COVID long et classe ouvrière: le rapport de la Brookings Institution révèle que des millions de personnes ont quitté la population active

Un rapport de la Brookings Institutionpublié le 24 août 2022 a estimé qu'un nombre stupéfiant de deux à quatre millions d'adultes en âge de travailler avait quitté la population active en raison du COVID long, également connu sous le nom de séquelles post-aiguës de l'infection par le SRAS-CoV-2 (PASC). L'impact annuel sur les salaires perdus a été évalué à environ 200 milliards de dollars, soit 1 pour cent du produit intérieur brut du pays.

Le dernier rapport du Bureau of Labor Statistics des États-Unis a révélé qu'il y avait 10,7 millions de postes non pourvus, ce qui signifie que COVID long est responsable de jusqu’à un tiers de ces postes vacants. Alors que la pandémie continue de faire rage, le BLS a écrit : «Ces impacts risquent de s'aggraver avec le temps si les États-Unis ne prennent pas les mesures politiques nécessaires.»

En partenariat avec le Centre national des statistiques de la santé, le Bureau de recensement a récemment estimé qu'environ 16 millions d'Américains en âge de travailler (18 à 65 ans) ont le COVID long, soit environ 8 pour cent du total.

La Brookings Institution a examiné trois rapports pour arriver au nombre de travailleurs qui ont quitté le marché du travail en raison de leur infection.

Le premier provient de la Federal Reserve Bank de Minneapolis, qui a récemment menée une enquête qui a révélé que près d'un quart des personnes qui ont contracté la COVID-19 ont présenté des symptômes pendant trois mois ou plus. Sur la base des estimations officielles du nombre de personnes infectées par le COVID, cela signifierait qu'environ 34 millions d'Américains en âge de travailler ont eu un COVID long. La moitié des personnes interrogées par l'enquête de Minneapolis ont déclaré qu'ils s'étaient remis de la COVID long, ce qui laisse 17 millions de personnes encore touchées, confirmant à peu près l'estimation du Bureau de recensement.

Quant à savoir qui parmi ce groupe a quitté le marché du travail, l'étude de Minneapolis a rapporté que près de 26 pour cent avaient soit réduit leurs heures de travail (au moins 10 heures par semaine sur une base de 40 heures par semaine), soit arrêté complètement de travailler.

Ces estimations ont été reprises par une enquête de la Confédération syndicale britannique (TUC) selon laquelle 20 pour cent des personnes atteintes de COVID long ne travaillaient plus tandis que 16 pour cent supplémentaires ont déclaré qu'elles travaillaient moins d'heures.

Une troisième étude citée par The Lancetsur une cohorte internationale a révélé que 22 pour cent des victimes de COVID long ne pouvaient plus travailler en raison d'une mauvaise santé, et 45 pour cent supplémentaires ont dû réduire leurs heures.

Enfin, étant donné que les trois quarts des adultes en âge de travailler sont actifs sur le marché du travail (soit environ 12 millions des 16-17 millions atteints de COVID long), Brookings a estimé que deux à quatre millions de travailleurs équivalents temps plein ne font plus partie de la population active en raison du COVID long. La fourchette du chiffre suggère que près de 2 pour cent de la population active a été handicapée. Cette estimation a été étayée par la Banque d'Angleterre, qui a récemment noté que la participation à la population active avait chuté de 1,3 pour cent au Royaume-Uni en raison d'une «maladie de longue durée», c'est-à-dire le COVID long.

Des personnes font la queue pour passer un test COVID-19, le lundi 3 janvier 2022, à North Miami, en Floride (AP Photo/Marta Lavandier )

La pandémie a tué 260.000 adultes en âge de travailler aux États-Unis, soit environ un sur 820, ce qui en fait l'une des principales causes de décès dans cette tranche d'âge. Ces statistiques, cependant, ne sont que la partie émergée de l’iceberg.

Une autre étude publiée la semaine dernière dans The Lancet Public Health, qui a examiné le COVID-19 et la surmortalité parmi les résidents en âge de travailler de Californie, a révélé que les travailleurs essentiels de l'agriculture, de la fabrication, du transport / de la logistique, des installations et des services d'urgence mouraient de COVID à deux fois le taux de tous les travailleurs de l'État. Pendant ce temps, ceux des secteurs non essentiels mouraient à un taux deux fois moins élevé, soit quatre fois moins que leurs homologues essentiels.

