Grande-Bretagne : le gouvernement conservateur dans la débâcle, Truss menacée de destitution

Aucun gouvernement de l’histoire britannique n’a été dans un désarroi si manifeste et aussi tôt dans son existence que celui de la Première ministre Liz Truss. En l’espace d’un mois, une politicienne autrefois surnommée «la grenade humaine» a gagné un ministre des Finances au surnom cinglant de «Kami» Kwasi Kwarteng.

Le chaos de la conférence du Parti conservateur est fondamentalement une expression de la crise qui secoue le capitalisme britannique et mondial. Un grand nombre de députés conservateurs ont décidé de rester à l’écart cette année, en raison des retombées du mini-budget désastreux de Truss et Kwarteng, qui a fait chuter les marchés. Sa politique phare, qui consistait à supprimer le taux d’imposition maximal de 45  pour cent, a été abandonnée au milieu de la conférence.

La Première ministre britannique, Liz Truss, fait un discours à la conférence du Parti conservateur à l’ICC de Birmingham, en Angleterre, mercredi  5  octobre 2022. [AP Photo/Kirsty Wigglesworth]. [AP Photo/Kirsty Wigglesworth]

Ceux qui ont assisté à la conférence y ont mené des guerres d’information féroces pour et contre Truss et sa politique, des conservateurs de haut rang et des ministres se joignant à la mêlée. En privé, les députés conservateurs ont décrit la situation comme celle d’une «maison en feu» ou d’un bateau «à la dérive et se dirigeant vers un iceberg».

Plus dommageables pour Truss furent les critiques ouvertes de leaders du parti Tory. L’ex-ministre de l’Intérieur Priti Patel a déclaré à un événement parallèle que le gouvernement «dépensait aujourd’hui sans penser à demain». L’ex-secrétaire d’État aux transports Grant Shapps a dit aux journalistes que Truss avait 10 jours pour sauver son poste de Premier ministre et qu’il ne pensait pas que les députés conservateurs allaient «rester les bras croisés».

Un haut responsable a même suggéré une nouvelle élection ; l’ancienne secrétaire à la Culture Nadine Dorries, proche alliée du leader déchu Boris Johnson, a tweeté que Truss avait besoin d’un «nouveau mandat» pour poursuivre sa politique.

Les problèmes de Truss ne se limitent pas aux ex-ministres délaissés. La ministre de l’Intérieur Suella Braverman, une alliée droitière de Truss, a annoncé qu’elle était «déçue» de la volte-face sur le taux d’imposition maximal ; un commentaire que le secrétaire à l’Égalité des chances, Simon Clarke, a loué pour son «bon sens». Braverman a dénoncé les collègues ayant «organisé un coup d’État de fait, et sapé l’autorité de la Première ministre de manière non professionnelle».

La secrétaire d’État au Commerce Kemi Badenoch s’est contentée de déplorer une conférence «gâchée» par des députés conservateurs qui avaient «essayé de lancer des grenades» à Truss, tout en critiquant Braverman pour ses commentaires «incendiaires». Le secrétaire gallois Robert Buckland a demandé aux critiques de «se taire».

Truss a essayé de faire bonne figure dans son discours de leader. Elle a ressorti une platitude thatchérienne après l’autre pour essayer d’apaiser les délégués du congrès. Dans sa quête de «croissance à tout prix», elle a essayé de rallier le parti contre le véritable ennemi – la «coalition anti-croissance» du Parti travailliste, des «syndicats militants», du Scottish National Party et de tous les «séparatistes» qui tentaient de détruire le Royaume-Uni, les «ennemis de l’entreprise», la «gauche dure» et les manifestants écologistes.

Elle s’est largement appuyée sur ce que l’aile droite du parti regarderait comme des engagements plaisant aux foules : «réaliser la promesse du Brexit» et «se tenir aux côtés de l’Ukraine». Elle lança des éléments sonores thatchériens comme : une «main de fer sur les finances de la nation», un «État allégé», une volonté de «faire ce qu’il fallait» et de «faire les choix difficiles».

Mais, Truss ne put aborder les causes de la crise qui secoue son gouvernement. Elle n’a fait qu’une référence limitée aux signes d’effondrement de l’économie mondiale, expliquant que ces facteurs économiques externes étaient responsables de toutes les difficultés à appliquer son programme de baisse des impôts. Elle promit avoir «écouté» ceux qui voulaient la fin des emprunts supplémentaires du gouvernement. Mais c’était de la schizophrénie, mêlée à l’insistance que son revirement sur le taux d’imposition maximal avait laissé intactes la plupart de ses réductions de plusieurs milliards d’impôts sur les sociétés.

Elle n’a fait aucune référence à la vague croissante de grèves et de manifestations en Grande-Bretagne et dans le monde. Cela a forcé le Daily Mailà réitérer ses projets de «nouvelles restrictions légales [lois sur le service minimum] aux grèves des enseignants, des médecins, des soignants et des pompiers», ainsi que des travailleurs des transports.

Les adversaires conservateurs de Truss ne se contenteront jamais d’une telle dérobade, face aux exigences des investisseurs mondiaux qui réclament des mesures d’austérité immédiates pires que tout ce qui fut annoncé jusqu’ici.

