Selon les dernières données de la Banque mondiale (BM), la pauvreté en Ukraine a plus que décuplé depuis le début de la guerre entre les États-Unis, l’OTAN et la Russie. Officiellement, 25 pour cent de la population du pays est aujourd’hui pauvre, comparé aux 2 pour cent prétendus d’avant février 2022. Deux chiffres largement sous-estimés, car l’Ukraine avait déjà le PIB par habitant le plus bas ou presque de tous les pays européens avant l’invasion russe. Son gouvernement a longtemps fixé un seuil de pauvreté absurdement bas afin de sous-estimer le nombre de ceux vivant au jour le jour.
Alors que les autorités prévoient que le taux de pauvreté pourrait atteindre 60 pour cent ou plus l’année prochaine, l’Ukraine connaît un dénuement qu’on n’a pas trouvé sur le continent européen depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.
Le taux de chômage s’élève actuellement à 35 pour cent et les salaires ont chuté de 50 pour cent au printemps et en été pour certaines catégories de travailleurs. On estime que les segments les moins bien payés de la main-d’œuvre – les étudiants et les ouvriers non qualifiés – survivent avec un salaire mensuel d’environ 291 dollars. Alors que son économie est en passe de se contracter de 35 pour cent cette année, selon le Fonds monétaire international (FMI), la dette publique de l’Ukraine a grimpé en flèche pour atteindre 85 pour cent du PIB.
Les biens et services de base sont à la fois indisponibles et inabordables pour des millions de gens, car l’inflation, qui s’élevait à 24,4 pour cent en septembre, ronge les salaires et les retraites des travailleurs. Une étude conjointe récemment publiée par l’Organisation mondiale de la santé et le ministère ukrainien de la Santé a révélé que 22 pour cent des Ukrainiens n’ont pas accès aux médicaments essentiels. Pour les 6,9 millions de personnes déplacées à l’intérieur du pays, ce chiffre s’élève à 33 pour cent.
Quatre-vingt-quatre pour cent des interrogés ont déclaré que les prix étaient trop hauts et 46 pour cent que les médicaments dont ils avaient besoin n’étaient tout simplement pas disponibles. Les médicaments les plus difficiles à obtenir – ceux qui traitent la tension artérielle, les problèmes cardiaques et la douleur, ainsi que les sédatifs et les antibiotiques – révèlent que la population a du mal à faire face suite à des décennies de mauvaise santé due à la pauvreté et au traumatisme physique et psychologique de la guerre.
Si les responsables des États-Unis et de l’OTAN sont en mesure d’envoyer des quantités massives de puissance de feu sur les lignes de front de l’Ukraine en l’espace de quelques semaines, la livraison de biens humanitaires vitaux semble elle, être un défi logistique impossible à relever.
Pendant ce temps, le COVID-19 se propage, avec 23.000 nouveaux cas enregistrés entre le 10 et le 16 octobre seulement. Le taux de vaccination contre le coronavirus en Ukraine est inférieur à 45 pour cent et seule une petite partie de la population a reçu une première ou une deuxième dose de vaccin. Avant même le déclenchement de la guerre, l’Ukraine était, selon les termes mêmes du président Zelensky, «médicalement nue» en raison des années de mesures d’austérité imposées par les prêteurs étrangers.
Plus de 7 pour cent du parc immobilier du pays a été endommagé ou détruit et des millions de gens n’ont plus accès au chauffage, à l’électricité et à l’eau. La semaine dernière, 30 pour cent des centrales électriques du pays ont été mises hors service. Selon les médias, en prévision de l’hiver, les gens ramassent du bois et construisent des poêles de fortune dans les bâtiments abandonnés qui ont encore un toit. Dans ces conditions, le gouvernement de Kiev a récemment suggéré à tout le monde de recharger ses appareils électriques et de faire le plein de piles et de lampes de poche, en prévision de coupures de courant permanentes.
Les personnes âgées, immobiles et handicapées sont parmi les plus vulnérables. Sur une population de 44,13 millions d’habitants avant la guerre, l’Ukraine compte 2,7 millions de personnes officiellement enregistrées comme handicapées. Des milliers d’entre elles sont hébergées dans des orphelinats et maisons de retraite souvent horribles, qui manquent cruellement de fonds et où elles sont particulièrement vulnérables aux ravages de la guerre. Human Rights Watch et d’autres groupes à but non lucratif ont fait des déclarations en août indiquant que les autorités avaient ignoré de nombreuses personnes institutionnalisées dans leurs plans d’évacuation et les avaient abandonnés.
Des articles sont apparus faisant état d’infirmes mentaux enchaînés à des lits et d’enfants sous-alimentés laissés à l’abandon dans leurs propres déchets. En septembre, les médias occidentaux ont diffusé des articles affirmant que les forces russes utilisaient ces populations comme «boucliers humains», sans mentionner que pour le gouvernement ukrainien, elles étaient depuis longtemps des déchets humains.
