Cette année marque le dixième anniversaire de la puissante grève étudiante québécoise de 2012. Si son élément déclencheur fut l’annonce d’une hausse massive des frais de scolarité post-secondaire, elle représentait objectivement un défi à tout le programme d’austérité de la classe dirigeante.
Lancée à la mi-février, la grève étudiante allait soulever un immense enthousiasme populaire, ébranler la province pendant six mois et avoir de profondes répercussions pour la lutte des classes à travers le Canada.
À son apogée en mai 2012, elle rassemblait des centaines de milliers dans des manifestations anti-gouvernementales qui reflétaient l’opposition de masse à l’assaut patronal sur les emplois, les salaires et les services publics.
Par la suite, reconnaissant que la violente répression étatique déployée dans les mois précédents n’avait pas réussi à écraser la grève et à restabiliser la situation politique, le gouvernement libéral provincial de Jean Charest décida de déclencher des élections législatives anticipées au Québec qui furent fixées pour le 4 septembre 2012.
Cette manœuvre politique pour désamorcer une situation sociale explosive dépendait avant tout de la complicité de la bureaucratie syndicale et de ses principaux alliés politiques: Québec Solidaire et la CLASSE (Coalition large de l’association pour une solidarité syndicale étudiante). Ayant travaillé dès le début pour isoler les étudiants du mouvement plus large de la classe ouvrière contre l’austérité, ces forces dirigèrent tous leurs efforts à porter le coup de grâce – le sabotage de la grève étudiante et son détournement dans un cul-de-sac électoral.
Déterminée à mettre fin à l’opposition sociale grandissante, la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ), avait déjà lancé à la fin mai son slogan: «après la rue, les urnes». Comme fausse alternative aux libéraux de Charest, les chefs syndicaux et leurs alliés mettaient de l’avant le Parti québécois (PQ) – l’autre parti de gouvernement au Québec depuis les années 1970 et un ennemi tout aussi féroce des étudiants et des travailleurs.
La victoire électorale subséquente du PQ, qui exprimait avant tout l’immense opposition populaire au gouvernement Charest, fut saluée comme une «victoire» de la grève étudiante, voire une grande avancée sociale, par les associations étudiantes, les syndicats et leurs acolytes de la pseudo-gauche tels que La Riposte socialiste.
À peine élue, la cheffe péquiste Pauline Marois allait imposer sa propre hausse des frais de scolarité, intensifier les mesures d’austérité capitaliste et mener une virulente agitation anti-musulmane – un modèle qui serait suivi par une série de gouvernements chauvins de droite au Québec et au Canada.
Conformément à leur longue suppression de la lutte des classes, les syndicats pro-capitalistes sont intervenus tout au long du conflit pour empêcher que la grève étudiante se transforme en contre-offensive de la classe ouvrière contre le capitalisme pourrissant. La défaite de ce mouvement allait ensuite ouvrir la voie, dans la décennie suivante, au tournant marqué à droite de toute l’élite dirigeante canadienne.
Les causes objectives de la grève
La grève a été lancée par un bloc constitué d’une part des fédérations collégiales et universitaires du Québec (FECQ et FEUQ), proches du PQ, et d’autre part de la CLASSE, qui se présentait comme l’aile «radicale» du mouvement et allait vite en prendre la direction.
L’objectif immédiat de la vaste mobilisation étudiante était de contrer le «dégel» des frais de scolarité post-secondaire annoncé par le gouvernement Charest. Mais l’atteinte de cet objectif signifiait une remise en question de toute la stratégie de classe de la bourgeoisie.
En effet, le maintien (ou «gel») des frais de scolarité post-secondaire dans la province à un niveau abordable constituait un acquis des luttes sociales militantes du passé que la classe dirigeante était déterminée à éliminer dans la phase finale de son démantèlement de l’État-providence. D’où l’intransigeance du gouvernement Charest à enlever, malgré une immense opposition sociale, toute restriction à la hausse du coût des études collégiales et universitaires. De plus, il était déterminé à tracer un exemple sur les étudiants contestataires pour intimider toute opposition à son programme de démolition sociale.
