Les travailleurs du monde entier étant déjà au bord du gouffre en raison de la flambée des prix, une institution financière mondiale de premier plan a averti que les prix allaient continuer à augmenter et seraient accompagnés d’une hausse significative du chômage.
Dans son dernier rapport sur les perspectives économiques mondiales publié mardi, la Banque mondiale a prévenu que l’économie mondiale entrait dans une période prolongée de stagflation – une croissance plus faible, voire une contraction pure et simple – qui se prolongerait dans un avenir prévisible.
Dans l’avant-propos du rapport, le président de la Banque mondiale, David Malpass, a déclaré: «L’économie mondiale est à nouveau en danger. Elle est confrontée à la fois à une inflation élevée et à une croissance lente. Même si une récession mondiale est évitée, la douleur de la stagflation pourrait persister pendant plusieurs années».
Tout au long du rapport, la Banque mondiale met l’accent sur les effets de la guerre en Ukraine dans la production de ces conditions. Mais il ressort clairement du rapport lui-même que les tendances stagflationnistes étaient bien engagées avant le déclenchement de la guerre en février.
Elle a considérablement réduit ses prévisions de croissance mondiale, qui passent de 5,7 pour cent en 2021 à seulement 2,9 pour cent cette année, soit une réduction de près d’un tiers par rapport à ses prévisions de 4,1 pour cent publiées en janvier.
On trouve des prévisions similaires de croissance plus faible et d’inflation plus élevée dans un rapport de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) publié mercredi qui couvre les principales économies.
Le rapport de la Banque mondiale indique qu’en dépit du «choc négatif» subi par l’économie mondiale en 2022, on ne prévoit «pratiquement aucune reprise» pour l’année prochaine. La croissance ne devrait remonter que légèrement à 3 pour cent, avec de nombreux vents contraires, en particulier les prix élevés des produits de base et le resserrement monétaire – le relèvement des taux d’intérêt par les banques centrales – qui devrait persister.
En outre, même ces perspectives sombres sont soumises à divers «risques négatifs», notamment «l’intensification des tensions géopolitiques, l’augmentation des tendances stagflationnistes, la montée de l’instabilité financière, la persistance des tensions au niveau de l’offre et la détérioration de la sécurité alimentaire».
À plus long terme, la croissance devrait rester inférieure aux niveaux atteints dans les années 2010 pour le reste de la décennie.
Le rapport note que la reprise économique après la dernière période de stagflation dans les années 1970 «a nécessité de fortes hausses des taux d’intérêt par les principales banques centrales des économies avancées pour étouffer l’inflation, ce qui a déclenché une récession mondiale et une série de crises financières dans les EMDE [marchés émergents et économies en développement]».
Dans des conditions où l’économie mondiale souffre depuis deux ans des effets de la pandémie – le refus des gouvernements capitalistes du monde entier de prendre des mesures de santé publique fondées sur la science pour l’éliminer en raison de leur effet sur les marchés boursiers – la guerre en Ukraine a des «retombées» importantes.
Mais comme le reconnaît le rapport, ces effets «amplifient les tensions préexistantes de la pandémie, comme les goulots d’étranglement dans les chaînes d’approvisionnement mondiales et les augmentations significatives du prix de nombreux produits de base».
La dette ayant été grossie pour financer les mesures prises dans le cadre de la pandémie, il y a eu une réduction significative de la «marge de manœuvre politique» pour faire face aux effets de la guerre «exacerbant les compromis extrêmement difficiles auxquels sont confrontés les décideurs politiques entre le soutien de la croissance et le contrôle des pressions sur les prix».
En d’autres termes, alors que par le passé et dans les conditions d’un régime de taux d’intérêt bas les gouvernements pouvaient stimuler l’économie en augmentant les dépenses par le biais d’un endettement accru, ils ne peuvent maintenant plus le faire, car les banques centrales relèvent les taux d’intérêt en réaction à l’inflation.
Il note que la dette était déjà «sur une trajectoire insoutenable pour de nombreuses “économies émergentes et en développement” avant la guerre et que la viabilité budgétaire risque d’être encore érodée par des perspectives de croissance plus faible et des coûts d’emprunt plus élevés».
Le rapport de la Banque mondiale n’insiste cependant pas sur le fait essentiel que la hausse des taux d’intérêt ne fera rien pour faire baisser les prix. Au contraire, elle vise à induire des conditions de récession pour étouffer les revendications salariales des travailleurs confrontés à la plus forte inflation depuis quatre décennies, qui réduit quotidiennement leur niveau de vie.
Les marchés dits émergents sont durement touchés. La croissance des pays émergents devrait être presque divisée par deux en 2022, chutant à 3,4 pour cent cette année contre 6,6 pour cent en 2021, bien en deçà de la moyenne annuelle de 4,8 pour cent sur la période 2011-2019.
L’inflation grimpe partout dans le monde et dépasse désormais largement les objectifs des banques centrales. Au début de la hausse des prix en 2020 et 2021, la «sagesse conventionnelle» avancée par les dirigeants des banques centrales était que l’inflation était «transitoire».
Ce scénario heureux a été bel et bien balayé: la Banque mondiale indique que «l’inflation devrait rester élevée plus longtemps et à des niveaux plus élevés que prévu».
