Le séisme en Turquie et en Syrie et le danger imminent qui menace Istanbul

Le bilan officiel des deux tremblements de terre du 6 février centrés à Kahramanmaraş, qui ont dévasté la Turquie et la Syrie, a maintenant dépassé les 58 000. Il y a 50 096 décès confirmés en Turquie et 8 476 en Syrie. Le 20 mars, le vice-président turc Fuat Oktay a annoncé que 6 807 des personnes décédées en Turquie étaient des ressortissants étrangers. La grande majorité d'entre eux étaient des Syriens qui avaient fui vers la Turquie pour échapper à la guerre dans leur pays.

Istanbul, Turquie, vue depuis la colline de Çamlıca sur la rive asiatique du détroit du Bosphore , novembre 2013. [Photo by Alexxx Malev / CC BY-NC-SA 3.0]

L'impact du tremblement de terre de Kahramanmaraş a été énorme. Après le premier séisme, près de 14 000 répliques d'une magnitude allant jusqu'à 6,7 se sont produites dans la région. Ces tremblements de terre, centrés à Kahramanmaraş, ont touché 13,5 millions de personnes en Turquie sur une superficie de 1 000 kilomètres carrés. Ils ont été ressentis jusqu'au Liban, à Chypre, en Irak, en Israël, en Jordanie, en Iran et en Égypte, poussant les gens à aller dans la rue pour échapper au danger d'effondrement des bâtiments.

La dévastation a pris des proportions horrifiantes dans 11 provinces de Turquie. Le ministre de l'Environnement, Murat Kurum, a déclaré que dans les villes touchées par le séisme, 279 000 bâtiments avec 821 302 sections indépendantes s'étaient effondrés, avaient été modérément ou fortement endommagés ou devaient être démolis. Dans ces régions, plus de 500 000 tentes ont été installées et plus de 2 millions de personnes séjournent encore sous des tentes. Alors que plus de 40 000 personnes tentent de s'abriter dans des conteneurs dans la région, des millions de gens touchés par le séisme ont dû quitter la région pour trouver un abri.

De plus, il y a toujours des problèmes dans la zone sismique en termes d'accès aux tentes, aux conteneurs et aux choses de première nécessité tels que l'eau, la nourriture, les douches et les toilettes.

Le gouvernement turc du Parti de la justice et du développement (AKP) dirigé par le président Recep Tayyip Erdoğan, quant à lui, s'occupe des problèmes de logement de la population dans sa campagne pour les élections du 14 mai en tant que serviteur des profits de la classe dirigeante.

Après avoir déclaré qu'il avait commencé à construire 27 253 appartements dans 11 provinces touchées par les tremblements de terre depuis le 21 février, Kurum a déclaré: « Nous prévoyons la construction de 15 000 maisons de village avec notre Direction générale des travaux de construction en mars. Encore une fois, avec le TOKİ [administration pour le développement du logement], notre Direction générale des travaux de construction et Emlak Konut [entreprise d’investissement immoblier], nous allons commencer la construction de 309 000 maisons dans les 2 prochains mois.

Le ministère attribue des appels d'offres pour la construction de logements à des entreprises de construction proches du gouvernement sans tenir compte des critères scientifiques élémentaires.

Les scientifiques mettent en garde le gouvernement contre le démarrage de la construction de logements permanents alors que les répliques se poursuivent dans la zone du tremblement de terre. Sans relevés de terrain détaillés et sans étude scientifique et urbanistique, cela crée simplement les conditions de nouvelles catastrophes.

De plus, les inquiétudes du public et des scientifiques concernant le tremblement de terre de Marmara, qui pourrait survenir à tout moment selon les données scientifiques en Turquie, continuent de monter.

Des études scientifiques indiquent que la faille centrale de Marmara, qui traverse la mer de Marmara au sud de la métropole d'Istanbul, génère des tremblements de terre majeurs environ tous les 250 ans. Le dernier tremblement de terre majeur sur cette faille s'est produit en 1766. De plus, depuis les mouvements sur la faille nord-anatolienne en 1999, les scientifiques ont lancé des avertissements de plus en plus urgents indiquant qu'un stress énorme s'était accumulé sur la faille centrale de Marmara.

Le Dr Doğan Kalafat, directeur du Centre national de surveillance des séismes (UDIM) à l'Observatoire de Kandilli et à l'Institut de recherche sur les séismes de l'Université de Boğaziçi, a déclaré que la probabilité qu'un tremblement de terre de magnitude 7 frappe Istanbul avant 2030 est de 64 pour cent. Il a 75 pour cent de chances de se produire dans les 50 prochaines années. Kalafat a ajouté que « la probabilité qu'un séisme majeur à Istanbul se produise d'ici 2090 est de 95% ».

Les dégâts et les pertes en vies humaines catastrophiques causés par le tremblement de terre de Kahramanmaraş sont un avertissement de ce qu'un tel séisme ferait à la région la plus peuplée et la plus industriellement développée de Turquie.Dans les villes d’Istanbul (15 907 951 d’habitants), Kocaeli (2 079 072), Tekirdağ (1 142 451), Bursa (3 194 720), Balıkesir (1 257 590), Çanakkale (559 383) et Yalova (296 333), un total de 24 437 500 personnes seraient touchées par un tremblement de terre dont le centre serait sous laMer de Marmara.

