La dissimulation par Israël du massacre de Kafr Qassem en 1956: « Le commandant a dit que des morts étaient souhaitables »

Après plus de 60 ans, le ministère israélien de la Défense a publié la plupart des transcriptions et des documents principaux soumis au procès des officiers responsables du massacre de 50 citoyens palestiniens de Kafr Qassem en 1956. Ces documents ont été publiés après des années d'efforts de la part de l'historien Adam Raz de l'Institut Akevot pour la recherche sur le conflit israélo-palestinien, afin de révéler la vérité.

Le massacre de Kafr Qassem fut l'une des centaines de tueries de Palestiniens sans défense aux mains des forces israéliennes. Celles-ci visaient à établir l'État d'Israël à travers l’expulsion systématique du peuple palestinien, qui se poursuit à ce jour. Une telle politique, maintenant appelée nettoyage ethnique, implique des massacres et des atrocités horrifiants.

Mémorial sur la mosquée de Kafr Qasim ( Kfar Qassem ) marquant le massacre de Kafr Qassem [Photo: Zero0000 / Wkimedia]

Bien que ce massacre soit bien connu, les transcriptions révèlent le plan du gouvernement d'exploiter l'invasion de l'Égypte préparée par Israël comme prétexte pour chasser les habitants palestiniens d'Israël. Israël, la Grande-Bretagne et la France ont envahi l'Égypte en octobre-novembre 1956 pour renverser le régime du président Gamal Abdul Nasser, qui avait nationalisé le canal de Suez.

Le silence des médias du monde entier sur la publication de documents militaires et judiciaires aussi explosifs témoigne du soutien qu'Israël reçoit des principales puissances impérialistes et de leur propre mépris et violation flagrantes du Droit humanitaire international.

Le 29 octobre 1956, Israël décida de mettre en place un couvre-feu nocturne dès 17 heures avec effet immédiat dans les villes arabes d'Israël situées dans la région du Triangle du Nord, près de sa frontière d'alors avec la Jordanie.

Longtemps considérés comme « population hostile », les habitants ont été soumis à un régime militaire qui se poursuivra jusqu'en 1966. Les autorités israéliennes craignaient une insurrection palestinienne contre la campagne de Suez, la première d'une série de guerres avec les voisins arabes d'Israël, mais les Palestiniens israéliens n'ont jamais participé à aucune action contre Israël, que ce soit en 1956 ou dans les guerres suivantes. L'assaut meurtrier d'Israël sur Gaza l'an dernier a provoqué les toutes premières protestations des citoyens palestiniens d'Israël.

Bien que le maire eût averti que 400 habitants travaillant dans l'agriculture ne seraient pas au courant du nouveau couvre-feu, les troupes israéliennes tirèrent sur les villageois retournant chez eux, tuant 50 travailleurs, dont six femmes et 13 enfants de moins de 15 ans.

Le commandant israélien, le colonel Yissachar Shadmi, avait ordonné au major Shmuel Malinki, chef de la police des frontières responsable de Kafr Qassem, de tirer à vue sur quiconque se trouverait hors de chez lui. Malinki a déclaré que Shadmi lui avait dit que ce serait un bon exemple si, dès le début, les soldats tuaient des citoyens arabes. Shadmi aurait déclaré: « Pendant les heures du couvre-feu, ils peuvent rester chez eux et faire ce qu'ils veulent […] mais quiconque est vu à l'extérieur et qui viole le couvre-feu sera abattu. Mieux vaut que quelques-uns tombent, et alors ils sauront pour la prochaine fois ».

La presse fut soumise à une injonction de silence empêchant tout reportage sur le massacre. Même après sa levée deux mois plus tard, les journalistes ne furent pas autorisés à se rendre au village. Ce ne fut qu'après des pressions soutenues qu’on inculpa les auteurs du massacre. Les procès furent des simulacres. Un tiers des témoignages furent entendu en secret. Le tribunal condamna huit des onze officiers et soldats de Tsahal à de courtes peines de prison, commuées ensuite par le président et le chef d'état-major. Tous furent libérés en 1960.

Shadmi, l'officier le plus haut gradé à être poursuivi, a été innocenté de meurtre et condamné pour une infraction mineure. Il a reçu une amende dérisoire de 10 prutot, moins d'un centime, symbolisant la valeur de la vie des Palestiniens sous le gouvernement travailliste de David Ben Gourion. Ce dernier avait promis à Shadmi la meilleure équipe juridique et aucune peine de prison s'il coopérait. Les procès ont entièrement dédouané les responsables politiques et les chefs de sécurité d'Israël – malgré les appels pour que davantage de hauts responsables soient poursuivis – et ont apaisé l'opinion publique internationale. L'État israélien voulait empêcher que l'affaire ne parvienne devant la Cour internationale de justice, créée par les Nations unies après la Seconde Guerre mondiale.

