La Banque centrale européenne augmente ses taux d’intérêt et envisage d’autres hausses.

La Banque centrale européenne (BCE) a augmenté son taux d’intérêt de base de 0,75  pour cent (75 points de base), la plus forte hausse depuis les débuts de l’euro, et a prévenu que d’autres hausses suivraient.

Banque centrale européenne à Francfort, en Allemagne (Photo : Thomas Wolf, CC BY-SA 3.0 de) [Photo by Thomas Wolf / CC BY-SA 3.0]

Après la réunion du conseil des gouverneurs de la Banque centrale européenne jeudi, la présidente de la BCE, Christine Lagarde, a déclaré que les hausses de taux d’intérêt se poursuivraient sur cinq des prochaines réunions de concertation.

«Nous avons pris la décision d’aujourd’hui et nous prévoyons de relever encore les taux d’intérêt, car l’inflation reste élevée et devrait rester au-dessus de notre objectif pendant une période prolongée», a-t-elle déclaré.

La hausse des prix de l’énergie était responsable de 38  pour cent de la poussée inflationniste et la hausse des prix des denrées alimentaires, combinée à des blocages dans les chaînes d’approvisionnement, étaient les principaux facteurs, mais leurs effets se propageaient.

«Les pressions sur les prix ont continué à se renforcer et à s’étendre à l’ensemble de l’économie, et l’inflation pourrait encore augmenter à court terme», a-t-elle déclaré.

Répondant à une question, elle dit: «Nous voulons que tous les acteurs économiques comprennent que la BCE prend au sérieux» la lutte contre une inflation élevée.

Mais en réponse à une autre question, elle a précisé que la politique monétaire n’allait pas réduire les prix de l’énergie. Cela étant, la question qui se pose est celle-ci : Pourquoi les hausses de taux sont-elles effectuées au nom de la «lutte contre l’inflation»?

Cette question ne fut abordée directement durant la conférence de presse ni dans les remarques préliminaires de Lagarde ni dans les questions des journalistes. Mais tous savaient que l’objectif de cette politique est d’empêcher ce que l’on appelle les «effets de second tour». C’est-à-dire, l’aspiration des travailleurs à des augmentations de salaire pour contrer l’attaque massive de leur niveau de vie.

On n’a abordé cette question que de manière indirecte, lorsqu’un journaliste a demandé quel degré de récession forcerait la BCE à inverser sa politique. Lagarde a répondu que la politique monétaire actuelle continuait à stimuler l’économie – autre avertissement que de nouvelles hausses auront lieu. La BCE est «déterminée» à faire son travail, a-t-elle ajouté.

Interrogée pour savoir si elle allait trop loin, comme en témoignait le resserrement des conditions sur les marchés du crédit et des obligations, Lagarde a répondu que la BCE était «loin» du taux nécessaire pour ramener l’inflation à son objectif de 2  pour cent.

Concernant les perspectives économiques, Lagarde a déclaré qu’après un rebond au premier semestre, «les données économiques récentes indiquent un ralentissement substantiel dans la zone euro, l’économie devant stagner plus tard dans l’année et au premier trimestre de 2023. Les prix très élevés de l’énergie réduisent le pouvoir d’achat des revenus de la population et, même si les étranglements de l’offre s’atténuent, ils continuent de limiter l’activité économique».

Outre la hausse des prix de l’énergie, la chute de la valeur de l’euro, qui est passé sous la parité avec le dollar américain – une baisse de 12  pour cent au cours de l’année écoulée – avait également «ajouté à l’accumulation des pressions inflationnistes».

Interrogée sur comment cela affectait la politique de la BCE, Lagarde a donné la réponse habituelle des banquiers centraux, à savoir qu’elle ne visait pas la monnaie, mais que le taux de l’euro était pris en considération sur le front de l’inflation.

Elle a ajouté que, dans le contexte de l’économie mondiale, les risques étaient principalement orientés à la baisse, à court terme. Et puis, exprimant la pensée des cercles dirigeants européens, elle déclara que dans un scénario baissier préparé par le personnel de la BCE, « une guerre de longue durée en Ukraine reste un risque important pour la croissance, surtout si les entreprises et les ménages sont confrontés au rationnement de l’approvisionnement en énergie».

