Russie : alors que la détresse économique grandit, le gouvernement classe comme information secrète la richesse et les revenus des responsables russes.

Les indices publiés depuis le début de l'année 2023 montrent que des pans entiers de l'industrie russe, le trésor du pays et les masses de travailleurs sont dans la détresse économique. Alors que les signes de ces problèmes se multiplient, la Douma russe a récemment adopté une loi mettant fin à l'obligation pour les élus parlementaires de déclarer publiquement leur patrimoine et leurs revenus. Cette mesure a été justifiée par des raisons d'opportunité militaire.

Des personnes font la queue pour retirer des dollars américains et des euros à un guichet automatique à Saint-Pétersbourg, en Russie, le vendredi  25  février 2022.

Malgré des ventes record de pétrole et de gaz, le Kremlin n’a pas surmonté les effets des sanctions occidentales paralysantes imposées après l’invasion de l’Ukraine par la Russie, en réponse à des années de provocations des États-Unis et de l’OTAN. Alors que Washington et ses alliés intensifient leur militarisme – en clamant de plus en plus ouvertement leur intention de briser et de «décoloniser» la Russie, la classe dirigeante de Moscou se dirige vers une collision avec sa propre classe ouvrière, une population qu’elle ne peut qu’exploiter et pas défendre.

Fin janvier, la nouvelle est tombée que la construction automobile en Russie avait diminué de 58,8  pour cent sur un an, atteignant un bas niveau jamais vu depuis l’ère de la «stagnation» sous le dirigeant soviétique Leonid Brejnev. Ce déclin, rapporté par l’Association of European Business s’appuyant sur des données officielles russes, a ramené le pays 50  ans en arrière. L’expert industriel Sergei Slyanov a qualifié la situation de «catastrophique» dans une interview au média Nastoyashschye Vremya. Les usines, dit-il, sont remplies de voitures à moitié construites.

L’année dernière, toutes les usines automobiles du pays ont cessé leurs activités à un moment ou à un autre. La plupart n’ont pas repris leurs activités, les constructeurs américains et européens s’étant complètement retirés du marché russe. Citroën, Opel, Peugeot, Mitsubishi, Volkswagen, Mazda, Ford, Mercedes-Benz, Hyundai-Kia, Nissan et Toyota ne sont que quelques-unes des sociétés ayant fermé leurs installations sur le territoire russe, de Saint-Pétersbourg à Vladivostok.

Selon le Rosstat, l’agence de statistiques du pays, en octobre de l’année dernière, 27,1  pour cent des ouvriers de l’automobile étaient au chômage technique et 8,4  pour cent travaillaient à temps partiel. L’industrie emploie directement 300.000  et indirectement environ 3  millions de personnes. L’usine Hyundai de Saint-Pétersbourg, deuxième ville de Russie, qui a fermé ses portes, a licencié 2.180  travailleurs le mois dernier.

À propos de la province russe située entre la Pologne et la Lituanie, le long de la mer Baltique, Slyanov a déclaré: «Compter précisément le nombre de personnes qui ont survécu dans la région de Kaliningrad, à Avtotor, par exemple – c’est très difficile d’imaginer une telle chose. Ce n’est pas pour rien qu’on leur a donné des terres et qu’on a semé des pommes de terre, de sorte que ces personnes, qui produisaient récemment des BMW, sont maintenant transformées en paysans et au moins ne mourront pas de faim».

Si les constructeurs chinois ont repris certaines installations désaffectées, cela ne suffit pas à compenser la production perdue. Les nouvelles voitures, deux fois plus chères que celles fabriquées avant la guerre, sont hors de portée de la plupart des Russes. Selon une analyse des données gouvernementales réalisée par l’École supérieure d’économie de Russie, les revenus réels en 2022 étaient inférieurs de 8 à 9  pour cent à ceux de 2013, une décennie de croissance ayant été essentiellement anéantie.

Les constructeurs automobiles russes n’ont ni la technologie ni le savoir-faire nécessaire, pour relancer la production à grande échelle, car le secteur est dominé par des entreprises étrangères depuis des décennies. Actuellement, les producteurs d’AvtoVaz, l’énorme usine phare de la Russie à Togliatti, sont en grande partie à court de peinture, et on ne peut acheter une automobile que dans l’une de trois couleurs.

Dans son interview, Slyanov a noté que le gouvernement restait silencieux sur les conditions dans d’autres industries. «Nous pouvons constater que l’aviation ne se porte pas bien non plus, mais nous ne savons pas ce qui se passe avec les navires, ce qui se passe avec la nourriture, les vêtements, les médicaments. Nous ne pouvons que deviner», a-t-il déclaré.

Le Kremlin a récemment vanté des données qui montrent que le niveau de pauvreté et de chômage est historiquement bas en Russie, et que l’inflation est en baisse. Mais ces statistiques et ces affirmations reposent sur un mélange de demi-vérités et de dissimulations.

Si l’inflation, qui s’élevait à environ 12 pour cent l’année dernière, a diminué, le fait que les hausses de prix ralentissent ne signifie pas que les travailleurs qui ne pouvaient pas s’offrir de biens aux prix d’hier pourront soudain se les offrir aux prix d’aujourd’hui. Si l’on ne pouvait pas acheter une livre de beurre à 1  dollar en décembre, on ne pourra pas l’acheter à 1,05  dollar en janvier. Une baisse du taux d’inflation de 12  pour cent à 5 ou 8  pour cent en 2023 n’améliore pas la situation d’une seule personne qui travaille.