La lutte des étudiants contre le «dégel» ne pouvait aller de l’avant que dans le cadre de l’opposition plus large de la classe ouvrière à l’assaut frontal de la classe dirigeante sur l’éducation, la santé et tous les services publics. Comme le soulignait le Parti de l’égalité socialiste (PES) dès le mois de février:
La grève étudiante, toutefois, ne peut réussir que si elle devient le fer de lance d'une vaste contre-offensive de toute la classe ouvrière. Pour ce faire, elle doit dépasser le stade d'une simple protestation contre une mesure en particulier. Les étudiants doivent se tourner consciemment vers les travailleurs, la seule force sociale capable d'offrir une alternative progressiste à un système de profit qui condamne une majorité à plus de chômage et de pauvreté.
Nous expliquions un mois plus tard, le 16 avril 2012:
Un tournant vers les travailleurs signifie avant tout la lutte pour la mobilisation politique indépendante de la classe ouvrière. Cette mobilisation se fera en opposition aux appareils syndicaux sclérosés et aux partis politiques bourgeois comme le PQ ou Québec Solidaire, et sur la base du programme socialiste de l'égalité sociale.
Rejetant cette perspective, les dirigeants de la CLASSE ont limité la grève à la seule question des frais de scolarité et ont refusé de faire appel à la classe ouvrière dans la province et le reste du Canada. Bien que le gouvernement Charest ait répondu à la grève, non par des concessions mais la matraque, la CLASSE maintenait qu’il fallait «crier plus fort pour que personne ne nous ignore» – autrement dit, continuer une politique de pression sur l’élite dirigeante québécoise et espérer des miettes.
Elle s’est tournée vers la bureaucratie syndicale en la faisant passer pour la représentante légitime des travailleurs. Sans surprise, les syndicats pro-capitalistes sont immédiatement entrés en action pour isoler les étudiants de la classe ouvrière et préparer la trahison de leur lutte.
L’explosion sociale de mai 2012 et la traîtrise des syndicats
Début mai, les présidents des trois principales centrales syndicales du Québec – FTQ, CSN (Confédération des syndicats nationaux) et CSQ (Centrale des syndicats du Québec) – ont fait pression sur les leaders étudiants pour qu’ils acceptent une entente de principe reprenant l’essentiel des hausses exigées par le gouvernement libéral. Les chefs étudiants ont capitulé, y compris les représentants de la CLASSE. Mais à la stupeur des chefs syndicaux et du gouvernement, les étudiants de la base ont rejeté en masse cette entente pourrie.
C’est à ce moment que le gouvernement Charest a fait adopter en urgence le projet de loi 78 pour criminaliser la grève étudiante. La répression qui s’en est suivie fut intense: violence policière, injonctions, intimidation des opposants, arrestations de masse, contrôle des foules, etc.
Loin d’affaiblir le mouvement, cette féroce répression a plutôt poussé la classe ouvrière à entrer en action aux côtés des étudiants. Dans des manifestations de masse organisées contre les mesures autoritaires du gouvernement Charest, on entendait souvent parler de grève générale.
Mais en dépit de l’immense opposition populaire, les syndicats ont annoncé qu’ils allaient respecter toutes les clauses de la loi anti-démocratrique. Ils ont enjoint les enseignants et autres employés des universités et des cégeps à maintenir leurs cours, ce qui revenait à aider le gouvernement à briser la grève étudiante.
Le président de la FTQ à l’époque, Michel Arsenault, a ensuite écrit au président du CTC (Congrès du travail du Canada), Ken Georgetti, pour ordonner aux syndicats à l’extérieur du Québec de n’offrir aucun appui – pas même un sou – aux étudiants en grève en invoquant le prétexte de l’ «autodétermination» du Québec. Visiblement enragé de voir que «les sections les plus radicales appellent à la grève sociale», Arsenault a souligné dans sa lettre que «la meilleure approche est de faciliter une entente et non d’attiser les feux».
Quelques jours plus tard, la FTQ lançait son slogan: «après la rue, les urnes». Son but était de mettre un terme à la grève en la canalisant derrière un appui électoral au Parti québécois (PQ), l’autre parti de gouvernement de la classe dirigeante québécoise et un allié politique de longue date de la bureaucratie syndicale.
Cette opération sabotage a été facilitée par Québec Solidaire (QS), une organisation des classes moyennes aisées qui a été longtemps orientée vers le PQ et qui cherche aujourd’hui à s’intégrer encore plus à l’establishment politique en se disant prête à assumer une responsabilité directe dans l’imposition des attaques sociales exigées par la classe dirigeante.
