Le nouveau président sri-lankais nomme le cabinet de son prédécesseur

Vendredi dernier, le président sri-lankais Ranil Wickremesinghe a nommé pratiquement le même cabinet de 18 ministres que son prédécesseur, Gotabhaya Rajapakse, précisant qu’il n’y aura pas de changement dans la politique du gouvernement. En réponse à la crise économique et politique sans précédent du pays, il imposera les mesures d’austérité exigées par le Fonds monétaire international (FMI) et réprimera brutalement toute opposition.

Des soldats de l’armée montent la garde alors que des manifestants crient des slogans sur le site du campement de protestation devant le secrétariat présidentiel à Colombo, au Sri Lanka, le vendredi 22 juillet 2022 (AP Photo/Rafiq Maqbool)

Juste avant de nommer le cabinet, au petit matin de vendredi, Wickremesinghe a donné le feu vert à une violente répression contre des manifestants antigouvernementaux non armés à Galle Face Green, dans le centre de Colombo, qui exigeaient sa démission. Des milliers de soldats et de policiers ont attaqué les manifestants et les journalistes et démoli des tentes et des structures de fortune. Galle Face Green a été le principal site de protestation au cours des trois mois de grèves et de manifestations de masse, alimentées par des pénuries extrêmes et la flambée des prix des produits de première nécessité, qui ont forcé Rajapakse à fuir le pays et à démissionner.

Wickremesinghe fut nommé «président par intérim» par Rajapakse alors que ce dernier s’enfuyait, puis installé comme président lors d’un vote parlementaire la semaine dernière. Wickremesinghe, un larbin politique de droite de longue date connu pour sa loyauté pro-américaine et pro-FMI, n’a aucun soutien populaire et dépendait des votes du parti Sri Lanka Podujana Peramuna (SLPP) de Rajapakse. Il a été porté à la direction des puissants postes ministériels de la défense et des finances, et profite des vastes pouvoirs autocratiques de la présidence exécutive.

Au poste de premier ministre, Wickremesinghe a nommé Dinesh Gunawardane, un proche confident des frères Rajapakse et leader parlementaire de la Chambre qui a occupé des postes ministériels de haut niveau dans des gouvernements dirigés par le SLPP. Gunawardane, qui est entré au parlement en 1983, est le chef du Mahajana Eksath Peramuna (MEP), un parti chauvin cinghalais créé par son père Philip Gunawardene: un renégat du mouvement trotskiste dans les années 1940.

Gunawardene succède à Wickremesinghe qui fut nommé premier ministre en mai, après que Mahinda Rajapakse eut été contraint par des grèves de masse de se retirer. Le seul autre changement dans la composition du cabinet est l’omission de l’ancien ministre des Affaires étrangères, GL Peiris, qui a refusé de soutenir le choix des Rajapakse de Wickremesinghe comme président. Au lieu de cela, Peiris a ouvertement appelé le SLPP à voter pour l’un de ses propres députés, Dallas Alahapperuma, lors du vote parlementaire de la semaine dernière.

Les Rajapakse ont fortement soutenu Wickremesinghe, même s’il est le seul parlementaire du parti croupion United National Party (UNP), en tant que personnalité politique la plus à même de mener à bien la politique anti-ouvrière exigée par la classe dirigeante. Il bénéficiait également sans aucun doute d’un solide soutien de la part de l’élite patronale du pays, de l’impérialisme américain, du FMI et des créanciers internationaux du Sri Lanka.

Ranil Wickremesinghe [Source: United National Party Facebook] [Photo: United National Party Facebook]

Ali Sabry, avocat personnel et homme de confiance de Gotabhaya Rajapakse, a été nommé ministre des Affaires étrangères. Il a été ministre de la Justice dans le gouvernement Rajapakse puis brièvement ministre des Finances en avril.

Selon les médias, Wickremesinghe a déclaré lors de la première réunion du cabinet que les forces de sécurité sont habilitées à faire respecter la constitution et à créer un environnement permettant aux gens de vivre sans peur. C’est un engagement envers la classe dirigeante, et non les travailleurs, que le gouvernement fera tout ce qui est nécessaire pour protéger les riches, leurs biens et la domination bourgeoise. L’attaque contre les manifestants de Galle Face Green vendredi devait souligner cette promesse.

Wickremesinghe avait déjà déclaré l’état d’urgence qui donne à l’armée de larges pouvoirs pour interdire les manifestations, arrêter et détenir arbitrairement des personnes et effectuer des perquisitions. Il a publié un autre décret vendredi, déployant l’armée dans toute l’île pour maintenir «l’ordre public».

