L'escalade continue de la guerre de l'OTAN menée par les États-Unis contre la Russie en Ukraine menace de déclencher une crise financière sur les marchés européens de l'énergie, qui pourrait se propager plus largement et toucher les banques et d'autres secteurs du système financier.
Au cours du week-end, les gouvernements suédois et finlandais ont annoncé qu'ils fournissaient une aide d'urgence, s'élevant à des dizaines de milliards de dollars, aux sociétés énergétiques touchées par des problèmes de liquidités alors qu'elles sont confrontées à une multiplication par dix des prix du gaz et à de violentes fluctuations du marché rendant de plus en plus difficile le financement de leurs opérations commerciales.
Les origines immédiates de cette décision, où le gouvernement suédois a déclaré qu'il fournirait jusqu'à 23 milliards de dollars de crédit aux entreprises de gaz et d’électricité résident dans la décision des grandes puissances d'intensifier les sanctions contre la Russie.
Vendredi dernier, les ministres des Finances du G7, composé des États-Unis, du Canada, de la France, de l'Allemagne, de l'Italie, du Japon et du Royaume-Uni, ont convenu qu'ils poursuivraient leurs efforts pour imposer un plafond au prix du pétrole russe afin de réduire les revenus du gouvernement russe et « renforcer et amplifier la portée des sanctions existantes ».
En réponse, la Russie a déclaré qu'elle coupait l'approvisionnement en gaz via le gazoduc Nordstream 1, affirmant que les sanctions avaient entravé les travaux de maintenance.
Il y eut un tollé immédiat contre la réponse russe, on a affirmé que le marché du gaz était « transformé en arme» et que la décision de Moscou était la preuve du « cynisme » russe.
Les commentaires des ministres des gouvernements suédois et finlandais, ainsi que des représentants de l'industrie, soulignent l'ampleur et la profondeur des problèmes financiers auxquels sont confrontées les sociétés énergétiques, dû à la façon dont elles négocient sur le marché du gaz.
Cela implique l'utilisation de produits dérivés financiers, avec lesquels ils essaient de couvrir d'importants mouvements de prix, et pour lesquels ils doivent obtenir un crédit auprès des banques et d'autres institutions financières. Mais les prix ont tellement monté et les mouvements sont si violents que l'argent qu'ils doivent placer en garantie auprès de leurs créanciers a atteint un point où des opérations autrefois « normales » se sont effondrées.
Selon un opérateur du marché européen, cité par le Financial Times (FT) : « La somme d'argent dont vous avez besoin pour participer à ces marchés atteint des proportions impossibles. »
Annonçant cette décision à la suite de la décision de fermer Nordstream 1, la Première ministre suédoise Magdalena Anderrson a déclaré que le gouvernement fournirait des centaines de milliards de couronnes pour financer les garanties que les producteurs d'énergie doivent déposer pour financer leurs transactions.
Se tenant aux côtés du régulateur financier suédois, du gouverneur de la banque centrale et du ministre des Finances lors de son annonce, Anderrson a déclaré que la décision de la Russie « risquait non seulement de conduire à un ‘hiver de guerre’ mais menaçait également notre stabilité financière ».
La décision suédoise a été suivie d'un tweet de la ministre finlandaise des Finances, Annika Saarikko, indiquant qu'une action similaire était en cours. « L'inquiétude est partagée. Des préparatifs similaires sont en cours en Finlande », a-t-elle déclaré.
Cela a été suivi d'une conférence de presse du ministre finlandais de l'Economie, Mika Lintilä, au cours de laquelle il a souligné la gravité du problème qui a vu le gouvernement annoncer un ensemble de prêts et de garanties de 10 milliards d'euros.
« La nervosité du marché est forte », a-t-il déclaré. « Voilà tous les ingrédients de la version de Lehman Brothers pour le secteur de l'énergie. » L'effondrement de la banque d'investissement américaine en septembre 2008 fut le déclencheur de la crise financière mondiale.