Parlant de l’objectif central, mais en grande partie non déclaré, de toute politique d’une banque centrale – à savoir les revendications salariales de la classe ouvrière – Lagarde a dit que le marché du travail était resté «robuste» et cela, ainsi qu’un «certain rattrapage pour une inflation forte, devrait soutenir la croissance des salaires». Mais elle a noté que les récents accords salariaux indiquaient que «la dynamique des salaires reste globalement contenue».

Comme partout dans le monde, les élites financières dirigeantes s’appuient sur les syndicats pour supprimer les revendications salariales face à l’inflation la plus élevée depuis 40  ans, qui vient s’ajouter à trois décennies de baisse des salaires réels.

Dans une note publiée à la fin du mois dernier, la société financière ING a indiqué que l’inflation du côté de la demande restait faible dans la zone euro et l’écart de production – la différence entre ce que l’économie produit et son potentiel – était négatif. La consommation des ménages était inférieure au niveau d’avant la pandémie et les ventes au détail en baisse depuis novembre dernier.

Alors que l’inflation dans la zone euro dépasse désormais 9  pour cent, la note disait que les dernières données relatives à la croissance des salaires négociés pour le deuxième trimestre n’indiquaient que 2,1  pour cent. Cela signifiait que «rien ne prouve l’existence d’une spirale salaires-prix… mais que la zone euro est principalement confrontée à une compression sans précédent des revenus réels».

De l’autre côté de l’Atlantique, aux États-Unis, de plus en plus de voix s’élèvent pour demander à la Réserve fédérale de continuer à augmenter encore les taux d’intérêt en réponse à la recrudescence des luttes des travailleurs pour des augmentations de salaire.

Cette semaine, la vice-présidente de la Réserve fédérale, Lael Brainard, généralement considérée comme une colombe en politique monétaire, a ajouté sa voix à celles d’autres responsables de la banque centrale américaine appelant à ne pas cesser les hausses de taux, même si la menace de récession s’accroît.

Lors d’une conférence du secteur bancaire, avant laquelle elle a dû consulter le président de la Réserve fédérale Jerome Powell, vu sa position de numéro deux de la banque centrale, Brainard a déclaré que la Réserve fédérale devait garder son sang-froid, même s’il y avait des signes d’un ralentissement de l’économie résultant des précédentes hausses de taux.

«Nous agirons le temps qu’il faudra pour faire baisser l’inflation», a-t-elle déclaré. Mais, comme Powell et d’autres l’ont reconnu, les hausses de taux d’intérêt ne feront rien pour réduire le prix de l’essence ou débloquer des chaînes d’approvisionnement rétrécies.

Elles visent à supprimer les revendications salariales, une question à laquelle Brainard a fait référence lorsqu’elle a noté que le marché du travail américain continuait de présenter une «force considérable», ce qui était difficile à concilier avec un «ton d’activité plus pessimiste».

Autrement dit, l’offre de travail, qui selon Powell doit absolument être augmentée pour surmonter la «tension» du marché du travail, doit être accrue. Dans l’économie capitaliste, cela ne peut se faire qu’en augmentant le chômage.

L’ampleur de ce qui est requis est décrite dans un article rédigé par trois économistes de premier plan, l’un de l’université Johns Hopkins et deux du Fonds monétaire international. L’article est cité par Jason Furman, président du Conseil des conseillers économiques de la Maison-Blanche sous Obama, dans un article du Wall Street Journal.

Ces économistes ont conclu que pour ramener l’inflation à l’objectif de 2  pour cent fixé par la Réserve fédérale, il faudrait un taux de chômage moyen de 6,5  pour cent en 2023 et 2024, une forte augmentation par rapport au taux actuel de 3,7  pour cent. L’ancien secrétaire au Trésor Lawrence Summers a fait des commentaires similaires, appelant même à un taux de chômage de 10  pour cent pendant un an.

Sur le plan social, cela signifie que des centaines de milliers, voire des millions de travailleurs, seront licenciés. Cela augmentera l’offre de main-d’œuvre et contribuera à faire baisser les salaires, qui sont au centre des préoccupations des banques centrales dans leur prétendue lutte contre l’inflation.

(Article paru d’abord en anglais le 9  septembre2022)

Loading