Le gouvernement de Kiev demande une aide importante aux agences internationales et aux États étrangers, car une écrasante partie de son budget national est absorbée par les dépenses militaires et le service de la dette, ainsi que par le paiement des salaires et des pensions. Selon le Premier ministre Denys Shmyhal, 60 pour cent du budget de l’Ukraine est désormais consacré à la défense. Le directeur régional de la BM pour l’Europe de l’Est, Arup Banerji, a récemment déclaré que si l’Ukraine ne recevait pas rapidement de nouveaux financements, elle devrait soit réduire encore les dépenses sociales, soit recourir à la planche à billets, faisant grimper l’inflation.
S’exprimant la semaine dernière à une réunion annuelle du FMI, le président ukrainien Zelensky a demandé 55 milliards de dollars supplémentaires à la communauté internationale – 38 milliards pour couvrir le déficit budgétaire de l’année prochaine et 17 milliards pour les infrastructures. La BM estime toutefois que le coût global de la reconstruction de l’Ukraine est plus de six fois supérieur à ce montant, soit 349 milliards de dollars.
Mais les gouvernements étrangers sont loin d’être aussi généreux avec leur porte-monnaie qu’avec leurs stocks d’armes. Alors que les financiers et les politiciens ne cessent de dire qu’il faut accorder à l’Ukraine des subventions dans le cadre de plans de financement similaires au Plan Marshall, une grande partie de ce qui est actuellement promis au pays arrive sous forme de prêts ou pas du tout.
Dans un commentaire du 12 octobre dans le South China Morning Post, l’économiste de droite Anders Aslund note que sur les 35 milliards de dollars promis par le FMI à l’Ukraine pour l’aider à faire fonctionner son gouvernement et maintenir ouvertes écoles et structures de santé, il n’a débloqué que 20 milliards de dollars. Et sur les 9 milliards d’euros que l’UE s’est engagée à verser au pays en mai, seul un milliard a été envoyé.
Parlant des besoins financiers «très importants» de l’Ukraine, la directrice générale du FMI, Kristalina Georgieva, a indiqué à la mi-octobre que son agence préparait des entretiens avec les responsables ukrainiens. Il s’agisssait «de discuter des plans budgétaires de l’Ukraine et d’un nouvel instrument de surveillance du FMI qui devrait ouvrir la voie à un programme complet du FMI dès que les conditions le permettront».
Autrement dit, s’il reste quelque chose de l’Ukraine, le FMI a l’intention d’utiliser la destruction physique du pays afin d’accroître sa surveillance du gouvernement et de l’économie, et imposer privatisations et coupes massives des dépenses sociales. La récente nomination du ministre ukrainien des Finances Sherhiy Marchenko à la présidence tournante du Conseil des gouverneurs du FMI montre l’engagement total de la bourgeoisie ukrainienne dans ce projet de longue date. Les prêteurs internationaux saignent l’Ukraine à blanc depuis des décennies.
Et même dans des conditions où des subventions, et non des crédits, sont accordées au pays, l’Ukraine sera tenue en laisse. Une analyse récente de Deloitte Insights, une publication en ligne de la direction financière internationale a souligné pour la première fois l’importance de la «lutte contre la corruption» et de la «prévention de la fraude» dans tous les accords de financement en cours avec l’Ukraine. Lorsque cela lui conviendra, la communauté internationale découvrira, une fois de plus, que les «combattants de la liberté» de Kiev sont une bande de voleurs.
Illustration de ce qui se prépare, le gouvernement ukrainien a, durant l’été, fait passer avec le soutien avide de ses alliés occidentaux, une série de «réformes» qui ont éviscéré salaires et droits des travailleurs, au motif que la loi martiale avait été imposée dans le pays. Les contrats dits «zéro heures» sont désormais légaux. En outre, tous ceux employés par des petites et moyennes entreprises, environ 70 pour cent de la main-d’œuvre, se sont vu refuser les protections sur le lieu de travail prévues par le code national du travail, qui n’est plus applicable à leur catégorie d’emploi. Des mesures censées être temporaires, mais que le gouvernement a clairement l’intention de maintenir indéfiniment.
Pour justifier l’adoption de la nouvelle législation, le parti de Zelensky, qui porte le nom grossièrement abusif de Serviteur du Peuple, a insisté pour dire que l’Ukraine souffrait d’une «sur-réglementation extrême de l’emploi» qui «créait des obstacles bureaucratiques… pour l’accroissement de la compétitivité des employeurs». Le ministre du Parlement Danylo Hetmantsev a dénoncé la réglementation du travail comme étant en contradiction avec un pays «libre, européen et orienté vers le marché».
(Article paru d’abord en anglais le 25 octobre 2022)