Les propos des acteurs des marchés de l'énergie soulignent l'ampleur des dangers financiers.
Jean François Lambert, fondateur d'une société de négoce de matières premières et ancien responsable du financement du commerce des matières premières chez HSBC, a déclaré au FT que d'autres pays étaient susceptibles d'intervenir sur les marchés de l'énergie.
« La crise passe à l'étape suivante. Si l'une des grandes sociétés énergétiques s'effondre, on craint qu'il y ait un effet domino », a-t-il déclaré. « L'appel à la liquidité est tellement énorme que peut-être un jour nous aurons un problème qui pourrait nuire à l'ensemble du marché. »
S'exprimant en faveur des mesures du gouvernement suédois, Stefan Ingvfes, gouverneur de la banque centrale du pays, la Riksbank, a déclaré : « Nous devons isoler cela sur un marché afin que cela n'infecte pas le secteur financier. »
La crise ne se limite pas aux pays nordiques mais s'étend à tout le continent européen et au Royaume-Uni.
Lambert a déclaré que la situation n'était pas encore une crise financière mais a indiqué qu'elle pourrait en devenir une.
« Les grandes banques d'Allemagne, de France, d'Italie et d'Espagne devraient pouvoir supporter cela. Mais si l'un de leurs gros clients les piégeait dans une pénurie de liquidités, vous pourriez voir toutes les banques se retirer », a-t-il déclaré.
Les effets de la hausse du prix de gaz se sont déjà fait sentir. En juillet, le gouvernement allemand a annoncé un plan de sauvetage de 15 milliards d'euros pour Uniper, le plus grand acheteur européen de gaz russe qui perd des dizaines de millions d'euros par jour, et la société a demandé le mois dernier 4 milliards d'euros supplémentaires.
S'adressant au FT à propos de la décision de la Suède, le ministre des Finances du pays, Max Elger, a déclaré : « C'est un problème qui concerne toute l'Europe […] la liquidité est un problème dans de nombreux pays. Il se peut que d'autres pays soient obligés d’emboîter le pas ».
La crise affecte également fortement la Grande-Bretagne. Le directeur adjoint d'Energy UK, une organisation commerciale qui représente une centaine de sociétés énergétiques, a déclaré au FT que les producteurs d'électricité britanniques étaient « vraiment préoccupés par la situation cet hiver en matière de liquidité ».
Exhortant le gouvernement britannique à enquêter et à comprendre l'ampleur des problèmes auxquels sont confrontées les entreprises, il a déclaré: « Fondamentalement, les marchés de l'énergie ne sont pas conçus pour faire face à l'ampleur de volatilité des marchés que nous avons constaté ces derniers mois. »
Mais à mesure que la guerre contre la Russie s'intensifie et que de nouvelles sanctions économiques sont appliquées, la crise devrait s'aggraver.
Le haut responsable russe de l'énergie, Alexander Novak, a déclaré que l'UE était responsable des coupures d'approvisionnement en gaz et que si elle n’annulait pas les sanctions, la situation pourrait s'aggraver à mesure que les prix continuaient d'augmenter.
« Tout le problème est entre leurs mains », a-t-il déclaré. « Cette politique à courte vue conduit à l'effondrement que nous voyons sur les marchés européens de l'énergie. Ce n'est même pas la fin, car nous sommes encore dans la partie chaude de l'année. L'hiver arrive et beaucoup de choses sont difficiles à prévoir. »
Les ministres européens de l'énergie doivent se réunir vendredi lors d'une réunion d'urgence pour examiner leur réponse à la crise dans des conditions où un responsable de l'électricité a averti qu'il ne faudrait que « quelques jours pour que non seulement les petits mais les grands fournisseurs s'effondrent dus à des problèmes de liquidité.
(Article paru en anglais le 6 septembre 2022)
