. Aujourd’hui, la crise économique et politique est bien plus profonde que dans les années 1960 ou 2000. L’Action concertée d’aujourd’hui est directement liée à la restriction du droit de grève et aux mesures dictatoriales pour forcer la classe ouvrière à financer les coûts des programmes de milliards de dollars pour les entreprises et les riches et la plus grande offensive de réarmement depuis Hitler.
Les syndicats ont depuis longtemps cessé de représenter les intérêts des travailleurs, même de façon minimale. Ils considèrent que les réductions salariales et sociales sont nécessaires pour améliorer la compétitivité allemande sur le marché mondial. Les comités d’entreprise, remplis de bureaucrates syndicaux, agissent comme une police d’entreprise et étouffent toute résistance de la part des travailleurs.
L’incorporation des syndicats dans les structures gouvernementales et la gestion des entreprises est étroitement liée à la mondialisation. L’intégration mondiale de l’économie et les processus de production transnationaux ont privé les syndicats du terrain national sur lequel ils pouvaient, dans le passé, exercer une pression pour des réformes sociales limitées. Le soutien au réarmement et à la guerre pour garantir l’approvisionnement en matières premières, les marchés de vente et l’accès à une main-d’œuvre bon marché est le prolongement logique de cette politique nationaliste.
Léon Trotsky, le marxiste le plus remarquable du 20e siècle, avait déjà écrit en 1940:
Il y a un aspect commun dans le développement ou, plus exactement, dans la dégénérescence des organisations syndicales modernes dans le monde entier: c'est leur rapprochement et leur intégration au pouvoir d'Etat...
Le capitalisme monopolisateur n'est pas basé sur la concurrence et sur l'initiative privée, mais sur un commandement central. Les cliques capitalistes, à la tête de trusts puissants, des syndicats, des consortiums bancaires, etc., contrôlent la vie économique au même niveau que le pouvoir d'État et, à chaque instant, elles ont recours à la collaboration de ce dernier. À leur tour les syndicats, dans les branches les plus importantes de l'industrie, se trouvent privés de la possibilité de profiter de la concurrence entre les diverses entreprises. Ils doivent affronter un adversaire capitaliste centralisé, intimement lié au pouvoir de l'État. De là découle pour les syndicats, dans la mesure où ils restent sur des positions réformistes - c’est à dire sur des positions basées sur l'adaptation à la propriété privée - la nécessité de s'adapter à l'État capitaliste et de tenter de coopérer avec lui.(Léon Trotsky, Les syndicats à l'époque de la décadence impérialiste).
La classe ouvrière ne peut résister à l’assaut contre ses droits et ses acquis sociaux et au danger d’une troisième guerre mondiale qu’en construisant des comités d’action indépendants à la base. Ils doivent lutter pour des politiques socialistes qui placent les besoins sociaux au-dessus des intérêts de profit des entreprises, et l’unité internationale de la classe ouvrière au-dessus des intérêts nationaux de la classe dirigeante.
(Article paru d’abord en anglais le 6 juin 2022)