Le fait que le centre d’intérêt des querelles intestines du Parti conservateur se soit déplacé vers des plans de réduction brutale des allocations montre l’autre préoccupation majeure de certaines sections du parti. Truss et Kwarteng auraient l’intention de mettre un terme à l’augmentation des prestations sociales en fonction de l’inflation, comme promis par Johnson, afin d’aider à financer les cadeaux fiscaux massifs aux entreprises et aux riches. Plusieurs journaux ont cité des sources qui affirment qu’une rébellion majeure se prépare parmi ses députés.

La Première ministre Liz Truss (à gauche) et le ministre des Finances Kwasi Kwarteng discutent de leur plan de croissance avant une déclaration fiscale à la Chambre des communes le 23  septembre. Au 10, Downing Street, 22  septembre 2022 [Photo de Rory Arnold/No 10 Downing Street/Flickr / CC BY-NC-ND 4.0] [Photo by Rory Arnold/No 10 Downing Street/Flickr / CC BY-NC-ND 4.0]

La leader de la Chambre des communes, Penny Mordaunt, a brisé la discipline du cabinet mardi en déclarant qu’il était «logique» d’augmenter les prestations en fonction de l’inflation. David Frost, habituellement un critique féroce de Mordaunt, a commenté: «Je pense qu’elle a raison».

Ce qui inquiète les conservateurs, c’est que la baisse des allocations à ce stade alimenterait une opposition sociale croissante. Truss est le deuxième Premier ministre méprisé par la population en deux mois et elle se dirige rapidement vers une collision avec une classe ouvrière qui entre en action comme partie d’une résurgence mondiale de la lutte des classes. S’exprimant mercredi matin, l’ancien Premier ministre travailliste Gordon Brown a mis en garde contre un «soulèvement national» si la baisse des allocations était appliquée.

La panique du Parti conservateur met en évidence la dépendance absolue du gouvernement de la bureaucratie travailliste et syndicale pour contrôler l’opposition de la classe ouvrière. À ce moment le plus opportun, tous les discours sur la grève générale tenus par des gens comme Mick Lynch, secrétaire général du syndicat du Rail, ont disparu. Au lieu de quoi le leader de la grève la plus importante du Royaume-Uni s’est mis à faire des signes amicaux à la nouvelle secrétaire aux Transports de Truss, Anne-Marie Trevelyan.

Dans son discours à la conférence, Trevelyan a déclaré qu’elle voulait aider à «trouver une zone d’atterrissage avec laquelle nous puissions tous travailler», ajoutant: «Je peux vous dire qu’il y a un accord à conclure entre les syndicats et nos opérateurs de train».

Le syndicat du Rail RMT a réagi chaleureusement en déclarant à ses membres: «Votre détermination a amené les employeurs à la table des négociations. Le gouvernement, qui contrôle les négociations, a également commencé à rencontrer votre syndicat».

Lynch a décrit ces rencontres comme un «bon début».

Pendant ce temps, le Parti travailliste poursuit ses efforts pour rassurer les grandes entreprises en leur montrant qu’il est fiable et prêt à remplacer le Parti conservateur si nécessaire, mais seulement quand on le lui demandera. Son avance sur les conservateurs dans les sondages est sans précédent, près de 30  points, un record depuis 20  ans, et de 38  points dans circonscriptions du «mur rouge» du nord, dont une grande partie avaient été gagnés par Johnson.

Pourtant, le leader travailliste Sir Keir Starmer ne soulèvera même pas la question d’une élection générale. Il s’adresse entièrement aux députés conservateurs et aux grandes entreprises pour qu’ils collaborent afin de stabiliser le navire. «Le Labour travaillera avec tout le monde pour s’assurer qu’un semblant de santé économique soit restauré», écrit-il dans le Daily Telegraph.

Sir Keir Starmer, chef du Parti travailliste, et la Première ministre britannique Liz Truss arrivent à Westminster Hall, au palais de Westminster où la Chambre des communes et la Chambre des lords se réunissent pour exprimer leurs condoléances, à Londres, lundi  12  septembre 2022. [AP Photo/Markus Schreiber, Pool] [AP Photo/Markus Schreiber, Pool]

Si sauver le gouvernement conservateur dépasse les pouvoirs de Starmer, il offre alors la chance d’un gouvernement d’unité nationale ou d’un gouvernement travailliste poursuivant la même politique pro-guerre et pro-austérité. Dans le même article du Telegraph, il déclare que les travaillistes ont repris le flambeau de la «gestion prudente des finances de la nation» qui avait été «abandonné» par le Parti conservateur.

Le croisement du Parti conservateur et du Parti travailliste est de plus en plus ouvert et complet. Le slogan lancé par Truss dans son discours, «la Croissance, la croissance et encore la croissance», a été volé à Starmer. Un député conservateur a fait à la conférence ce commentaire éloquent: «Je préférerais voir Keir Starmer à Downing Street que ce Parti conservateur».

Après que Braverman eut vanté sa politique visant à interdire aux réfugiés venant au Royaume-Uni par des routes «illégales» de demander l’asile, la ministre des Finances fantôme Rachel Reeves a lancé depuis la droite une attaque virulente contre «12  ans d’échec des gouvernements conservateurs». Reeves a déclaré, «le problème, c’est que le gouvernement n’expulse pas les gens aujourd’hui». Elle a demandé aux conservateurs de «se ressaisir» et de «faire sortir les gens du pays».

(Article paru d’abord en anglais le 6  octobre 2022)

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