Surtout, certains des accusés avaient tenté de faire valoir qu'ils ne faisaient que mettre en œuvre l'opération Hafeperet (Taupe), mais ont été réduits au silence lorsqu'ils ont expliqué que cela impliquait d'emprisonner des Palestiniens puis de les forcer à fuir vers la Jordanie dans le chaos de guerre. Les transcriptions récemment publiées confirment l'existence d'un tel plan, d'abord révélé dans ses grandes lignes par le journaliste et auteur Ruvik Rosenthal, et fournissent de plus amples détails.

Certaines déclarations de témoins parlent d’un « avis d'évacuation aux anciens du village », entendu comme étant un plan pour expulser tout ou partie des Arabes du Triangle si la guerre s'intensifiait en Cisjordanie, alors gouvernée par la Jordanie. D'autres suggéraient qu'ils seraient transférés dans d'autres parties d'Israël.

Selon Chaim Levy, qui commandait la compagnie sud de la police des frontières supervisant Kafr Qassem, l'ordre de chasser les Arabes n'était pas écrit mais verbal. « Le commandant de la compagnie a dit que le côté Est [vers la Cisjordanie et la Jordanie] devrait être ouvert. Quand ils voudront partir, ils partiront […] J'ai compris que ce ne serait pas une grande calamité s'ils en profitaient pour s'en aller ».

Levy fit référence à deux autres aspects du plan, « la création d'enceintes » et « le transport de personnes », c'est-à-dire l'internement des Arabes israéliens dans des camps et l'expulsion de leurs foyers. Le couvre-feu et les tirs sur les contrevenants visaient à effrayer les Arabes et à les inciter à fuir. Shadmi l’a confirmé ainsi: « Cela peut encourager cette pensée […] que le meurtre de quelques personnes comme mesure d'intimidation peut encourager le mouvement vers l'est, tant que nous le leur suggérons [aux Arabes] au sujet du déplacement vers l'est ».

Les transcriptions indiquent que les soldats avaient compris que le but du couvre-feu était de terrifier les habitants ou de les encourager à fuir vers la Jordanie ; l'un d'entre eux déclare : « L'objectif immédiat est de les faire rester chez eux, et le deuxième objectif est de ne pas avoir besoin de les intimider à l'avenir, et de nécessiter moins de main-d'œuvre car ils finiront par être comme des moutons innocents. »

Lorsqu'on a demandé à un soldat si Shadmi avait expliqué à son peloton l'intention d’avoir plusieurs morts dans chaque village, il a répondu par l'affirmative, ajoutant « le général de division a dit qu'il serait souhaitable d'avoir quelques victimes, c'est-à-dire des morts [...] ]J’ai dit qu'il serait préférable d’en supprimer quelques-uns […] afin qu'à l'avenir tout soit calme et que nous n'ayons pas besoin d'autant de main-d'œuvre pour surveiller ces villages ».

Cela fut confirmé par un autre soldat.

Aujourd'hui, Israël dispose d'une panoplie de lois et de règlements visant à intimider, réprimer et finalement forcer ses citoyens et habitants arabes à quitter Israël et la Palestine. Ceux-ci comprennent :

  • Environ 200 règlements d'urgence qui permettent au gouvernement de déclarer n'importe quelle partie du pays zone militaire fermée, de procéder à des arrestations et détentions administratives sans procès, d'expulser et même d'exécuter des citoyens.
  • La désignation des 12 villages des collines du sud d'Hébron, dans la zone C de la Cisjordanie occupée, comme zone militaire et la démolition de maisons autour de Masafer Yatta dans le cadre d'un plan visant à chasser les 100 000 Palestiniens de la zone C et ainsi ouvrir la voie à l'annexion de la zone C à l'État d'Israël.
  • La décision du mois dernier de la Cour suprême d'Israël qu’il était légal pour le gouvernement de révoquer la citoyenneté de ceux qui « ont commis un acte qui constitue une violation de la loyauté envers l'État d'Israël », même si cela les rendrait apatrides, ce qui est une violation du Droit international. Les organisations de défense des droits de l'homme affirment que cette décision sera utilisée pour cibler les citoyens palestiniens d'Israël.
  • L'élargissement progressif des critères de révocation des droits de résidence des Palestiniens à Jérusalem-Est, considéré comme un crime de guerre, et qui a conduit à la révocation des droits de résidence de près de 15 000 Palestiniens depuis 1967.
  • L'introduction en mars dernier d'une loi refusant la naturalisation aux Palestiniens de Cisjordanie occupée ou de Gaza mariés à des citoyens israéliens, obligeant des milliers de familles palestiniennes à émigrer ou à vivre séparés.

En 2007, le président Shimon Peres avait présenté des excuses dénuées de sens pour le massacre de Kafr Qassem et en 2014, le président Reuven Rivlin a assisté aux commémorations annuelles des victimes. En octobre dernier, le parlement israélien a rejeté un projet de loi reconnaissant officiellement le massacre.

(Article paru en anglais le 4 août 2022)

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