Comme prise dans un ouragan toujours plus puissant, la secrétaire américaine au Trésor Janet Yellen a été cette semaine secouée de part et d'autre sur la question du soutien que le gouvernement et les autorités financières devaient apporter aux riches déposants bancaires non assurés.
Mardi, elle a déclaré lors d'une réunion de banquiers que le gouvernement était prêt à étendre le renflouement des déposants de la Silicon Valley Bank et de la Signature Bank, dont certains détiennent des dizaines de millions de dollars sur leurs comptes, à d’autres déposants dans d'autres banques si nécessaire.
Cela a été correctement reconnu comme une garantie implicite par le gouvernement qu'il assurait tout l'argent détenu dans le système bancaire américain, un total de plus de 17 000 milliards de dollars, et a donc provoqué des critiques des défenseurs du «marché libre», notamment du Wall Street Journal (WSJ).
La principale préoccupation du WSJ n'est pas la distribution d'argent aux riches et aux super riches en soi, mais ce qu'une telle garantie signifie en fin de compte pour la stabilité des finances publiques et du capitalisme américain dans son ensemble, si le marché ne peut pas faire son travail dans la réalisation de purges nécessaires.
En réponse à cette critique et à d'autres, Yellen a déclaré le lendemain à une commission sénatoriale que les instances financières n'envisageaient pas de couverture «globale» pour les dépôts supérieurs à la limite de 250 000 dollars couverte par la législation .
Wall Street a rejeté les remarques de Yellen. Elle a fortement chuté dans la dernière demi-heure des transactions de mercredi, le Dow Jones perdant plus de 500 points.
La secrétaire au Trésor, qui, comme tous les responsables gouvernementaux, tente de se présenter comme servant la masse de la population, a compris le message des vrais détenteurs du pouvoir.
Jeudi, dans son allocution devant la Chambre, elle a fait marche arrière par rapport aux remarques faites à la réunion de banquiers deux jours auparavant.
« Nous avons utilisé des instruments importants pour agir rapidement afin de prévenir la contagion », a-t-elle déclaré. « Et ce sont des instruments auxquels nous pourrions de nouveau avoirs recours. Les mesures énergiques que nous avons prises garantissent la sécurité des dépôts des Américains. Nous serions certainement prêts à prendre des mesures supplémentaires si nécessaire. » Suite à ses remarques, Wall Street s'est stabilisé.
Pour comprendre ce qu'implique l'émission de garantie des dépôts, il convient d'approfondir ce que signifient les chiffres avancés.
Les dépôts jusqu'à 250 000 dollars sont automatiquement garantis par la Federal Deposit Insurance Corporation conformément à la législation.
Le point limite est bien supérieur au montant détenu par des millions de familles américaines qui vivent au jour le jour, devant souvent recourir à leurs cartes de crédit juste pour joindre les deux bouts
Selon les chiffres officiels, le solde médian détenu par les citoyens américains dans leurs comptes n'est que de 5 300 dollars.
Moins de la moitié des ménages américains, environ quatre sur dix, déclaraient en janvier 2022 qu'ils seraient en mesure de couvrir une dépense inattendue de 1 000 dollars, et ce nombre a probablement diminué depuis sous l'effet de la compression continue des salaires et de la hausse des prix, en particulier des produits de première nécessité.
Mais les riches et les super-riches vivent sur une toute autre planète et ils exigent que celle-ci soit protégée à tout prix.
Les « Américains » dont les mesures de Yellen doivent protéger les dépôts ne sont pas les travailleurs ordinaires et leurs familles, qui sont loin d’avoir 250 000 dollars sur leurs comptes en banque. Ce sont des gens comme Peter Thiel, investisseur de capital à risque, qui a révélé qu'il avait déposé 50 millions de dollars auprès de la banque en faillite SVB, même après avoir préconisé que d'autres ne devaient plus l'utiliser. Peut-être considérait-il les millions qu'il y laissait comme de la menue monnaie.
Le revirement de Yellen sur la question du soutien aux ultra-riches et aux élites financières n’est en aucun cas un incident isolé.
Il s'agit plutôt d'une manifestation particulière de la politique centrale de la Fed [Federal Reserve], des autorités de régulation et du gouvernement. Quelles que soit l’admission qu'ils peuvent faire de temps à autres de la nécessité d'une politique publique saine, ils reviennent toujours à leur mission clé – la protection de l'oligarchie financière qui domine l'économie.
Cela était en évidence en 2008 lorsque les activités spéculatives, et parfois carrément criminelles, du capital financier ont provoqué un effondrement du système financier. Les banques et les trusts ont été renfloués à hauteur de centaines de milliards de dollars et la Fed a déployé des milliards de milliards de dollars dans le cadre de son programme d'assouplissement quantitatif (QE), permettant à la spéculation de se poursuivre.
La classe ouvrière fut obligée de payer cette politique alors que le taux de chômage dépassait 10 pour cent, que les maisons étaient saisies et que l'exploitation dans les usines s'intensifiait, souvent grâce à l'adoption généralisée du système de paliers salariaux et du travail intérimaire.
