La visite de Biden au Canada: Renforcer l’alliance des puissances impérialistes nord-américaines pour la guerre mondiale et la suprématie économique

La visite du président américain Joe Biden au Canada, les 23 et 24 mars, avait un objectif primordial: élargir et intensifier les préparatifs des puissances impérialistes nord-américaines en vue d’une guerre mondiale et leur quête de domination économique. Bénéficiant d’un partenariat géostratégique et militaire vieux de plus de huit décennies, les impérialismes américain et canadien déploient leurs ressources combinées pour sortir vainqueurs de la nouvelle redivision du monde déclenchée par la guerre provoquée par les États-Unis et l’OTAN à propos de l’Ukraine.

Le discours prononcé vendredi par Biden lors d’une session extraordinaire du Parlement et la déclaration commune du président américain et du Premier ministre canadien Justin Trudeau à l’issue de la visite ont placé la guerre avec la Russie et le conflit imminent avec la Chine au cœur de la politique étrangère, voire du programme économique, de leur pays. Afin de s’assurer les moyens et le matériel nécessaires pour mener une guerre mondiale, le gouvernement Trudeau et l’administration Biden ont défini une politique de forteresse nord-américaine axée sur le contrôle des minéraux stratégiques et le retour des chaînes d’approvisionnement dans les secteurs économiques clés à l’intérieur des frontières de l’Amérique du Nord. Ce protectionnisme se fera principalement aux dépens de la Chine.

Le président Joe Biden s’exprime lors d’une conférence de presse avec le Premier ministre canadien Justin Trudeau, le vendredi 24 mars 2023, à Ottawa. [AP Photo/Andrew Harnik]

La déclaration commune engage explicitement Washington et Ottawa à continuer de déverser des milliards de dollars d’armement dans la guerre entre les États-Unis et l’OTAN et la Russie, qui menace de plus en plus de dégénérer en une guerre directe entre puissances dotées de l’arme nucléaire. Recyclant la propagande frauduleuse utilisée pour justifier la guerre, la déclaration condamne «la Russie pour la guerre illégale, injustifiable et non provoquée». Inutile de dire qu’il n’y avait pas un mot sur le rôle d’Ottawa et de Washington dans l’orchestration du coup d’État de Maïdan en 2014, leur promotion des forces d’extrême droite virulemment anti-russes, l’entraînement et le réarmement des forces armées ukrainiennes, ou les promesses répétées de Trudeau dans les années précédant le déclenchement de la guerre de l’aide canadienne à la «libération» du Donbass et de la Crimée. Il n’a pas non plus été fait mention des plus de trois décennies de guerres menées par les États-Unis dans les Balkans, au Moyen-Orient, en Afrique du Nord et en Asie centrale, ni de l’expansion de l’OTAN vers l’est qui a conduit à l’encerclement de la Russie.

Dans leur déclaration, Biden et Trudeau se sont engagés à maintenir «aussi longtemps qu’il le faudra notre soutien indéfectible à l’Ukraine». Pour souligner la portée considérable de cette dernière phrase, Biden a fait directement référence, dans son discours parlementaire, au massacre sanglant de la Première Guerre mondiale, qui était alimenté par l’effondrement mondial du capitalisme et les rivalités inter-impérialistes des grandes puissances. Biden a cité le célèbre poème pro-guerre «In Flanders Fields», écrit par le Canadien John McCrae, lui-même victime du massacre aveugle sur le front occidental. «Les mots d’un poète canadien, le lieutenant-colonel John McCrae, nous interpellent toujours depuis le champ d’honneur, faisant écho à leur fardeau à travers les époques», a déclaré Biden. «Je le cite: “Nos mains inanimées vous tendent le flambeau: c’est à vous, à présent, de le tenir bien haut.” Alors, aujourd’hui, affirmons une fois de plus que nous allons continuer à faire brûler ce flambeau de la liberté. Et le soutien [au] peuple ukrainien ne faiblira pas».