Vendredi soir, Wickremesinghe, ainsi que l’inspecteur général de la police et des responsables du ministère des Affaires étrangères ont informé «officieusement» les diplomates basés à Colombo. Cela faisait suite à des déclarations d’inquiétude pour la forme de la part de certains diplomates, dont l’ambassadrice américaine Julie Chung, concernant l’attaque matinale sur les manifestants. Ces «inquiétudes» n’étaient pas pour les manifestants, mais plutôt que la répression pourrait provoquer de nouveaux troubles populaires généralisés.

La crise sociale à laquelle sont confrontés les travailleurs est terrible. L’inflation annuelle a atteint près de 60 pour cent et il y a des pénuries chroniques d’aliments essentiels, de carburant et de médicaments. Un récent rapport de la FAO a révélé que «6,3 millions de personnes sont en situation d’insécurité alimentaire, tandis que 6,7 millions de personnes supplémentaires sont sous-alimentées en date du mois de juin» au Sri Lanka.

Wickremesinghe a catégoriquement défendu les actions de l’armée, demandant apparemment aux diplomates réunis si «les manifestants pouvaient occuper illégalement le bureau du président dans leurs pays respectifs». Il a invité les diplomates «à vérifier les faits auprès des responsables concernés lorsqu’ils font des déclarations, car les déclarations basées uniquement sur les informations sur les médias sociaux pourraient nuire à l’image du Sri Lanka».

Wickremesinghe tente de déguiser son régime en un gouvernement d’unité nationale. Le premier ministre Gunawardane a été chargé de négocier avec les partis d’opposition et, si un ou plusieurs sont prêts à rejoindre le gouvernement, le cabinet pourrait passer des 18 membres actuels à 25 membres ou plus avec l’approbation du Parlement. Wickremesinghe cherche désespérément à présenter une façade politique unie pour les mesures brutales que le gouvernement va mettre en œuvre.

Le parti Samagi Jana Balawegaya (SJB), dirigé par le chef de l’opposition Sajith Premadasa, et le Sri Lanka Freedom Party (SLFP), dirigé par l’ancien président Maithripala Sirisena, avaient indiqué leur volonté de rejoindre un gouvernement d’unité nationale en fonction de ce qui était proposé. Cependant, l’attaque de vendredi dernier contre les manifestants les a incités à garder leurs distances pour le moment.

Premadasa a déclaré le week-end dernier: «Nous sommes prêts à jouer un rôle au sein du gouvernement par le biais de commissions (parlementaires), mais nous n’avons pas l’intention d’accepter des portefeuilles ministériels». Après avoir rencontré des dirigeants syndicaux, il a annoncé qu’il mettrait en place mardi un conseil national comprenant des représentants des syndicats et des organisations civiles qui sera piloté depuis son bureau.

Tous les partis du gouvernement et de l’opposition sont déterminés à mettre en œuvre le programme d’austérité du FMI mais craignent la réaction de la classe ouvrière et des masses rurales face aux conditions intolérables auxquelles elles sont confrontées.

Au cours des trois derniers mois, les partis d’opposition et les syndicats ont contribué à saper le soulèvement populaire de masse et à saboter l’intervention indépendante de la classe ouvrière. Tous ont soutenu la formation d’un gouvernement intérimaire comme moyen de maintenir les travailleurs enchaînés à l’establishment politique et de bloquer une lutte politique contre la source de la crise sociale: le système capitaliste. Un «conseil national» n’est qu’une variante du même piège politique.

Le Socialist Equality Party, SEP (Parti de l’égalité socialiste) a mis en garde la classe ouvrière contre les préparatifs de Wickremesinghe pour une répression sanglante et a souligné l’importance pour les travailleurs et les paysans de créer des comités d’action, indépendants des syndicats et des partis d’opposition, afin de lutter pour leurs droits sociaux et démocratiques.

Dans sa déclaration du 20 juillet, le SEP a lancé une campagne pour un Congrès démocratique et socialiste des travailleurs et des masses rurales afin de fournir les moyens de s’opposer politiquement au programme de la classe dirigeante. Un tel congrès, a-t-il déclaré, «fournit une stratégie politique à la classe ouvrière pour consolider ses forces, gagner le soutien actif des masses rurales et jeter les bases de son propre pouvoir par le biais d’un gouvernement ouvrier et paysan engagé à restructurer la société sur des bases socialistes. Plus vite les ouvriers et les masses rurales engageront le combat politique pour constituer des comités d’action, plus tôt un congrès d’ouvriers et de travailleurs ruraux pourra être convoqué pour s’opposer au désastre que préparent les classes dirigeantes. Nous offrons toute l’aide politique à ceux qui veulent entreprendre ce combat».

(Article paru en anglais le 25 juillet 2022)

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