Une étudede fin décembre 2021, publiée dans l' International Journal of Epidemiology, a révélé que les régions socio-économiquement défavorisées des États-Unis connaissaient une incidence de mortalité de 31 pour cent plus importante que les régions plus aisées.

Ces résultats sont similaires à ceux d'une étudemenée par le College of Public Health de l'Université de Floride du Sud (USF).Au cours de la première année de la pandémie, les chercheurs de l'USF ont découvert que les personnes de faible niveau socio-économique mouraient de COVID à un taux cinq fois plus élevé que leurs homologues plus privilégiés. Leur analyse a révélé que 72 pour cent de la différence de mortalité était attribuable à l'incapacité des travailleurs essentiels à bénéficier du télétravail.

Compte tenu des disparités socio-économiques révélées par la pandémie de COVID, la classe ouvrière fait les frais de la pandémie de COVID long.

Le Financial Times a estimé qu'environ 100 millions de personnes dans le monde présentent des symptômes débilitants de COVID long qui «traînent 12 semaines ou plus, les empêchant souvent de reprendre leur vie professionnelle antérieure». Mais de nombreux pays ne collectent pas les données nécessaires ou hésitent à les partager publiquement. De plus, les travailleurs qui craignent de perdre leur emploi s'ils informent leur employeur de leurs symptômes choisissent de les dissimuler.

Le coût social de l'événement invalidant de masse qu’est la pandémie est maintenant mis en lumière. En plus de rendre invalide des millions de personnes, le COVID long a un impact sur la vie de millions de personnes qui doivent prendre soin des personnes atteintes de la maladie.

Les personnes infectées nécessitent de multiples visites chez les médecins et les hôpitaux, si elles ont les ressources nécessaires pour rechercher des traitements, encore inconnus. Le traitement clinique à instaurer reste donc largement une conjecture. Pendant ce temps, les soins médicaux n'ont pas suivi le rythme des besoins des patients. Les temps d'attente pour un rendez-vous dans les cliniques de COVID long peuvent durer des mois, voire être impossible à obtenir.

Les promesses de financement de la recherche ne se sont pas encore concrétisées. Beaucoup de ceux qui souffrent de COVID long n'ont pas de congés de maladie payés ou, en raison de la nature de leur travail, ne peuvent pas adapter leur activité professionnelle à leur handicap, en travaillant à domicile.

Le plus troublant a été la preuve récente que les lésions causées par des infections répétées au COVID sont cumulatives. La fatigue, l'essoufflement et l'épuisement mental sont le produit d'une combinaison de virus viables persistants, d'un dysfonctionnement immunitaire et de lésions des organes critiques causées par des micro-caillots qui entraînent leur déclin fonctionnel.

Le Dr David Strain, médecin à l'Université d'Exeter dans l'ouest de l'Angleterre, s'adressant au Financial Times, a comparé l'infection de masse au COVID comme une «inversion de l'énorme baisse des maladies respiratoires» qui s'est produite dans les années 1980 lorsque des millions de personnes se sont arrêtées ou ont réduit leur dépendance du tabagisme en raison de la reconnaissance de ses conséquences délétères sur la santé. Quant à l'impact du COVID, il a déclaré: «Le niveau de dommages causés à la santé de la population [pendant le COVID], ce serait comme si tout le monde décidait comme un seul homme soudainement de commencer à fumer.»

Les données du Royaume-Uni ont été corroborées par l'étude publiée par le Dr Ziyad Al-Aly basé à l'Université de Washington à St. Louis, analysant les bases de données du Département américain des anciens combattants. Les deux ont signalé une augmentation significative des décès dus aux maladies cardiaques, même chez les adultes en âge de travailler. Les taux d'insuffisance cardiaque, de diabète et d'accident vasculaire cérébral sont plus élevés chez ceux qui se sont remis de la COVID.

Ce sont des complications de santé à vie qui ont soudainement été exacerbées par l'infection et qui sont aggravées par des infections répétées. Comme l'a récemment noté le Financial Times, «Le COVID a généré une sorte de choc en réplique épidémiologique en laissant les gens vulnérables aux prises avec une vaste gamme d'autres problèmes de santé».

Pourtant, tenter de faire la demande d’une indemnité d’invalidité de la sécurité sociale aux États-Unis est un défi bureaucratique cauchemardesque pour ceux qui souffrent de COVID long. Pour être approuvé pour invalidité, ils doivent démontrer une preuve objective de leur maladie. Ensuite, ils doivent prouver que la maladie est présente depuis au moins 12 mois, ce qui est problématique car la définition et le diagnostic restent opaques. Pire encore, beaucoup ne savent pas pourquoi ils sont malades ou ne comprennent pas qu'ils peuvent présenter une demande d'invalidité.

