La répression policière des manifestants anti-monarchie au Royaume-Uni démolit les prétentions démocratiques de l’élite dirigeante

Lors du passage du cortège de la reine dans différentes villes, avant les funérailles nationales de la semaine prochaine, la police a arrêté et menacé des personnes qui protestaient contre la monarchie.

Les gens regardent le cortège, avec le corbillard transportant le cercueil de la Reine Elizabeth, partir de la cathédrale St Giles en direction de l’aéroport d’Édimbourg, le 13  septembre 2022. [AP Photo/Petr Josek] [AP Photo/Petr Josek]

Au moins quatre personnes ont été arrêtées à Édimbourg, en Écosse, dont une femme qui a ensuite été inculpée. Un homme a été arrêté à Oxford lors d’un événement de proclamation pour Charles  III, puis libéré par la police de Thames Valley.

Voici quelques exemples d’arrestations:

  • À Édimbourg, une femme a été arrêtée «en relation avec une violation de la paix» pour avoir brandi une pancarte disant «P*tain d’impérialisme, abolissez la monarchie» devant la cathédrale de Saint Giles où le cercueil de la reine devait arriver.
  • Un homme de 74  ans a été inculpé à Édimbourg pour la même «infraction».
  • Un homme de 22  ans, identifié comme Rory, a été arrêté pour avoir crié: «[Prince] Andrew, tu es un vieux malade» pendant la procession royale d’Édimbourg. Il a été inculpé d’atteinte à l’ordre public.
  • À Oxford, Symon Hill fut arrêté et menotté pour «trouble à l’ordre public» après avoir crié «qui l’a élu?» pendant la lecture de la proclamation de Charles.
  • Lundi, une femme a été sortie du Parlement à Londres pour avoir brandi une pancarte sur laquelle on pouvait lire «Pas mon roi» pendant que Charles s’adressait aux députés. Une vidéo de l’incident publiée par l’Evening Standardest devenue virale sur Twitter avec plus de 4,7  millions de vues.
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Le déluge des fadaises pro-monarchistes auquel la population est soumise mobilise, comme c’en est l’intention, la lie des éléments droitiers.

Lorsque le jeune homme a crié à Édimbourg des commentaires sur le prince Andrew [en relation avec son amitié avec le délinquant sexuel condamné Jeffrey Epstein] il a été violemment projeté au sol par un homme, puis rudoyé par deux autres avant d’être emmené par la police et arrêté.

La manchette du tabloïd Suna salué la «démolition» d’un «voyou jeté à terre par des personnes pleurant la reine».

Pour sa part, la BBC a diffusé des interviews de gens ayant assisté à l’événement d’Édimbourg, censé être un échantillon des sentiments de la population. Parmi elles, un jeune homme portant un maillot du Rangers Football Club a déclaré qu’il était présent «parce que je suis un fier patriote dans mon propre pays. Je pense que la monarchie a sa place, mais toute la tradition et la fierté que je ressens sont en train de disparaître. Il n’y a plus beaucoup de patriotes en Grande-Bretagne et en Écosse».

Les Rangers sont connus pour le soutien sectaire considérable apporté par leurs fans aux groupes paramilitaires loyalistes en Irlande du Nord.

Lundi également, Paul Powlesland, un avocat, a été menacé d’arrestation à Londres. La vidéo de l’événement a été vue par plus de 1,4  million de personnes.

Powlesland a tweeté: «Je suis allé à Parliament Square et j’ai brandi une feuille de papier vierge. Un policier est venu et m’a demandé mes coordonnées. Il m’a confirmé que si j’écrivais “Pas mon roi”, il m’arrêterait en vertu de la loi sur l’ordre public parce que quelqu’un pourrait être offensé».

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S’exprimant mardi dans l’émission GMB sur ITV, Powlesland a déclaré: «J’étais devant le Parlement, le centre de notre politique, où quelqu’un s’est proclamé roi et a dit que j’étais son sujet. Je pense que j’ai au moins la possibilité de donner mon avis sur la question en termes très polis».

La colère généralisée suscitée par la répression policière a provoqué une réponse de commentateurs politiques de premier plan et chroniqueurs de journaux ayant l’habitude de défendre les intérêts de l’impérialisme britannique. Ils se sont sentis obligés d'avertir que les attaques de la police contre les personnes d’opinion républicaine – représentant au moins un quart de la population – sapaient la confiance dans les institutions de l’État.

