Severance:Des employés se soumettent à une intervention chirurgicale afin de séparer la vie du travail de la vie privée

Créé par Dan Erickson, réalisé par Ben Stiller et Aoife McArdle.

Une télévision qui examine les rapports entre les entreprises et leurs employés est rare. Severance (dissociation), un thriller science-fiction dans le style d’une comédie noire, sorti plus tôt cette année sur Apple TV, fait un pas dans cette direction, avec des résultats mitigés. En juillet, la série a obtenu quatorze nominations aux Emmy.

L’histoire se concentre sur les employées d’une obscure multinationale technologique et pharmaceutique, Lumon Industries, qui commencent à enquêter sur ses nombreux secrets.

Severance

Personne ne semble savoir ce que l’entreprise fait exactement, quoiqu’elle courre de nombreux lièvres à la fois. Elle a son siège dans la ville de Kier, nommée d’après son fondateur et ancien CEO Kier Eagan, qui l’avait créée au 19esiècle. Une nouvelle technologie brevetée a placé Lumon au centre d’une controverse houleuse. Severance (dissociation), un procédé appliqué à certains employés, implante une puce dans le cerveau, divisant la mémoire de la personne en deux. Dès lors, les employés « dissociés » ont un moi de travail (un « innie ») et un moi en dehors du travail (un « outtie »), qui ne savent rien l’un de l’autre. L’existence et la conscience des innies sont entièrement réduites au bureau.

Le protagoniste, Mark Scout (Adam Scott), est l’un de ces employés qui a pris un emploi dissocié il y a deux ans afin d’oublier la mort tragique de sa femme, du moins pendant huit heures par jour. A l’extérieur, il passe ses nuits buvant seul devant la télévision. Au travail, Mark est un employé consciencieux qui vient d’être promu à la fonction de chef du Département du Macrodata Refinement(MRD, raffinement de macro-données), après la disparition inexpliquée de son collègue Petey (Yul Vazquez). La disparition de Petey sert de catalyseur qui incite Mark à poser des questions et à rompre des règles pour la première fois.

La première tâche de Mark est de former celle qui succède à Petey, Helly (Britt Lower), qui a du mal à s’adapter à sa nouvelle position. Elle soumet de nombreuses demandes de démission désespérées à son outtie par le biais de la direction, mais les voit rejetées à plusieurs reprises. Irving (John Turturro) et Dylan (Zach Cherry) sont les autres deux « raffineurs » de données. La tâche des raffineurs consiste à observer l’écran d’un ordinateur et de trier des chiffres flottants sur la base des émotions que ces chiffres évoquent de manière inexplicable.

Lumon est un endroit bizarre. La disposition de l’étage dissocié est un labyrinthe de couloirs blancs et stériles ponctué de nombreuses portes sans inscription. Le manuel de Lumon, un pavé de trois volumes duquel la direction tire sans cesse des citations de Kier, fondateur vénéré de manière quasi sectaire, trône dans une niche spéciale sous son portrait. Les murs sont ornés de peintures représentant des maximes de Lumon et d’affiches portant des paroles de Kier : « Ne laissez pas la faiblesse pénétrer vos veines. »

Il y a des moments où l’ambiance déconcertante à l’intérieur de Lumon transmet avec succès le caractère secret de l’entreprise et ses efforts pour contrôler sa main-d’œuvre. Après que MDR se lie d’amitié avec le département Optics and Designs (optique et conception), la direction leur faxe « par accident » une image d’un tableau qui représente apparemment Optics massacrant MDR. Manifestement, on ne lésine pas sur les moyens pour garder les départements séparés.

A d’autres moments, les bizarreries de Lumon n’ajoutent rien que du mystère superflu et même stupide. Les raffineurs découvrent un département où il y a une salle remplie de chevreaux qu’un homme est en train de nourrir avec des bouteilles de lait. La récompense qu’obtient Dylan pour avoir rempli son quota trimestriel de raffinement de données consiste à manger des gaufres et regarder une danse érotique.

Un soir après le travail, l’outtie Mark est approché par son ancien collègue Petey duquel il ne se souvient évidemment pas. Petey s’est soumis à une procédure d’inversion pour défaire la dissociation, et il essaie de mettre au jour les secrets de Lumon.

