Le gouvernement travailliste australien rejette les demandes de libération d’Assange qui se multiplient

L’annonce faite vendredi par la ministre britannique de l’Intérieur Priti Patel, qui a approuvé l’extradition de Julian Assange vers les États-Unis, a suscité une vague de colère et d’opposition, y compris en Australie.

La décision fera l’objet d’un ultime appel au sein du système juridique britannique par les avocats d’Assange. Mais l’annonce de Patel souligne le danger de plus en plus imminent qu’Assange soit livré aux États-Unis où il fait face à 18 chefs d’accusation qui relèvent de l’Espionage Act, comportant des peines qui peuvent aller jusqu’à 175 ans de prison, pour avoir jeté la lumière sur les crimes de guerre commis par les États-Unis en Irak et en Afghanistan et d’autres violences commises par leurs alliés.

Anthony Albanese et Julian Assange

Depuis l’annonce, Assange a figuré à plusieurs reprises parmi les principaux sujets «tendance» sur Twitter en Australie: plusieurs milliers de messages s’opposent à sa persécution. Les messages publiés sur les médias sociaux par le premier ministre australien, Anthony Albanese, et d’autres hauts responsables politiques travaillistes, sans lien à l’affaire Assange, ont été inondés de commentaires qui exigent que le gouvernement agisse immédiatement pour libérer Assange, un citoyen australien.

Les travaillistes ont répondu par une hostilité non dissimulée. En réponse à la question d’un journaliste sur les demandes lundi, Albanese a déclaré: «Il y a des gens qui pensent que si on met des choses en majuscules sur Twitter et qu’on met un point d’exclamation, cela les rend en quelque sorte plus importantes. Ce n’est pas le cas». Les travaillistes, a-t-il dit, «dirigent un gouvernement qui travaille diplomatiquement et de manière appropriée avec nos partenaires», c’est-à-dire la Grande-Bretagne et les États-Unis.

Les deux fois où Albanese a répondu à des questions sur Assange, il en a dit le moins possible. L’objectif est d’engager le gouvernement à ne rien faire du tout, tout en laissant le champ libre à ses apologistes pour prétendre que le Parti travailliste fait peut-être des démarches en coulisse auprès des gouvernements britannique et américain.

Mais la véritable position des travaillistes a été clairement définie par le vice-premier ministre et ministre de la Défense Richard Marles et la ministre des Affaires étrangères Penny Wong, qui entretiennent tous deux les liens les plus étroits avec l’État américain et jouent un rôle central dans l’intégration accrue de l’Australie dans la confrontation entre les États-Unis et la Chine.

Dans une déclaration commune avec le procureur général Mark Dreyfus, peu après l’annonce de Patel, Wong a déclaré que l’Australie «n’était pas partie à l’affaire de M. Assange et que le gouvernement australien ne pouvait pas intervenir dans les affaires juridiques d’un autre pays».

Cette déclaration présente la tentative d’extradition d’Assange comme une «affaire juridique» de bonne foi, alors qu’il ne s’agit en fait que d’une restitution extraordinaire. Assange est poursuivi pour avoir publié, en tant que journaliste, des informations vraies et d’intérêt public. Il s’agit manifestement d’une attaque frontale contre la liberté de la presse et les droits démocratiques les plus fondamentaux.

En outre, la poursuite d’Assange par les États-Unis a donné lieu à d’innombrables attaques contre les droits juridiques et démocratiques de ce dernier. En plus d’une opération d’espionnage massive menée contre le fondateur de WikiLeaks par les États-Unis, à l’époque où il était un réfugié politique dans l’ambassade de l’Équateur à Londres, Yahoo! News a rapporté en septembre dernier que le gouvernement Trump avait discuté de son enlèvement et de son assassinat en 2017.

Quant au traitement réservé à Assange par la Grande-Bretagne, il a été qualifié de torture d’État par le rapporteur qui vient de finir son terme aux Nations unies, Nils Melzer. Le citoyen australien est détenu dans la prison de haute sécurité de Belmarsh depuis plus de trois ans, la plus grande partie de ce temps sans accusation.

Malgré tout, Wong a déclaré que la position du Parti travailliste était la même que celle du précédent gouvernement de la coalition libérale-nationale, qui était ouvertement hostile à Assange et a refusé de faire quoi que ce soit pour le défendre.

Marles a fait la même déclaration lundi: «C’est une affaire qui concerne le Royaume-Uni. Comme tout citoyen australien faisant face à une procédure judiciaire à l’étranger, il recevra une assistance consulaire». En pratique, l’assistance consulaire se résume à surveiller la détérioration de la santé d’Assange et l’évolution de la demande d’extradition américaine.

L’affirmation selon laquelle le gouvernement travailliste ne peut intervenir a été réfutée par une foule de personnalités publiques de premier plan.

Kylie Moore-Gilbert a été libérée d’Iran l’année dernière, où elle avait été condamnée pour des délits d’espionnage, ce que ses partisans ont qualifié de machination. Dans un long message sur Twitter, elle a souligné que sa libération était le résultat d’une intervention diplomatique australienne de haut niveau.

Cela en a été de même pour la libération de David Hicks de Guantanamo Bay en 2007 et pour le sauvetage du journaliste australien Peter Greste d’une prison égyptienne en 2015. Moore-Gilbert a écrit que «le peuple australien ne peut pas accepter» que les gouvernements du pays peuvent agir pour la libérer elle et les autres personnes auxquelles elle fait référence, «mais ne peuvent pas pas convaincre nos proches alliés de mettre fin à leurs poursuites politiques contre Assange».