La grande crainte des autorités financières est que la persistance de l’inflation entraîne une lutte pour de meilleurs salaires et le rapport prévient donc que «les banques centrales pourraient être contraintes de resserrer leur politique monétaire plus rapidement que prévu pour maîtriser les pressions sur les prix».
Le rapport de la Banque mondiale se range généralement derrière les déclarations officielles selon lesquelles la pandémie est terminée – contrairement à toutes les preuves disponibles – mais elle est obligée de reconnaître qu’elle «pourrait s’aggraver en raison de l’apparition de nouveaux variants plus virulents».
L’ampleur de l’inflation, en particulier pour les produits de base, est mise en évidence par certaines des estimations contenues dans le rapport.
Les prix de l’énergie devraient augmenter de 52 pour cent en 2022, soit 47 points de pourcentage de plus que prévu. Les prix agricoles devraient augmenter de 18 pour cent cette année, ce qui est supérieur aux prévisions précédentes. Les prix des engrais devraient augmenter de 70 pour cent, la Russie étant le premier exportateur mondial de cette matière première. Les prix des métaux devraient augmenter de 12 pour cent, les prix de l’aluminium et du nickel ayant déjà augmenté de 30 pour cent.
Les hausses de prix se font déjà sentir dans le monde entier, les coûts de l’essence, de l’énergie et de la nourriture augmentant quotidiennement.
Aux États-Unis, le prix de l’essence est sur le point d’atteindre 1,24 euro le litre, et des hausses similaires ont lieu dans le monde entier dans un contexte où les familles doivent faire face à des coûts toujours plus élevés pour faire rouler leur voiture et la hausse des coûts de transport se répercute sur le coût des denrées alimentaires et autres biens de consommation nécessaires.
Concernant la crise alimentaire mondiale, l’économiste en chef de l’OCDE, Laurence Boone, a fait un commentaire éloquent dans l’avant-propos de son dernier rapport. Elle a écrit que le monde produisait suffisamment de céréales pour nourrir tout le monde «mais que les prix sont très élevés».
Dans son enquête sur les principales économies, le rapport de la Banque mondiale note que la croissance devrait «ralentir nettement» en 2022 pour atteindre 2,6 pour cent. Aux États-Unis, «l’activité a perdu de son dynamisme» au premier semestre – l’économie américaine s’est contractée à un taux annuel de 1,4 pour cent au premier trimestre – et la baisse de la croissance devrait se poursuivre.
Le taux de croissance devrait s’établir à 2,5 pour cent en 2022, soit quelque 1,2 point de pourcentage de moins que la prévision précédente. Il va diminuer encore pour atteindre 2,2 pour cent en 2023-24 en raison de la hausse des prix de l’énergie, du resserrement des conditions monétaires et des problèmes supplémentaires d’approvisionnement causés par la guerre en Ukraine.
La croissance de la zone euro devrait être de 2,5 pour cent cette année en raison des chocs d’approvisionnement supplémentaires qui découlent de la guerre, soit une révision à la baisse de 1,7 point de pourcentage par rapport aux prévisions précédentes.
L’activité économique a considérablement ralenti au Japon, où la croissance devrait être de 1,7 pour cent cette année, soit une baisse de 1,2 point de pourcentage par rapport aux prévisions précédentes.
La Chine devrait connaître une croissance de 4,3 pour cent cette année, soit une révision à la baisse de 0,8 point de pourcentage, puis une croissance de 5,2 pour cent en 2023.
Ces taux sont nettement supérieurs à ceux de toutes les économies avancées. Et ce, en dépit de tous les cris et hurlements selon lesquels les mesures chinoises de «zéro COVID» infligent des dommages économiques majeurs et devraient être levées, quel qu’en soit le coût en infections et en décès massifs. Mais le rapport ne fait aucune mention de ce fait gênant.
Considéré dans le contexte des développements économiques et financiers des quinze dernières années, le rapport de la Banque mondiale constitue une condamnation majeure du fonctionnement du système capitaliste mondial, même si ce n’était évidemment pas son intention.
L’offre de milliers de milliards de dollars par les banques centrales à la suite de la crise de 2008 a créé les conditions dans lesquelles, lorsque la pandémie est arrivée en 2020, les gouvernements capitalistes ont refusé de prendre des mesures d’élimination de peur qu’elles ne provoquent un effondrement des marchés boursiers parasites, gonflés par de l’argent ultra bon marché.
Au lieu de cela, en dépit de quelques mesures d’atténuation limitées qui ont maintenant été complètement supprimées, ils ont essentiellement laissé la pandémie se propager pendant que les banques centrales injectaient encore plus de milliers de milliards de dollars dans le système financier.
Mais le refus de s’attaquer à la COVID-19 a provoqué une crise de la chaîne d’approvisionnement qui a déclenché une spirale inflationniste. Cette situation est exacerbée par la guerre de l’OTAN menée par les États-Unis contre la Russie en Ukraine afin d’infliger une défaite décisive et de découper le pays pour qu’il soit pillé par l’impérialisme.
Et maintenant, alors que les conséquences de ces politiques se font sentir sous la forme d’une inflation rapide, d’une instabilité financière croissante et d’une menace de récession, les gouvernements capitalistes et leurs banques centrales lancent une guerre contre la classe ouvrière dans toutes les économies, avancées comme moins développées.
(Article paru en anglais le 9 juin 2022)