Les provinces autour de la Mer de Marmara contribuent le plus au Produit intérieur brut (PIB) de la Turquie. Istanbul représente à elle seule plus de 30 pour cent du PIB. Dans l'ensemble, la région de Marmara a la plus forte densité de population de Turquie. Les conséquences d'un tremblement de terre dans une telle région, dont le parc immobilier n'est guère différent en termes de qualité et de résistance aux dommages sismiques de celui de la région de Kahramanmaraş, seraient particulièrement dévastatrices.

Sur cette question, les yeux se tournent vers Ekrem İmamoğlu, le maire du Parti républicain du peuple (CHP) d'Istanbul, avec cette question: « Qu'est-ce qui a été fait pour se préparer au tremblement de terre d'Istanbul ? »

Dans une interview avec le journaliste Uğur Dündar sur TV100 le mois dernier, il a parlé des préparatifs en cours pour un tremblement de terre attendu. Lorsque Dündar a demandé « Est-ce qu'Istanbul est prête pour un tremblement de terre », il a répondu : « Si nous avançons au rythme des 20 dernières années, nous aurons besoin de 100 ans pour résoudre les problèmes d'Istanbul. »

Les remarques d'Imamoğlu, donnant la responsabilité de la situation à ses prédécesseurs, les administrations municipales AKP au pouvoir pendant des décennies, ont clairement montré que la politique manifestement inadéquate du gouvernement a entraîné des dizaines de milliers de morts inutiles dans la région touchée. Ce qu'İmamoğlu a cependant fait en matière de préparation aux tremblements de terre depuis son élection en 2019 est également totalement inadéquat.

Le 1er mars, la municipalité métropolitaine d'Istanbul (IBB) a publié son « plan de mobilisation » pour faire d'Istanbul une ville parasismique. Lors de cette réunion, İmamoğlu a cependant prononcé un discours d'ouverture dont le contenu était un quasi-aveu de n'avoir rien fait depuis sa prise de fonctions en 2019. Après les séismes turco-syriens, il a annoncé que « le budget du tremblement de terre de la municipalité serait révisé », admettant par là que le niveau de financement antérieur était insuffisant.

Ses propositions comprenaient la création d'une commission sismique, l'identification et la préparation d'abris temporaires, la pose de fondations pour la construction de logements sociaux abordables et l'augmentation des inspections rapides de bâtiments. Il n'a pas dit pourquoi il avait attendu quatre ans pour commencer de telles mesures.

Mais il y a à Istanbul 1,17 million de maisons (255 000 construites avant 1980, 538 800 de 1980 à 2000 et 376 000 de 2000 à 2019). Selon les inspections rapides de l'IBB, on sait que le béton, le fer et les normes de construction des maisons construites avant 2000 ne peuvent pas résister à un séisme majeur. 793 800 maisons doivent ainsi être renforcées, ou démolies et reconstruites.

La question la plus controversée soulevée par les déclarations d'İmamoğlu concernait la « consolidation des bâtiments à but non lucratif ». Il s'agit d'une proposition que les autorités de l'État aident les particuliers à financer la consolidation de leurs propres maisons, en veillant à ce que les entreprises de construction effectuent les travaux au prix coûtant et ne réalisent aucun profit sur les opérations. Mais cela laisse aux particuliers le soin de payer la totalité de la facture pour la consolidation séismique de leur propre maison.

Ce sinistre programme de « consolidation des bâtiments à but non lucratif » signifie que les riches peuvent renforcer leurs maisons contre les tremblements de terre, tandis que les travailleurs, qui n'ont pas les moyens de payer la reconstruction de leurs maisons, risquent d'être blessés ou tués si celles-ci s'effondrent au prochain tremblement de terre.

Les travailleurs et les pauvres des villes ne savent déjà pas où trouver l’argent pour payer la nourriture d’un jour à l’autre et peuvent encore moins payer la modernisation ou la rénovation du logement où ils vivent. Souscrire un prêt à cet effet signifierait pour la plupart des travailleurs en Turquie être condamné à porter une dette écrasante toute leur vie.

Si Kurum a relevé la limite de crédit de l'État pour la transformation urbaine de 600 000 à 1250 000 livres turques [60 000 euros], ce n'est pas là une nouvelle rassurante pour les travailleurs. En effet, si un travailleur au salaire minimum consacre la totalité de son salaire au remboursement d'un prêt, il mettra plus de 12 ans à rembourser un prêt de 1250 000 livres.

Trouver les ressources nécessaires pour protéger les travailleurs et les pauvres des villes contre les tremblements de terre est une tâche qui ne peut être menée à bien dans les limites du marché capitaliste. Il faut pour cela la mobilisation de la classe ouvrière dans une lutte politique. Seule l'utilisation planifiée de la vaste richesse sociale et de la capacité de production créée par l'industrie mondiale peut construire les logements antisismiques qui sont essentiels pour protéger des dizaines de millions de personnes en Turquie et dans le monde.

(Article paru en anglais le 22 mars 2023)

Loading