La classe dirigeante allemande réagit à la débâcle de l’armée russe à Kharkiv en intensifiant son offensive guerrière. Les principaux politiciens et médias du gouvernement et de l’opposition cherchent à se surpasser les uns les autres dans l’exigence de fourniture de chars et autres armes lourdes à Kiev afin de battre la Russie en Ukraine.
«L’Allemagne doit immédiatement jouer son rôle dans les succès de l’Ukraine et fournir des véhicules blindés, le char d’artillerie Marder et le char de combat Leopard 2» a déclaré à l’agence de presse dpa Marie-Agnes Strack-Zimmermann, (libéraux – FDP), présidente de la Commission parlementaire de la Défense.
Ce n’était pas «le moment d’attendre pour voir», a-t-elle ajouté. «L’avancée militaire actuelle de l’armée ukrainienne et les premiers territoires reconquis dans l’est du pays témoignent de la puissance de combat de l’Ukraine et de sa volonté inconditionnelle de reconquérir son pays envahi – en rapport avec les livraisons d’armes lourdes et d’équipements militaires de ses alliés.»
Le président de la Commission des affaires étrangères du Bundestag (parlement), Michael Roth (sociaux-démocrates – SPD), a également exigé une augmentation massive des livraisons d’armes à l’Ukraine. «Dans cette nouvelle phase de la guerre, l’Ukraine a besoin d’armes qui lui permettront de libérer les territoires occupés par la Russie et de les garder sous contrôle permanent», a déclaré Roth aux journaux du groupe de presse Funke. C’était maintenant le moment de «profiter de l’élan en faveur de l’Ukraine».
Le co-président du SPD, Lars Klingbeil, s’est joint à la demande de nouvelles livraisons d’armes. «Les Ukrainiens connaissent d’énormes succès en ce moment», s’est-il enthousiasmé dans une interview à la chaîne publique ARD. Cela avait «aussi à voir avec le fait que l’Occident, que l’Allemagne, que nous avons fourni une quantité incroyable d’armes ces dernières semaines et ces derniers mois. Et cela doit continuer. Cela va continuer».
Klingbeil n’a laissé aucun doute sur le fait que l’Allemagne inondait déjà l’Ukraine d’armes, et que l’OTAN jouait un rôle central dans cette guerre. «Nous avons des lance-roquettes», a-t-il déclaré. «Nous avons les chars Cheetah – tant de choses qui arrivent maintenant dans la deuxième tranche en Ukraine, ce qui aide. Mais, bien sûr, nous, au sein de l’Alliance occidentale, devons également évaluer si on doit organiser d’autres livraisons d’armes maintenant. Et cela doit se faire rapidement».
Les Verts sont particulièrement agressifs dans leurs demandes d’armement supplémentaire. La ministre allemande des Affaires étrangères Annalena Baerbock était à Kiev au moment de l’offensive ukrainienne et a promis son soutien à l’armée ukrainienne sur le terrain.
«Nous devrons tôt ou tard fournir à l’Ukraine des chars de combat modernes et occidentaux», a averti le politicien vert de la Défense, Anton Hofreiter. L’Allemagne devrait «livrer des chars de combat Leopard le plus rapidement possible pour éviter que les soldats ukrainiens ne meurent inutilement».
Cet argument est aussi cynique que dangereux. En réalité, la fourniture de chars de combat et d’autres armes ne permet pas de sauver des vies humaines, mais plutôt d’intensifier la guerre, avec toutes les conséquences destructrices que cela entraîne. Lundi, l’ambassadeur russe à Berlin, Sergueï Netchaev, a prévenu dans une interview au quotidien russe Izvestiaque l’Allemagne avait franchi une «ligne rouge» avec la «livraison d’armes mortelles au régime ukrainien».
L’invasion russe de l’Ukraine était dès le départ une réponse réactionnaire et désespérée du régime de Poutine à l’escalade de la politique guerrière impérialiste des États-Unis et de l’OTAN durant les trois dernières décennies. Depuis la dissolution de l’Union soviétique par la bureaucratie stalinienne, les puissances de l’OTAN ont systématiquement encerclé la Russie dans le but de subjuguer ce pays, qui est crucial sur le plan géostratégique et riche en ressources. La récente offensive a fait naître la menace d’une conflagration nucléaire.
«Il n’est pas exclu que le Kremlin conclue de cette catastrophe militaire qu’il est nécessaire de mener une escalade militaire massive, qui elle-même ne pourrait qu’entraîner une escalade de l’OTAN», notait le World Socialist Web Site dans un récent article de perspective. «Paradoxalement, les efforts désespérés du Kremlin pour parvenir à un arrangement avec l’impérialisme n’excluent pas une série d’actions susceptibles de déclencher une guerre thermonucléaire».
Mais l’impérialisme allemand, qui a déjà tenté à deux reprises au XXe siècle de soumettre militairement la Russie, pousse à développer l’offensive militaire. Dans la mesure où il y a des critiques de la ligne de conduite du gouvernement allemand, elles sont faites depuis la droite.
Ainsi, Roderich Kiesewetter, expert en politique étrangère de la CDU (chrétiens-démocrates), a appelé le gouvernement à livrer immédiatement des chars de combat à Kiev. «Pour que la contre-offensive soit un succès à long terme […], elle a maintenant besoin de tout le soutien militaire possible», a-t-il déclaré. L’Allemagne pourrait «fournir immédiatement des Marder et des Leopard, des Fox et des [chars] Dingo et donner rapidement des instructions à l’industrie pour en produire plus».