La déclaration commune fait état de l’inquiétude de Washington et d’Ottawa face aux «difficultés que représente depuis longtemps la République populaire de Chine pour l’ordre international, notamment en raison de ses actions perturbatrices comme la coercition économique, les politiques et pratiques contraires au marché et les violations de droits de la personne». Ces propos émanent de deux puissances impérialistes complices de décennies de guerres agressives, d’intimidation économique à l’encontre de leurs rivaux et d’États plus faibles, d’ingérence dans la vie politique intérieure et de violation de la souveraineté d’innombrables pays, dont l’Ukraine, la Syrie, le Venezuela et l’Irak.

Le gouvernement Trudeau s’est engagé dans la déclaration commune à investir 6,96 milliards de dollars canadiens dans des capacités de radar au-dessus de l’horizon (OTHR) pour le commandement bilatéral de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord (NORAD), ce qui renforcera la surveillance dans l’Arctique, où la Chine et la Russie cherchent à jouer un rôle plus important. Les systèmes OTHR sont conçus pour fonctionner contre les missiles balistiques à capacité nucléaire, ce qui souligne à quel point la modernisation du système de défense datant de la guerre froide vise à permettre aux impérialistes nord-américains de mener une guerre nucléaire «gagnable». En outre, 7,3 milliards de dollars canadiens seront consacrés à l’équipement des sites d’opérations avancés du Grand Nord canadien en avions de cinquième génération, y compris l’avion de chasse F-35 utilisé par les forces américaines et bientôt canadiennes, à la suite d’un récent achat massif.

La guerre économique est l’un des principaux volets de l’offensive américano-canadienne contre la Chine. La déclaration souligne la nécessité de «mettre en place une chaîne d’approvisionnement nord-américaine en minéraux critiques qui soit solide, respectueuse de l’environnement et résiliente». La déclaration présente des objectifs ambitieux, notamment un engagement «à recenser, à acquérir et à exploiter les occasions d’extraction, de transformation, de fabrication et de recyclage des minéraux critiques dans les deux pays afin de diversifier les chaînes d’approvisionnement essentielles aux secteurs de l’énergie propre, des véhicules électriques, des semi-conducteurs, de l’aérospatiale et de la défense, entre autres».

Biden a insisté sur ce point dans un langage plus coloré lors d’une conférence de presse tenue vendredi après-midi. Répondant à une question, il a déclaré: «Je ne veux surtout pas me retrouver dans une situation où [...] nous devrions dépendre d’une chaîne d’approvisionnement située à l’autre bout du monde et perturbée par la politique, les pandémies ou quoi que ce soit d’autre». «Je vous prédis, a-t-il poursuivi, quand nous ne serons plus au pouvoir, vous verrez [...] que la Chine ne sera plus dans le coup pour de nombreux produits qu’elle fabrique».

Les deux hommes ont également dévoilé la création d’un «groupe de travail sur la transformation de l’énergie». Il sera présidé par la vice-première ministre et ministre des Finances du Canada, Chrystia Freeland, et par le coordinateur présidentiel spécial de Biden pour l’infrastructure mondiale. Le groupe de travail «rehaussera la coopération concernant les opportunités et les chaînes d’approvisionnement essentielles en matière d’énergie propre. Ses efforts viseront notamment à sécuriser et à renforcer les chaînes d’approvisionnement en énergies renouvelables et en véhicules électriques, à assurer l’approvisionnement en minéraux critiques et en terres rares, et à améliorer l’intégration et la résilience des réseaux. Les membres discuteront aussi d’énergie nucléaire de pointe et conventionnelle et d’autres mesures pour améliorer notre sécurité énergétique collective ainsi qu’éviter et réduire les perturbations à nos chaînes d’approvisionnement intégrées et mutuellement avantageuses». Le choix de Freeland pour codiriger cette initiative est significatif compte tenu de son rôle de premier plan en tant que défenseur international de ce que l’on appelle le «friendshoring» (délocalisation amicale). Il s’agit d’établir des chaînes d’approvisionnement économiques protectionnistes sur la base d’alliances géopolitiques visant à affaiblir les rivaux économiques et géostratégiques. Les références au «zéro net» et à «l’énergie propre» saupoudrées dans cette partie du document démontrent que l’une des principales préoccupations des élites dirigeantes américaines et canadiennes est de prendre le contrôle des secteurs économiques qui devraient être les moteurs de la croissance économique et des profits dans les décennies à venir.

