Les « boomers et zoomers » se battent pour le destin du multivers dans Tout, partout, tout à la fois

Ecrit et réalisé par Daniel Kwan and Daniel Scheinert

Co-écrit et réalisé par Daniel Kwan et Daniel Scheinert (connus ensemble comme « les Daniels »), Tout, partout, tout à la fois (Everything Everywhere All at Once) utilise l’idée populaire d’un « multivers » – un groupe traversable d’univers parallèles présentant des différences mineures ou majeures – et en fait une métaphore vague pour l’hyper-connectivité de l’ère de l’information, de même que la mutabilité de la personne humaine.

Il existe nombrede films mettant en scène des super-héros sur fond de multivers, mais celui-ci concerne des personnes reconnaissables aux prises avec des problèmes réels d’ordre économique et culturel. Intéressant !

Stephanie Hsu, Michelle Yeoh and Ke Huy Quan dans Tout, partout, tout à la fois[Photo by A24 Studios] [Photo: A24 Studios]

Les Wang sont une famille mécontente qui vit au-dessus de la laverie automatique qu’ils possèdent et exploitent quelque-part aux Etats-Unis. L’histoire commence avec Evelyn Wang (Michele Yeoh), une femme d’âge mûr qui d’un air contrarié, trie d’énormes tas de quittances dans un appartement exigu encombré de sacs de linge, alors que son mari Waymond (Ke Huy Quan), un homme maigre, sourire gentil au visage et sac banane autour de la taille, essaie d’un air malicieux d’attirer son attention … afin de lui présenter des documents de divorce. Mais ce n’est pas le moment – la laverie est menacée de saisie ! Evelyn se prépare pour une entrevue au bureau du fisc afin d’essayer de sauver l’affaire familiale.

Ce n’est pas tout. Le père d’Evelyn, Gong Raymond (James Hong), qui présente des signes de démence et ne parle pas l’anglais, dû à des circonstances malencontreuses est récemment venu vivre avec eux, arrivé directement de Chine et nécessitant des soins incessants. De plus, Evelyn essaie de lui dissimuler le fait que Joy (Stephanie Hsu), la fille de Waymond et elle-même, née aux Etats-Unis et âgée de vingt et quelques années, a une petite amie, Becky (Tallie Medel), ce qui irrite considérablement Joy et provoque une dispute grave.

« Si je dois penser à une seule chose de plus aujourd’hui, ma tête va exploser ! » s’écrie Evelyn dans l’ascenseur de l’immeuble du fisc. Mais à ce moment, une version de Waymond venu d’un autre univers intercepte Evelyn et l’informe : « Tu vis ton pire toi ! »

Jamie Lee Curtis dans Tout, partout, tout à la fois

Lors que ce Waymond  « Alpha » l’équipe pour qu’elle puisse « sauter » entre les univers (en téléchargeant une appli sur son portable !), la vie d’Evelyn jaillit sous ses yeux, commençant avec humour par une vision à la première personne de sa naissance et du docteur informant Gong Gong : « C’est une fille. Désolé. »

Dans un montage onirique très efficace, nous voyons de brefs aperçus de l’éducation austère d’Evelyn en Chine, sa rencontre avec Waymond enfant à l’école, les deux comme jeunes adultes prenant la décision risquée de déménager aux Etats-Unis, Gong Gong qui la renie à cause de son départ, sa déception en arrivant en Amérique et voyant la piètre laverie et l’appartement exigu, la naissance de Joy, les appels téléphoniques sans retour à la maison en Chine, Joy en adolescente engueulant Evelyn, les longues journées passées à opérer la laverie automatique, Gong Gong arrivant en mauvaise santé depuis la Chine …

Alpha Waymond explique que dans l’Alphavers (« le premier univers à prendre contact avec les autres »), Alpha Evelyn était une scientifique brillante qui développa un procédé permettant de « lier temporairement sa conscience à une autre version de soi, accédant à tous ses souvenirs, compétences et même émotions. » Leur fille Alpha Joy devint la « sauteuse de vers » la plus avancée, mais « son esprit surchargé se brisa. Maintenant, son esprit vit chaque monde, chaque possibilité, exactement en même temps. Maîtrisant la connaissance et la puissance infinies du multivers, elle a maintenant trop vu, perdu tout sens de moralité ou croyance en la vérité objective. »