Les médias sont dans une véritable fièvre guerrière suite aux avancées ukrainiennes. «Avec les livraisons d’armes occidentales, notamment allemandes, l’Ukraine en est arrivée là. Ce n’est qu’avec des livraisons nettement plus importantes qu’elle pourra poursuivre son offensive», affirme la Süddeutsche Zeitung. Ainsi, «le chancelier, le gouvernement et la coalition “tricolore” sont également à un nouveau tournant. Ils doivent décider de la livraison de chars de combat de type Leopard 2».
«L’heure est venue pour les chars» est le titre d’un commentaire de Die Welt par le général de brigade à la retraite Klaus Wittmann. Le gouvernement allemand devait «se voir enfin incité à réfléchir de manière beaucoup plus systématique au soutien, maintes fois affirmé, que l’Ukraine requiert vraiment: des décisions plus rapides; des livraisons plus rapides de plus de systèmes d’armes et – enfin et surtout – de chars, de chars d’artillerie et de chars de transport».
«Il n’est pas digne de l’Allemagne de se référer constamment aux autres qui ne livrent pas ceci ou cela», déclare le général. Avec son enthousiasme anti-russe et pour la guerre, il aurait trouvé sa place dans la Wehrmacht d’Hitler. Bien sûr, «la coordination avec les alliés est nécessaire, mais y faire constamment appel» ressemble «à se cacher derrière les autres». Le véritable «leadership» consistait à déclarer que l’Allemagne est prête «à livrer les chars de combat et d’artillerie offerts par l’industrie».
Les déclarations des principaux politiciens du gouvernement montrent que l’Allemagne se prépare exactement à cela. Les objectifs de guerre de la classe dirigeante vont bien au-delà de l’Ukraine et de la Russie. Elle voit dans cette guerre l’occasion de raviver ses ambitions de superpuissance militaire, après ses terribles crimes des deux guerres mondiales, et de jouer un rôle central dans le nouveau partage du monde au XXIe siècle.
Dans un discours-programme sur la stratégie de sécurité nationale de l’Allemagne, lundi, la ministre de la Défense Christine Lambrecht (SPD) a déclaré que l’Allemagne devait jouer un rôle militaire de premier plan: «La taille de l’Allemagne, sa situation géographique, sa puissance économique, bref, son poids, font de nous un leader, que nous le voulions ou non. Même dans le domaine militaire».
Selon les plans de la classe dirigeante, les forces armées allemandes (Bundeswehr) doivent être mises en mesure d’agir comme une force militaire de premier plan dans l’Union européenne et l’OTAN. «Nous avons nous-mêmes besoin de forces fortes, prêtes au combat, afin de pouvoir nous défendre et défendre notre alliance en cas de besoin», a déclaré Lambrecht. L’Allemagne était prête à «soulager l’Amérique en Europe». Car, les États-Unis avaient «désormais nécessairement tourné leur attention vers la sécurité dans le Pacifique».
Le coût du retour du militarisme allemand sur la scène mondiale doit être supporté par la classe ouvrière. Lambrecht a fait l’éloge du fonds spécial de 100 milliards d’euros pour la Bundeswehr que le chancelier Olaf Scholz (SPD) a annoncé sous les applaudissements de tous les partis au Parlement peu après l’invasion russe. Elle a ensuite précisé que cette somme gigantesque n’était qu’un début.
À long terme, l’Allemagne devrait fournir suffisamment d’argent pour atteindre l’objectif de l’OTAN, consacrer 2 pour cent de son produit intérieur brut à la défense, a-t-elle déclaré. Même si les détails des capacités de la Bundeswehr sont encore en cours d’élaboration, «cela ne doit pas détourner l’attention du fait que cette somme est finalement nécessaire». On ne devait pas se faire d’illusions, a-t-elle poursuivi. «Ceux qui doivent faire plus eux-mêmes, mais qui ont moins de ressources, devront se restructurer à l’intérieur».
Ce que cela signifie en pratique est montré par l’actuel projet de budget de la coalition gouvernementale pour 2023. Alors que l’inflation et l’explosion des prix de l’énergie plongent des millions de gens dans la pauvreté, le gouvernement prévoit des coupes massives dans presque tous les secteurs sociaux. Le seul budget de la Santé doit passer de 64 milliards d’euros à 22 milliards d’euros en pleine pandémie de coronavirus, où près de 150.000 personnes sont déjà mortes rien qu’en Allemagne.
Comme par le passé, la politique de guerre et d’austérité exige la militarisation de la société à l’intérieur. La Bundeswehr jouerait « à l’avenir un rôle plus important dans notre réflexion et notre action politiques», a déclaré Lambrecht. Les temps où «nos forces armées étaient perçues exclusivement comme des acteurs dans des opérations de crise à l’étranger ou d’assistance aux institutions de l’État » étaient révolus. La Bundeswehr devait « à nouveau être considérée comme l’institution clé pour la garantie de nos intérêts généraux. Et cela veut dire tous les jours», a-t-elle ajouté.
Comme les principaux discours de politique étrangère de Scholz, Klingbeil et Baerbock ces dernières semaines, les remarques de Lambrecht sont un avertissement. La bourgeoisie allemande ne reculera une fois de plus devant rien pour poursuivre ses intérêts capitalistes et impérialistes. Elle ne peut être arrêtée que par l’intervention indépendante de la classe ouvrière sur la base d’un programme socialiste. C’est ce pour quoi luttent le Sozialistische Gleichheitspartei (SGP) et ses partis frères du Comité international de la Quatrième Internationale.
(Article paru d’abord en anglais le 14 septembre2022)