Comme c’est toujours le cas, les intérêts impérialistes prédateurs discutés par les deux dirigeants ont été couverts par des platitudes bidon sur la défense de «valeurs communes» telles que la «démocratie», la «diversité» et la «liberté». Les deux bellicistes et protectionnistes économiques ont promis que leurs pays poursuivraient «des politiques justes et inclusives qui bénéficient à tous les citoyens, indépendamment du sexe, du genre ou de l’orientation sexuelle, de la race, de l’ethnicité ou de la religion, de l’âge, du handicap ou de la géographie». Ce jargon teinté de politique identitaire – entièrement compatible avec le brigandage et la guerre impérialistes et même fréquemment utilisé pour les justifier – est devenu la marque de commerce de l’aile dite «progressiste» de l’establishment politique bourgeois et le mantra incontestable de la classe moyenne supérieure qui, dans les deux pays, sert de base sociale clé pour la guerre impérialiste à l’étranger et les attaques contre les travailleurs à l’intérieur du pays.

Ces promesses cyniques sont particulièrement mises à nu en Haïti, où plus d’un siècle d’interventions impérialistes dirigées par les États-Unis a engendré une catastrophe sociale et économique. Sous la pression de Biden pour mener une nouvelle intervention militaire en Haïti, le gouvernement Trudeau – craignant que les forces armées canadiennes ne soient prises dans un bourbier – a plutôt promis 100 millions de dollars supplémentaires à la police nationale haïtienne. Ottawa entretient depuis longtemps des relations étroites avec la police et lui apporte un soutien logistique dans la lutte contre les gangs violents bien armés qui contrôlent une grande partie de Port-au-Prince et du pays. Ces gangs sont eux-mêmes parrainés par des factions de l’élite oligarchique haïtienne et ont des liens avec des éléments de la police.

Les deux puissances impérialistes, qui ont soutenu les forces d’extrême droite associées à l’ancienne dictature de Duvalier lors d’un coup d’État armé en 2004 et qui ont ensuite présidé à la dévastation du pays à la suite du tremblement de terre de 2010, ont proclamé leur engagement dans la déclaration commune d’accroître «le soutien de la communauté internationale au peuple d’Haïti» avec la «sécurité et une aide humanitaire». Leur promesse de veiller «à ce que ceux qui compromettent la stabilité d’Haïti rendent compte de leurs actes» équivaut à une déclaration ouverte de leur détermination à rendre le pays «stable» pour que le capital financier international puisse exploiter la main-d’œuvre locale dans des ateliers clandestins.

Le caractère hypocrite de l’invocation de la «démocratie» et des «droits de la personne» par Biden et Trudeau a encore été révélé par l’accord conclu sur l’immigration, qui vise à réduire le flux d’immigrants «illégaux» traversant le Canada. L’accord permet au Canada d’abolir une soi-disant faille dans l’accord réactionnaire sur les «tiers pays sûrs» conclu avec les États-Unis, qui permettait aux personnes traversant à des points de contrôle non autorisés de rester au Canada et d’y demander l’asile. En vertu du nouvel accord, le Canada et les États-Unis ont déclaré que l’ensemble de la frontière terrestre et tous les lacs et rivières étaient soumis à l’accord sur les tiers pays sûrs, ce qui permet aux gardes-frontières de refouler les réfugiés fuyant la guerre et la misère sociale, quel que soit l’endroit où ils passent. Aux États-Unis, ils sont encore plus susceptibles d’être détenus longuement et expulsés.

Pressé de mettre un terme au flux de réfugiés, le gouvernement canadien a fermé le point de passage du chemin Roxham au Québec, de loin le plus connu des points de passage non autorisés pour les réfugiés, à partir de 0h01 samedi.

L’administration Biden, pour sa part, a l’intention d’utiliser l’accord «modernisé» entre le Canada et les États-Unis sur les tiers pays sûrs pour légitimer les mesures qu’elle a récemment annoncées en vue d’expulser immédiatement la quasi-totalité des réfugiés entrant aux États-Unis par la frontière mexicaine, au motif que le Mexique est un «tiers pays sûr».

(Article paru en anglais le 27 mars 2023)

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