Après que Petey meurt, la curiosité de Mark augmente et il cherche des réponses. Entre temps, l’innie Mark trouve par hasard un livre de contrebande que son superviseur a laissé traîner là par hasard. Il s’agit d’un livre de développement personnel pseudo-philosophique qui réveille néanmoins un sentiment d’indépendance et de défi en Mark. Pour des raisons variées, chaque raffineur en vient à rejeter son existence d’innie et le groupe complote pour trouver une sortie.

La série a certaines tendances salutaires. La critique de la culture d’entreprise et de la conformité est appropriée et la série brosse un portrait convaincant des antagonismes hostiles et violents entre employeurs et employés. Elle fait allusion à la collaboration étroite entre l’entreprise et l’État.

Le penchant de la classe moyenne supérieure pour l’ineptie et la prétention reçoit un coup bienvenu et humoristique. Mark participe à un « non-dîner » avec les amis de sa sœur et de son beau-frère. Leur invité pontifie sur la valeur d’un dîner sans dîner : « La vie, ce n’est pas la nourriture. Vous avez la vie, cette qualité complexe de sensibilité et d’activité, et puis vous avez la nourriture qui est quoi ? du carburant ? des calories ? ce n’est pas la même chose. »

Les personnages sont dans l’ensemble équilibrés et dessinés avec sensibilité, et les acteurs et actrices sont bien dans leurs rôles. En tant que cheffe menaçante de Mark, Patricia Arquette donne l’impression que ses yeux sont capables de lancer du venin.

Ce qui est plus important, la série soulève des questions concernant la nature des rapports sociaux et de travail. Mais c’est là précisément où ses limitations se font ressentir le plus clairement. Le nuage de mystère enveloppant Lumon et son fondateur Kier, quasi religieux et rappelant même les Illuminati, est maladroit et désorientant. Au lieu de pouvoir poser un regard direct ou profond sur des sujets tels que l’exploitation ou l’influence politique exercée par l’entreprise, les spectateurs ne peuvent qu’errer à travers les salles bizarres de Lumon.

Une certaine attention est même portée à la conscience ouvrière. Les raffineurs en viennent à reconnaître qu’ils ont du pouvoir contre la direction. Mais leur prise de conscience s’inspire principalement du livre de développement personnel qui est rempli des rêveries subjectives, souvent sans queue ni tête, de son auteur, telles que « les machines ne peuvent pas penser par elles-mêmes. Elles sont faites de métal, alors que l’homme est fait de peau », « une bonne personne va suivre les règles, alors qu’une grande personnalité suivra elle-même » et « au centre de l’industrie, il y a la ‘poussière’ ».

Dans son ensemble, la série est caractérisée par une dichotomie malencontreuse. Elle soulève un nombre de sujets pertinents d’ordre social et politique avec un certain degré de sérieux ; manifestement, les créateurs veulent dire quelque chose. Mais ils le font avec assez d’ambiguïté pour indiquer qu’ils sont incapables ou n’ont pas la volonté de s’engager pour faire une critique déterminée.

Ce n’est pas particulièrement surprenant, vu leur perspective dépourvue d’esprit critique et suivant le courant politique dominant. L’écrivain Dan Erickson dit avoir tiré son inspiration du fait d’avoir travaillé dans un bureau sans fenêtres et s’être posé la question comment ce serait de déconnecter son cerveau pour huit heures. Il dit aussi que son souhait pour la saison 2 serait d’avoir Barack Obama comme acteur qui apporterait de la « gravitas » à la série!

En juin, en pleine guerre par procuration menée par les Etats-Unis et l’OTAN contre la Russie, le réalisateur Ben Stiller s’est déplacé en Ukraine en qualité de représentant de l’Agence des réfugiés des Nations Unies, où il rencontra le président Volodymyr Zelensky, qu’il louait pour son « leadership et son authentique détermination ».

Il est possible que les éléments sérieux et critiques seront développés ultérieurement durant la saison suivante, bien qu’au vu de limites qui sont déjà évidentes, il paraisse plus probable que la série ne s’aventurera guère au-delà de son anti-autoritarisme amorphe et évasif.

(Article original paru en anglais le 26 août 2022)

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