Plus de 650.000 foyers manquaient toujours d’électricité vendredi matin, deux jours après qu’une importante tempête de verglas a déferlé sur les provinces du Québec et de l’Ontario mercredi. Les images de familles cherchant désespérément de la chaleur et de la nourriture, les énormes branches d’arbres glacées jonchant les rues ou affaissées sur des voitures, ainsi que les appels hypocrites à la «solidarité» des autorités ravivent les douloureux souvenirs de la crise du verglas de janvier 1998, qui avait plongé dans le noir des millions de personnes dans le nord-est du continent américain.
La société d’État Hydro-Québec a indiqué que plus d’un million de foyers ont perdu le courant de mercredi à jeudi et que 1.300 employés travaillent d’arrache-pied pour réparer le réseau électrique. Les régions les plus durement touchées sont la métropole montréalaise (plus d’un demi-million de résidences et commerces), la Montérégie ainsi que l’Outaouais, région du sud-ouest où la moitié des résidents ont connu des pannes. Plus de 100.000 abonnés d'Hydro One et d’Hydro Ottawa dans l'est de l'Ontario ont aussi été touchés par des pannes.
Jeudi, la Ville de Montréal a ouvert six centres d’hébergement d’urgence temporaires pour que des résidents puissent y passer la nuit. Des milliers de familles se ruent dans les centres commerciaux de la province afin d’y trouver de la chaleur, des boissons chaudes, de la nourriture et du courant pour recharger leurs appareils électroniques. Des gens interviewés mentionnaient avoir perdu des centaines de dollars en nourriture contenue dans leurs réfrigérateurs et leurs congélateurs.
Un homme serait décédé et une soixantaine d’individus seraient hospitalisés pour des empoisonnements au monoxyde de carbone dans les régions de Montréal et de Laval après avoir allumé des barbecues au charbon ou autres sources d’énergie dangereuses dans leurs maisons afin de se réchauffer. Au moins deux autres individus, un en Ontario et un au Québec, ont perdu la vie après avoir été blessés par la chute d’arbres ou de branches.
Les dommages causés par le nombre croissant d’événements «climatiques extrêmes» sont aggravés par l’état lamentable des infrastructures et le manque de prévention dans un système où toute la vie économique et sociale est subordonnée au profit privé. Les moyens technologiques modernes existent pour prévoir les phénomènes météorologiques, tout comme les ressources pour prévenir des dangers qu’ils occasionnent. Mais les richesses sociales sont monopolisées par l’élite financière et patronale que les gouvernements s’affairent à servir.
Dans les 25 années écoulées depuis la crise du verglas de 1998, les gouvernements successifs de la grande entreprise (Parti québécois, Parti libéral du Québec et maintenant la Coalition Avenir Québec) ont délibérément refusé d’apporter les changements nécessaires aux infrastructures pour garantir la sécurité et le bien-être de la population. En décembre dernier, la vérificatrice générale du Québec, Guylaine Leclerc, constatait dans un rapport qu’Hydro-Québec, ce «fleuron» tant vanté par l’élite nationaliste québécoise, «n’est pas outillée adéquatement pour faire face au défi grandissant du vieillissement de ses actifs». Confirmant à quel point des mesures aussi basiques que l’élagage des arbres ont été négligées dans les dernières années, le ministre de l’Économie, de l’Innovation et de l’Énergie, Pierre Fitzgibbon, a affirmé qu’Hydro-Québec a dû doubler son investissement dans le contrôle de la végétation, cause importante des pertes de courant lors des tempêtes.
Le premier ministre François Legault et les hommes d’affaires qui composent sa garde ministérielle rapprochée ont tous balayé du revers de la main l’appel des experts à enfouir les lignes électriques sous prétexte que cela est trop coûteux. Dans une remarque révélant l’ampleur du désastre, Legault a jonglé avec l’idée d’appeler les Forces armées canadiennes en renfort, mais il a finalement laissé tomber.
Pendant ce temps, les responsables gouvernementaux, à commencer par Legault, lancent des appels hypocrites à la «solidarité». L’entraide est naturelle lors de telles catastrophes, personne n’a besoin que le multimillionnaire Legault le souligne. Ce qu’il entend par solidarité, c’est de ne pas émettre la moindre critique envers le gouvernement, pourtant responsable du sous-financement et de l’état lamentable des infrastructures de la province.
Un parallèle évident peut être tracé avec la pandémie de COVID-19, qui continue de faire des ravages au Québec comme partout au monde. Dès le début, tout l’establishment dirigeant – le gouvernement Legault, les partis d’opposition, les médias et les appareils syndicaux – a serré les rangs et appelé à l’ «unité nationale» face à une crise «imprévisible». Le but était de taire toute critique envers Legault, qui menait une politique des «profits avant les vies» en rouvrant prématurément les écoles et les entreprises. Ces forces ont passé sous silence les avertissements de longue date des scientifiques qu’une pandémie mondiale pouvait arriver à tout moment et que pour s’y préparer, les gouvernements devaient cesser de sabrer les dépenses en santé publique.
Les syndicats, ces appareils sclérosés et intégrés à la gestion des entreprises et de l’État capitaliste, ont contribué à cette campagne nationaliste en refusant de mobiliser leurs membres contre la réponse criminelle de la CAQ, qui envoyait les travailleurs se faire contaminer au travail sans protection adéquate, avec le plein soutien du gouvernement libéral fédéral de Justin Trudeau. À ce jour, plus de 54.000 personnes sont officiellement décédées de la COVID-19 au Canada, dont plus de 18.000 au Québec, mais les gouvernements laissent le virus circuler sans contrainte, frayant la voie à l’émergence de nouveaux variants potentiellement plus dangereux.
On ne peut tracer un lien direct entre la tempête de mercredi et l’accélération du réchauffement de la planète causée par l’exploitation irrationnelle des ressources sous le capitalisme. Toutefois, des scientifiques comme Philippe Gachon, un expert en hydroclimatologie au Département de géographie de l’Université du Québec à Montréal, affirment qu’on risque de voir un nombre grandissant de tempêtes verglaçantes avec les changements climatiques. Interrogé par la Presse, il explique que «les changements dans la circulation atmosphérique affectent l’intensité et la fréquence des tempêtes, ils perturbent le portrait des vents, ils transforment l’intensité, la fréquence et le type des précipitations, et la combinaison de tout ça est un cocktail complexe qu’il faut mieux comprendre».
De tels avertissements soulèvent la nécessité d’une véritable politique pour renverser le réchauffement climatique tout en préparant à court terme la société, y compris les infrastructures, pour les «événements climatiques extrêmes» à venir. Mais la classe capitaliste dirigeante est plutôt occupée à démanteler les services publics et à sabrer les dépenses sociales au profit des riches et pour le financement de guerres impérialistes – comme celle que mènent actuellement les États-Unis, le Canada et l’OTAN contre la Russie en Ukraine.
La seule force sociale ayant l’intérêt et la capacité d’apporter une solution progressiste pour prévenir d’autres catastrophes est la classe ouvrière internationale, dans une lutte pour renverser le système capitaliste et instaurer une société socialiste basée sur l’égalité sociale et les besoins humains.