Quelques semaines après que la FTQ a lancé son infâme slogan, QS a proposé – une fois de plus – une alliance électorale au PQ sur la base d’un programme nationaliste réactionnaire. Dans le contexte explosif du moment, ce geste visait à donner au PQ la couverture «de gauche» dont il avait tant besoin et aux syndicats pro-capitalistes un soutien politique vital pour les aider à étouffer le sentiment grandissant que les travailleurs devaient se joindre aux étudiants en lutte.
Le rôle du NPD
Un rôle particulièrement pernicieux a été joué par le NPD social-démocrate. Historiquement appuyé par les syndicats du Canada anglais et traditionnellement peu influent dans la politique québécoise, le NPD avait obtenu – à la surprise générale – une majorité des sièges du Québec à l’élection fédérale de mai 2011, moins d’un an avant la grève étudiante.
Loin d’utiliser sa nouvelle position d’autorité au Québec pour rallier un soutien dans tout le Canada aux étudiants grévistes, le NPD a refusé de leur offrir le moindre appui, même verbal, en arguant que l’éducation était sous juridiction provinciale et qu’il devait, de toute façon, concentrer ses efforts à combattre le gouvernement fédéral conservateur de Stephen Harper. Comme si une défaite politique infligée à Charest n’aurait pas porté également un coup à Harper, qui appliquait les mêmes attaques anti-ouvrières à l’échelle nationale.
Le masque de «neutralité» du NPD a été déchiré lorsque le gouvernement Harper a introduit une motion à la Chambre des communes appelant à «reconnaître le droit de l'Assemblée nationale du Québec … d'adopter des lois, comme la loi 78, à l'intérieur de ses champs de compétence». Après un amendement anodin, le NPD a voté en faveur de la motion des conservateurs. Autrement dit, il refusait de soutenir les étudiants du Québec sous le prétexte que c’était une question provinciale, mais n’hésitait pas à s’ingérer dans la politique provinciale lorsqu’il s’agissait de justifier la répression des étudiants.
Le rôle de la CLASSE
Étant à la tête du mouvement de 2012, la CLASSE et son leader de l’époque Gabriel Nadeau-Dubois – devenu depuis le principal dirigeant de Québec Solidaire – portent une importante responsabilité pour l’échec de la grève.
Fortement influencée par le post-modernisme, le nationalisme québécois et des conceptions petites-bourgeoises sur l’environnement et le consumérisme, la direction de CLASSE rassemblait en son sein divers courants politiques de la pseudo-gauche, y compris des anarchistes et autres adeptes de «l’action directe».
Des mois durant, elle a maintenu que la grève des étudiants devait être menée comme un mouvement de protestation à enjeu unique. La CLASSE a délibérément séparé l’opposition à la hausse des droits de scolarité de l’opposition grandissante au programme d’austérité imposé par les élites dirigeantes à travers le Canada et internationalement.
La CLASSE a semé l’illusion que les bureaucrates syndicaux – et non les travailleurs de la base – étaient les véritables alliés des étudiantes en lutte. Même après que les syndicats se soient honteusement soumis au projet de loi 78, refusant de mobiliser leurs centaines de milliers de membres pour soutenir les étudiants, la CLASSE a affirmé que les syndicats les appuyaient «de bonne foi». Elle est allée jusqu’à publiquement endosser Arsenault, le président de la FTQ, après que sa lettre dénonçant la «grève sociale» a été rendue publique.
En juillet, la CLASSE a publié un manifeste qui mettait à nu la faillite de sa perspective réformiste et nationaliste. Le manifeste ne contenait aucune mention du mot «capitalisme» ni de la classe ouvrière. Jamais il n’évoquait la réalité à l’extérieur des frontières québécoises. Il présentait la grève, non pas comme l’expression au Québec d’une opposition montante à l’austérité partout dans le monde, mais plutôt comme «un mouvement démocratique des Québécois».
La CLASSE s’est ensuite jointe à la campagne des syndicats et de Québec Solidaire pour le PQ en appelant à «sortir les néolibéraux». Cette expression visait uniquement le PLQ (Parti libéral du Québec) et avait pour but de camoufler le lourd bilan droitier et chauvin du PQ, y compris son imposition à la fin des années 1990 des pires coupes sociales jusque-là de l’histoire de la province.
Le rôle des forces anarchistes
Une minorité d’éléments anarchistes au sein de la CLASSE a condamné sa direction pour avoir mis fin à la grève étudiante en été 2012 lorsque les cégeps et universités abruptement fermés par la loi 78 devraient rouvrir. Tout au long de la grève, ces éléments avaient réclamé des actions plus percutantes: piquets de masse, blocage des ponts, perturbation du Grand Prix de Montréal, etc.