Le parlementaire fédéral indépendant Andrew Wilkie a partagé un communiqué, déclarant: «Comme beaucoup d’Australiens, j’ai donné au nouveau gouvernement fédéral beaucoup de temps pour régler cette affaire. Eh bien, il est trop tard pour le nouveau gouvernement fédéral qui a feint la compassion pour ensuite ne rien faire. Le nouveau gouvernement australien doit maintenant être condamné pour avoir abandonné un héros journaliste australien face à la perspective très réelle de passer le reste de sa vie à pourrir dans une prison américaine».

Le célèbre journaliste d’investigation John Pilger a qualifié Albanese de «lâche» sur Twitter. Il a ajouté: «Le premier ministre australien Anthony Albanese nous sort une série d’ambiguïtés sournoises. La ministre des Affaires étrangères, Penny Wong, affirme que “nous ne pouvons pas intervenir” dans l’affaire #Assange. C’est de la foutaise et Wong le sait. L’Australie a le pouvoir diplomatique de ramener Julian #Assange chez lui. Ne pas le faire est une trahison».

De telles déclarations de la part de personnalités éminentes reflètent une vague de fond d’opposition qui vienne de la base. Malgré une décennie de calomnies, Assange est encore largement considéré comme un héros. Sa persécution est une attaque frontale contre les droits démocratiques et le sentiment antiguerre.

Le fait que ce sentiment ait fait irruption au cœur de la vie politique suscite l’inquiétude de l’establishment politique.

Un éditorial d’Age on Sunday était intitulé: «L’heure est venue de faire entendre des voix fortes sur Assange.» Il notait que lorsqu’ils étaient dans l’opposition, certains députés travaillistes avaient condamné le gouvernement de la Coalition pour son refus de défendre le fondateur de WikiLeaks. Mais maintenant qu’ils sont au pouvoir, les travaillistes adoptent essentiellement la même ligne. Age on Sunday a averti que «la réaction discrète d’Albanese jusqu’à présent risque de décevoir non seulement ses propres députés, mais aussi la base de soutien toujours plus large d’Assange».

Bob Carr, figure travailliste de longue date, a déclaré lundi à la radio Australian Broadcasting Corporation que si Assange était extradé et jugé aux États-Unis, cela «enflammerait l’anti-américanisme en Australie comme jamais auparavant». Cela ne serait dans l’intérêt ni de l’Australie ni des États-Unis, a-t-il ajouté.

La crainte de Carr est que la poursuite d’Assange menace de créer des problèmes pour l’alliance américano-australienne, dans des conditions où elle est cruciale pour la confrontation agressive de Washington avec la Chine. En outre, comme l’a fait remarquer lundi un porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, la persécution d’Assange est un exercice d’une extraordinaire hypocrisie. Tout en prétendant mener une lutte pour la «liberté» contre les «autocraties» de la Chine et de la Russie, les États-Unis cherchent à détruire un journaliste pour avoir mis à nu les crimes de guerre américains.

Surtout, Carr craint que les attaques contre Assange ne deviennent le centre d’attention de l’opposition aux mesures de guerre américano-australiennes qui visent la Chine, dans un contexte de colère sociale généralisée intensifiée par la crise de l’inflation et la campagne d’austérité de l’élite dirigeante.

Pour tenter d’éviter cela, Carr a affirmé qu’Albanese pourrait aborder discrètement la question d’Assange avec le président américain Biden. Au début du mois, il a déclaré aux partisans de WikiLeaks: «Ne critiquez pas le premier ministre Albanese pour avoir dit qu’il n’utiliserait pas de mégaphone» pour défendre Assange.

Tout ce que l’on sait sur Carr dans l’affaire Assange indique qu’il ne faut rien croire de ce qu’il dit. En tant que ministre des Affaires étrangères de 2012 à 2013, il a rejeté avec mépris les demandes d’intervention de la famille d’Assange, en utilisant exactement les mêmes arguments que ceux déployés par la Coalition et l’actuel gouvernement travailliste. Les câbles WikiLeaks avaient révélé que Carr fonctionnait comme un informateur secret du gouvernement américain à l’époque où il a joué un rôle clé dans l’éviction du gouvernement travailliste de Whitlam en 1975.

Le Comité international de la Quatrième Internationale et le Parti de l’égalité socialiste (PES) ont dès le début, en 2010, défendu Assange contre les attaques des gouvernements et des groupes de la pseudogauche dont l’objectif était de le faire taire.

Depuis 2018, le PES a organisé une série de rassemblements et de réunions, exigeant que le gouvernement australien exerce immédiatement ses pouvoirs juridiques et diplomatiques pour obtenir la liberté d’Assange. Le PES a expliqué qu’un gouvernement australien ne prendrait une telle mesure que s’il y était contraint par un mouvement politique de masse, ce qui est précisément ce que Carr cherche à empêcher.

Dans un contexte où les travaillistes souscrivent pleinement aux préparatifs de guerre des États-Unis contre la Chine et lancent une offensive d’austérité contre la classe ouvrière, cette évaluation est plus claire que jamais.

La lutte pour la libération d’Assange doit s’enraciner dans la classe ouvrière, la seule base sociale à même de défendre les droits démocratiques et lutter contre la guerre. Partout dans le monde, y compris en Australie, les travailleurs entrent dans des luttes majeures, des grèves et des protestations éclatant quotidiennement. Nous appelons tous les travailleurs et les jeunes à s’engager dans la lutte pour libérer Assange comme un élément clé de la défense de leurs propres droits sociaux et démocratiques.

(Article paru en anglais le 21 juin 2022)

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