Le renflouement de 2008, l’assouplissement quantitatif et la spéculation débridée qui en résulta, ont fait que lorsque la pandémie a frappé au début de 2020, l'administration a refusé de mettre en œuvre une politique d'élimination du virus, craignant que les mesures sanitaires nécessaires n'entraînent un effondrement du château de cartes financier.
En conséquence, l'administration Trump, avec le soutien des démocrates dirigés par la présidente de la Chambre Nancy Pelosi, a adopté la loi CARES, distribuant des milliards de dollars aux trusts tout en accordant quelques concessions mineures à la masse de la population pour tenter d'apaiser la colère sociale.
La Fed a de nouveau intensifié ses efforts et, en réponse au gel du marché de mars 2020, a injecté 4 000 milliards de dollars supplémentaires, agissant en tant que garant pour chaque secteur du système financier.
Mais ces mesures ont eu des conséquences.
Le refus d'éliminer le COVID a créé une crise des chaînes d'approvisionnement, provoquant un bond de l'inflation. Les hausses de prix ont été intensifiées par le flot d'argent bon marché, les bénéfices outranciers des trusts alimentaires et énergétiques, la spéculation sur les marchés des matières premières financée par l'argent quasi gratuit fourni par la Fed et d'autres banques centrales, et les conséquences de la guerre de l'OTAN menée par les États-Unis contre la Russie en Ukraine.
L'éruption de l'inflation la plus élevée en quatre décennies a changé le paysage. La Fed fut alors confrontée à sa plus grande peur – le développement d'une résurgence de la classe ouvrière et l'intensification de la lutte de classe artificiellement réprimée au cours des quatre décennies précédentes.
La Fed a ensuite effectué un retournement. Elle a commencé à relever les taux d'intérêt en mars 2022, invoquant la nécessité de lutter contre l'inflation. Il est vital de comprendre ici la dynamique de classe à l'œuvre car c'est la clé pour comprendre la situation actuelle, ce qui nous attend et quelle doit être la réponse de la classe ouvrière.
Ses mesures – la levée des taux d'intérêt de près de zéro à plus de 4,5 pour cent sur un an – n'ont rien à voir avec l’action de faire baisser les prix mais visent à supprimer le mouvement revendicatif salarial de la classe ouvrière.
Cet objectif doit être atteint en mettant fin à ce que le président de la Fed, Jerome Powell, qualifie continuellement de marché du travail « sous tension », à travers le ralentissement économique, la hausse du chômage et le déclenchement d'une récession si cela est jugé nécessaire.
Les hausses de taux d'intérêt ont maintenant déclenché une crise financière, illustrée par l'effondrement de la banque SVB. Ayant une abondance d’argent dû à la politique d’Assouplissement quantitatif de la Fed, elle a placé ses fonds dans des bons du Trésor, censés être l'actif financier le plus sûr. Mais à mesure que les taux d'intérêt augmentaient, la valeur marchande de ces obligations tombait en dessous de leur valeur comptable.
Tant que l'argent affluait, ce n'était pas un problème. Mais lorsque l'argent a commencé à sortir, alors que les déposants puisaient dans leurs avoirs, les obligations ont dû être vendues et les pertes réalisées.
Powell et d'autres ont qualifié SVB de « cas particulier ». Mais l'analyse a révélé que sa structure se retrouve bien ailleurs. On estime que la valeur de marché des obligations détenues par les banques américaines est en baisse de 1 700 milliards de dollars, pas loin en dessous de leur capital de base d'environ 2 000 milliards de dollars, ce qui en substance l'effacerait si ces pertes devaient être réalisées.
De plus, les banques de petite et moyenne taille, telles que SVB, détiennent également une grande partie des prêts immobiliers commerciaux et de développement immobilier sensibles aux taux d'intérêt, dont on prédit largement qu’ils subiront le même sort.
Le développement de cette crise a provoqué une vague de frayeur dans les classes ultra-riches. Lorsque les problèmes de SVB ont fait surface, l'opérateur de fonds spéculatifs Bill Ackman a immédiatement saisi Twitter pour appeler à une intervention majeure, sans laquelle l'économie ne pouvait pas fonctionner correctement.
De telles réactions révèlent que les personnes fabuleusement riches et super-riches ont vu passer la mort comme s'ils se penchaient sur un tombeau béant.
Mais cela ne signifie pas qu'ils prôneront d'une manière ou d'une autre des réformes – il n'en existe pas en tout cas – ou que leur système toxique s'effondrera tout simplement de lui-même.
Au contraire, s'appuyant sur leur longue histoire de répression et de violence, leur peur croissante signifie qu'ils mettront en œuvre des attaques toujours plus fortes contre la classe ouvrière, tout comme ils l'ont fait après 2008, et qu’ils exigeront de l'État capitaliste un approvisionnement continu en argent pour maintenir leur monde de richesse et de privilèges aux dépens de la société.
Pour la classe ouvrière, la crise qui se développe représente un défi direct. Elle est confrontée à la tâche de faire un monde nouveau, basé sur l'égalité sociale. Cela ne peut être réalisé que par une lutte politique pour mettre fin au système de profit capitaliste, ouvrant ainsi la voie à l’instauration du socialisme. Ce défi doit être relevé en construisant le parti révolutionnaire qui dirigera cette lutte.
(Article paru en anglais le 25 mars 2023)