Les coûts continuent d’augmenter dans les secteurs de l’économie les plus centraux pour le budget des familles. L’an dernier, le gouvernement russe a autorisé ce qui était censé être une augmentation maximale de 9  pour cent des tarifs des services. Mais les ménages et les entreprises de tout le pays déclarent être frappés par des factures de 30 à 40  pour cent plus élevées, voire plus.

Dans de nombreuses villes, les habitants font circuler des pétitions pour s’opposer à ces nouveaux tarifs. Un pétitionnaire de Saint-Pétersbourg a déclaré qu’entre novembre et décembre de l’an dernier, sa facture est passée de 3.000 à 5.100  roubles par mois, alors que sa consommation n’a pas augmenté de même. En comparant le prix qu’il avait payé pour le gaz en décembre 2021 et en décembre 2022, un habitant d’Orenbourg a vu ses charges doubler.

Le gouvernement russe insiste pour dire que les hausses de prix sont nécessaires pour couvrir le coût des infrastructures de services publics délabrées du pays. Selon un article du 26  janvier dans Nezavisimaya Gazeta, 6.000  pannes de services publics se produisent d’une forme ou d’une autre chaque mois en Russie, entraînant pannes d’électricité, coupures d’eau et pannes de chauffage. «Les gens meurent souvent», rapporte le journal. Au total, le pays doit remplacer plus de 952.000  kilomètres de réseaux de chauffage, d’eau et d’égouts.

En 2022, le gouvernement a pris des mesures limitées pour soutenir les revenus de certaines couches les plus défavorisées de la population. Il a versé certains paiements de soutien aux familles et indexé les retraites, leur accordant une hausse générale de 10  pour cent. L’effet fut de faire passer beaucoup juste au-dessus du seuil de pauvreté officiel, absurdement bas, de sorte que même s’ils sont désespérément pauvres, on ne les comptabilise pas comme tels.

L’État n’est cependant pas disposé à étendre le mirage. La Douma russe a récemment refusé d’augmenter les pensions des gens en âge de prendre la retraite qui continuent à travailler. Autrement dit, un homme de 65  ans ayant toujours un emploi d’agent de sécurité recevra sa pension, mais sans la hausse de 10  pour cent donnée aux retraités ne travaillant pas du tout. En outre, en 2023, personne en Russie ne pourra prétendre à la retraite. Lorsque le gouvernement a fait passer les réformes des retraites en 2016, il a créé un écart dans les années où les individus sont éligibles à la retraite, si bien que ceux n’ayant pas atteint une date limite antérieure doivent attendre plusieurs années de plus pour cesser de travailler.

La détresse socio-économique généralisée en Russie prend différentes formes. Un demandeur d’emploi sur cinq fait état de longues recherches pour trouver un nouveau travail, selon Zarplati.ru. Parmi les actifs de moins de 35  ans, seuls 17,7  pour cent gagnent assez pour qu’on les dise appartenant à la «classe moyenne», selon une nouvelle étude du Centre d’études sur la stratification de l’École supérieure d’économie de l’Université nationale de recherche.

Selon une agence fédérale, 40  pour cent des Russes n’ont pas assez d’économies pour tenir juste trois mois en cas de perte d’emploi. Les crimes liés à la production de drogue ont augmenté de 40  pour cent, selon le ministère des Affaires internationales. Le pays entre dans sa septième année de déclin démographique. En 2023-2024, le taux de natalité devrait être le plus bas jamais enregistré, note l’institut Gaidar. L’une des raisons principales est que les jeunes sont trop endettés pour avoir des enfants.

Un rapport basé sur une enquête récente de sociologues du MGIMO et de l’Université des finances avertit que la situation socio-économique en Russie est «lourde de risques d’explosion sociale».

Si le Kremlin s’empresse de souligner l’importance des revenus que la Russie tire de la vente d’hydrocarbures, il n’en reste pas moins que le trou dans le trésor public est de plus en plus grand. L’État accuse un déficit budgétaire de 2.000  milliards de roubles, soit environ 2,2  pour cent du PIB et les experts s’attendent à ce qu’il atteigne 6.000  milliards. Le gouvernement doit financer sa guerre désastreuse alors qu’il a perdu, selon la chambre haute du parlement, des milliers de milliards de recettes dû aux allégements fiscaux accordés aux entreprises. Le pays continue d’exporter des quantités massives de pétrole et de gaz, mais les acheteurs exigent des remises de 30 à 40  pour cent sur les prix mondiaux car, dû aux sanctions occidentales, c’est un «marché d’acheteur».

C’est dans ces conditions que la Douma d’État vient de promulguer une loi mettant fin à l’obligation pour les parlementaires de déclarer revenus ou patrimoine. Un autre effort est en cours pour étendre cette mesure à des milliers d’autres responsables gouvernementaux. De nombreux politiciens locaux et régionaux peuvent déjà garder leurs richesses secrètes, étant aussi hommes d’affaires et ayant décidé depuis longtemps, sans aucun doute par générosité de cœur, de renoncer à un maigre salaire gouvernemental. Ils ne sont donc pas obligés de rien révéler, ou presque rien de leur richesse.

Il est clair que la classe dirigeante russe craint que, dans des conditions de souffrance sociale croissante et de guerre ingagnable fomentée par les puissances impérialistes et menée pour la défense des oligarques russes, la connaissance de sa richesse ne provoque une explosion sociale.

La Douma d’État étudie simultanément une loi qui permettra aux commandants et à la police militaires d’arrêter et de détenir des soldats ordinaires pour des raisons disciplinaires en période de conscription, de guerre et de loi martiale, sans même avoir besoin de la décision d’un tribunal militaire,

(Article paru d’abord en anglais le 10 février 2023)

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