Cette version folle et super-puissante de Joy, connue comme Jobu Tupaki, se déchaîne à travers le multivers et assassine toutes les Evelyn. Les « sauteurs Alpha », menés par Alpha Gong Gong, sont en mission pour restaurer l’ordre au multivers et « remettre les choses comme elles étaient avant, » mais cela implique de tuer Joy, « pour ôter à Jobu l’accès à l’un des univers. »

Afin de vaincre Jobu et de sauver Joy, Evelyn doit se munir de son propre potentiel inexploité en maîtrisant le saut des vers. « Tu as tant de rêves que tu n’as jamais suivis », explique Alpha Waymond, et « chaque échec bifurqua en un succès pour une autre Evelyn dans une autre vie. » Mais va-t-elle « briser » son propre esprit dans le processus ?

Tout, partout, tout à la fois (2022)

Comme le suggère le titre du film, beaucoup de choses s’y passent. Une partie est sur la bonne voie.

Les acteurs sont formidables. La description vive, complexe et compatissante d’une famille sino-américaine et la décision d’inclure un dialogue mélangé entre le chinois et l’anglais tout au long du film sont particulièrement bienvenus au milieu du flot quotidien de propagande anti-Chine dans les médias américains. Jamie Lee Curtis est aussi très drôle et efficace dans le rôle de l’agente ambivalente du fisc Dierdre Beaubierdre.

En dépit de l’action kungfu style bédé, les nombreuses scènes dans lesquelles les Wang sont victimes de persécution ou même de tirs de la part de policiers armés, de gardes de sécurité ou même de justiciers, et en particulier les appels désespérés de Waymond d’arrêter les combats, évoque de manière aiguë la brutalité quotidienne de la vie américaine.

La présentation du multivers / internet comme profondément contradictoire et changeant est, d’une manière générale, correcte. De nos jours, de vastes connaissances venues d’au-delà de notre propre expérience nous submergent sans intervalle jour et nuit. Comme Jobu/Joy l’exprime, « pas un seul moment ne passera sans que d’autres univers ne réclament bruyamment votre attention. Jamais complètement ici. Tout une vie simplement faite de moments fracturés, de contradictions et de confusion. »

Mais ce que les réalisateurs n’abordent pas, c’est un espoir quelconque de pouvoir mettre un sens rationnel dans ces « moments fracturés » comme partie d’un unique processus social. L’œuvre est pénétrée du sentiment d’être submergé par les événements et les processus.

Le fait même que des gens de par le monde entier puissent maintenant communiquer et collaborer sur-le-champ et directement entre eux suggère fortement – en fait crie – qu’une nouvelle forme plus avancée d’organisation sociale peut certainement être accomplie, une forme qui ne produise pas la misère généralisée et même les horreurs médiévales qui gangrènent de plus en plus la société capitaliste partout.

Ce qu’on nous donne en lieu et place est le développement, par Evelyn, d’une sorte de « kungfu de la gentillesse » qui infuse ses talents de sauteuse de vers nouvellement découverts de la gentillesse stupide de Waymond en remplacement du cynisme et du désespoir de Joy, lui permettant de démobiliser ses ennemis violents en résolvant leurs problèmes individuels. C’est une idée sympathique, mais en réalité, coller un œil protubérant sur votre front n’arrêtera pas un feu nourri, ni des actes individuels de gentillesse (ou tolérance) ne peuvent résoudre une crise sociale profonde.

Malgré ses bizarreries et bévues occasionnelles et ses taches aveugles, Tout, partout, tout à la fois explose d’énergie créatrice et de compassion, et sans aucun doute, le film milite de manière convaincante pour – et incarne dans sa fébrilité et hyperactivité décidée – le potentiel presque illimité de la technologie que l’humanité a développée, et celui de l’humanité elle-même.

(Article original publié en anglais le 8 juillet 2022)

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