Mais ces «gestes d’éclat» n’avaient rien à voir avec la mobilisation de la classe ouvrière. Ils étaient uniquement conçus pour déranger les gens et «embarrasser» le gouvernement Charest dans le vain espoir de lui arracher des concessions. Conformément à la posture anarchiste du «pas de politique», jamais ces éléments n’ont cherché à contrecarrer les efforts pour canaliser la lutte étudiante derrière le PQ.
N’ayant aucun programme à offrir pour élargir la lutte étudiante en orientant celle-ci vers les travailleurs, leur seule proposition était de défier la police en organisant des lignes de piquetage plus «musclées» devant les universités et les cégeps. Cette proposition ne reçut aucun appui, car elle avait un caractère aventuriste qui trahissait un scepticisme envers les capacités révolutionnaires de la classe ouvrière.
C’est ce qui allait être démontré seulement trois ans plus tard, en 2015, année où les conventions collectives arrivaient à échéance pour plus d’un demi-million de travailleurs du secteur public au Québec. Ces derniers entraient donc en lutte contre le gouvernement libéral de Philippe Couillard qui avait succédé à Marois et entrepris une véritable démolition des services publics et des conditions de travail.
Les forces anarchistes petites-bourgeoises organisées au sein du Collectif de débrayage et du Comité printemps 2015 ont alors poussé la CLASSE à lancer une nouvelle grève étudiante autour d’une perspective politique vouée à l’échec – la conception que cela pousserait les syndicats à organiser un mouvement contre les coupes massives de Couillard.
Or, les syndicats étaient déterminés à tuer dans l’œuf tout effort pour relancer un mouvement de contestation qui représentait, de leur point de vue pro-capitaliste, une menace inacceptable à la «paix sociale». Ils ont par conséquent laissé le champ libre au gouvernement Couillard pour déployer la police anti-émeute et tout son arsenal répressif afin d’écraser violemment la grève de 2015. Pendant ce temps, les bureaucrates syndicaux recouraient à leurs tactiques habituelles pour isoler, démobiliser et finalement trahir la lutte des travailleurs du secteur public. C’est ce qui devait créer les conditions pour le renforcement de la droite dure, sous la forme de la Coalition Avenir Québec (CAQ).
Leçons pour aujourd’hui
Il est d’autant plus crucial de tirer les leçons de la défaite de la grève étudiante de 2012 que la classe ouvrière internationale entre aujourd’hui dans une nouvelle période de luttes explosives sous l’effet combiné de la pandémie de COVID-19, de la guerre de l’OTAN contre la Russie en Ukraine, et d’une profonde crise économique qui jette des millions dans la pauvreté.
Les questions fondamentales soulevées il y a dix ans acquièrent aujourd’hui un caractère encore plus urgent: (i) la nécessité pour les étudiants de se tourner vers la classe ouvrière, la seule force sociale capable d’offrir une solution progressiste à la crise historique du capitalisme; (ii) la nécessité de résoudre la crise de direction au sein de la classe ouvrière.
Cela requiert une compréhension claire du rôle réactionnaire des forces politiques – les syndicats, Québec Solidaire, le NPD, la CLASSE et les éléments anarchistes – qui ont isolé la grève étudiante de 2012 et empêché celle-ci de devenir le catalyseur d’une contre-offensive des travailleurs contre l’austérité capitaliste.
La classe ouvrière doit rejeter le programme nationaliste et pro-capitaliste de ces forces. Elle doit lutter pour unir tous les travailleurs du Canada – français, anglais et immigrants – dans une lutte commune avec leurs frères et sœurs de classe des États-Unis et d’outremer autour d’un programme socialiste, à savoir: le pouvoir ouvrier et la réorganisation de la société pour satisfaire les besoins sociaux au lieu des profits d’une minorité.
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Ce qui suit est une sélection des nombreux articles publiés par le WSWS sur la grève étudiante:
Un chef syndical du Québec condamne la «grève sociale» contre le gouvernement Charest
Québec: une loi digne d’un État policier est votée pour réprimer la grève étudiante
Québec: la grève des étudiants à la croisée des chemins
Le manifeste de la CLASSE encourage le nationalisme québécois et la politique de protestation
Les leçons politiques de la grève étudiante au Québec
Les grèves étudiantes québécoises de 2012-2015 et la faillite politique de l'anarchisme