Andrew Marr, qui, jusqu’à récemment, dirigeait le programme phare de commentaires politiques de la BBC, dit au début de son émission, LBC Tonight with Andrew Marr: «Une monarchie qui ne peut survivre à quelques huées et morceaux de carton est plutôt fragile, n’est-ce pas?» Il a prévenu: «Ce genre de mesures policières idiotes et autoritaires est en fait, à long terme, dangereux pour la monarchie. Si la suggestion est que nous pouvons avoir soit un roi soit la liberté d’expression, des millions d’entre nous diront – Oh, la liberté d’expression, je crois, merci».

Pippa Crerar, rédactrice politique du Guardian, a tweeté: «Que vous soyez d’accord avec elle ou non, cette femme [éloignée du palais de Buckingham par une phalange de policiers] a le droit de protester. Ce n’est pas non plus un exemple isolé. La police doit faire attention à ne pas dépasser les bornes». La chroniqueuse du GuardianMarina Hyde a également estimé qu’«étouffer la dissidence publique peut se retourner contre ceux qui ont le pouvoir, d’une façon que même eux ne peuvent prévoir ».

Lundi à 21h16, la police métropolitaine de Londres, qui monte la plus grande opération de maintien de l’ordre de son histoire autour de la mort de la reine, a été contrainte de publier un communiqué du Deputy Assistant CommissionerStuart Cundy déclarant: «Nous sommes au courant d’une vidéo en ligne montrant un policier parlant avec un membre du public [Powlesland] devant le Palais de Westminster plus tôt dans la journée. Le public a absolument le droit de protester. Nous l’avons clairement dit à tous les agents impliqués dans l’opération de police extraordinaire actuellement en cours et continuerons à le faire».

Beaucoup de ceux opposés à cette répression ont fait remarquer que la police menace d’arrêter ceux qui protestent contre la monarchie en utilisant la législation draconienne mise en place par le gouvernement conservateur il y a juste quelques mois.

Dans un article intitulé «Une pancarte anti-monarchie pourrait-elle vous faire arrêter après le décès de la Reine?» Sky News a reconnu que «la Loi sur la police, la criminalité, les condamnations et les tribunaux est entrée en vigueur cette année. Elle donne à la police plus de pouvoir pour perturber les manifestations considérées comme ayant un “impact significatif” sur les personnes se trouvant à proximité».

La répression de la liberté d’expression ne serait pas possible sans le soutien du Parti travailliste et des syndicats. Dans l’heure qui a suivi la mort de la reine, les syndicats des postes et des chemins de fer ont annulé les grèves nationales en cours et à venir. Le Royal College of Nursing a même interrompu un vote de grève en cours auprès de quelque 300.000  membres, «par respect».

Mardi, le chroniqueur du Guardian et membre du Parti travailliste Owen Jones a fait état de directives «envoyées à tous les députés travaillistes par la direction du parti, leur interdisant de publier quoi que ce soit sur les réseaux sociaux, à l’exception d’hommages à la reine ou de ce que le parti leur demandera, et leur interdisant de parler aux médias».

Parmi les édits rendus, on peut citer: «Toutes les campagnes et activités du parti doivent rester suspendues jusqu’à nouvel ordre»; «Lorsqu’ils sont en public, continuer à suivre le code vestimentaire (couleurs sombres et noires) pendant cette période»; «Toutes les communications politiques, y compris les mises à jour et bulletins d’information des députés, doivent être reportées pendant cette période».

Les événements des derniers jours ont démasqué de façon dévastatrice les prétentions démocratiques de l’élite dirigeante britannique, qui met en place la structure d’un État policier.

Depuis huit mois, la population est abreuvée d’une propagande incessante qui dit que l’enjeu de la guerre contre la Russie en Ukraine est l’avenir même de la démocratie et de l’État de droit. Les bellicistes ne se lassent pas de déclarer que si quelqu’un tente de protester dans la Russie de Poutine, y compris en brandissant des pancartes, il sera arrêté sur-le-champ.

C’est pourtant ce scénario là qui se joue sous les yeux de millions de gens alors qu’on proclame chef d’État un parasite super riche qui en a prétendument acquis le droit en naissant – l’antithèse même de la règle démocratique. Powlesland a été menacé d’arrestation à quelques mètres de Westminster Hall, où ce même roi Charles  III disait en pontifiant que le parlement était «l’instrument de notre démocratie qui vit et respire».

La répression étatique des protestations anti-monarchie a lieu au moment où le gouvernement conservateur de Truss prépare une législation visant à criminaliser les grèves dans certaines industries et services essentiels. Cela confirme que dans une société déchirée par des inégalités sociales sans précédent et au milieu d’une éruption de lutte des classes, interrompue seulement par une période de deuil national imposée, la bourgeoisie adopte des formes de gouvernement dictatorial.

(Article paru d’abord en anglais le 14  septembre2022)

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