Beaucoup de ces malades à long terme souffrent de fatigue intense, d'essoufflement et de brouillard cérébral qui les empêchent d'effectuer même des tâches simples, sans parler d'analyser des données, de faire des plans et de faire preuve de discernement. Pourtant, les compagnies d'assurance recherchent des preuves solides de tests ou de diagnostics indisponibles. Comme Mark D. DeBofsky, un avocat de Chicago qui travaille pour des patients qui se battent pour leurs prestations, l'a dit au Washington Post, «Souvent, la compagnie d'assurance se contente d'examiner les exigences physiques et dire que vous avez un travail sédentaire, et rien ne vous empêche de rester assis à un bureau toute la journée.»

Dans un article de mars 2022 intitulé«Le COVID long vu à travers une lentille de santé publique», les auteurs donnent un aperçu de la vie de ces patients. Ils écrivent que «Beaucoup ont signalé des restrictions fonctionnelles qui nécessitent souvent des changements de mode de vie, des changements dans les niveaux d'activité physique, une vie sociale restreinte et des adaptations des emplois. Les symptômes neurologiques, cognitifs et psychologiques, tels que l'anxiété ou les troubles de la mémoire, impactent fortement la vie quotidienne et la qualité de vie, tandis que les activités de routine, telles que conduire et cuisiner, peuvent devenir très difficiles, voire impossibles».

Cependant, pour les oligarques financiers, les noms et les visages des travailleurs qui triment pour enrichir les portefeuilles d'actions de ces derniers ne comptent pour rien par rapport à leurs expériences quotidiennes faites de réunions de conseils d'administrations et d’escapades de vacances de luxe.

Le professeur d'économie de Harvard, David Cutler, qui a récemment mis à jour son étudesur le coût économique du COVID long, donne au moins une estimation approximative en dollars de ce nouveau handicap de masse.

La qualité de vie perdue est multipliée par les années perdues du fait du COVID long avec une estimation selon laquelle «une année en bonne santé vaut 100.000$». En supposant que le COVID long dure cinq ans en moyenne, sur la base des «taux de récupération lents observés», le coût estimé est de 2200 milliards de dollars.

En utilisant des hypothèses sur le nombre de personnes atteintes de COVID long et de personnes présentant des symptômes graves ayant une altération de 70 pour cent de leur participation au marché du travail et cela persistant pendant cinq ans, la perte nette de revenus est de 1000 milliards de dollars.

Enfin, les dépenses en soins médicaux, estimées à 8731 dollars pour les personnes présentant trois symptômes ou plus, et un tiers de ce montant pour les personnes atteintes d'une maladie moins grave, se traduisent par 528 milliards de dollars supplémentaires.

Le coût total atteint plus de 3.700 milliards de dollars sur cinq ans, soit un peu moins que le budget militaire américain sur la même période. Pour Cutler «Selon une autre mesure, le coût de COVID longue rivalise globalement avec le coût de la crise économique de 2008 … parce que le COVID long est si nouveau, il y a une incertitude sur tous les chiffres impliqués dans les calculs. Cependant les coûts présentés ici sont prudents, basés uniquement sur les cas connus à ce jour».

Le récent rapport sur la baisse continue de l'espérance de vie aux États-Unis en dit long sur les contradictions profondément enracinées dans les relations capitalistes et qui sont les plus aiguës au centre du capitalisme financier mondial. L'avidité vorace qui exige l'extraction de plus en plus de plus-value de la classe ouvrière les épuise non seulement économiquement, mais en termes de vie et de bonheur.

On dit que le rôle principal des Centres pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC) est la prévention des maladies, mais l'agence ne reconnaît pas le rôle que jouent les facteurs socio-économiques dans la santé de la population. Et pas une seule fois dans leur récent rapport sur l'espérance de viependant la pandémie de COVID, ils n'abordent la pauvreté et les conditions économiques insupportables comme la cause profonde de la manifestation de la maladie et de sa propagation.

La santé de chaque personne est directement liée aux forces productives et aux relations sociales qui constituent la base de la société. Tout au long de l'histoire du capitalisme, les inégalités sociales et la maladie ont été inextricablement liées. Toute véritable lutte pour améliorer la santé publique nécessite la mobilisation de la classe ouvrière contre le système capitaliste.

(Article paru en anglais le 5 septembre 2022)

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