Vendredi dernier, la police et les services de renseignement australiens ont procédé à l’arrestation spectaculaire d’un homme d’affaires de Sydney à un moment qui ne semble guère accidentel. Cette personne est accusée d’avoir fourni des informations non précisées sur la défense, l’économie ou la sécurité nationale à deux agents de renseignement chinois présumés. Selon la police, ces «deux agents» s’étaient fait passer pour des représentants d’un groupe de réflexion chinois.
Les allégations portées contre Alexander Csergo, 55 ans, un consultant en entreprise à Shanghai, la capitale commerciale de la Chine, sont loin d’être claires. Plusieurs mois après qu’il soit revenu en Australie pour rendre visite à sa mère âgée, la police l’a arrêté à son domicile de Bondi, dans la banlieue de Sydney.
Ce qui est clair, c’est que l’arrestation – dont la vidéo de la police a été diffusée dans tous les médias – s’est produite dans un contexte d’escalade des mesures prises par l’administration Biden pour confronter militairement et économiquement la Chine, que Washington a identifiée comme la menace existentielle à l’hégémonie mondiale des États-Unis.
Le mois dernier, le gouvernement travailliste d’Albanese a encore renforcé l’engagement bipartisan en faveur de l’offensive américaine contre la Chine en dévoilant des plans qui visent à dépenser 368 milliards de dollars pour l’achat de sous-marins d’attaque à propulsion nucléaire américains et britanniques, clairement conçus pour être utilisés contre la Chine.
Les médias bourgeois, tels que la série «Red Alert» du réseau Nine, ont publié une multitude d’articles qui proclament la nécessité pour la population de se préparer à une guerre contre la Chine dans les trois ans, ce qui est conforme au calendrier établi par les hauts gradés de l’armée américaine.
L’arrestation de Csergo est la première effectuée par le gouvernement travailliste en vertu de la législation radicale sur l’«ingérence étrangère» adoptée par le précédent gouvernement libéral-national, avec le soutien du Parti travailliste, en 2018. Il s’agit seulement de la deuxième arrestation en vertu de ces lois, dont la promulgation a été accompagnée de campagnes de peur massives sur la prétendue ingérence politique chinoise en Australie.
Il est important de noter que Csergo n’est pas accusé d’avoir délibérément «vendu des secrets de défense et de sécurité australiens à des espions étrangers», comme l’ont prétendu les titres et articles préjudiciables des médias. L’accusation était plutôt d’avoir fourni des informations alors qu’il était «insouciant du fait que cette conduite soutiendrait les activités de renseignement d’un mandant étranger».
En vertu du Code pénal fédéral, l’expression «insouciant» ne requiert pas l’intention de nuire à la défense ou à la sécurité nationale de l’Australie ou d’aider un pays étranger. Il suffit d’être «conscient» d’un risque «substantiel» et «injustifiable» qu’entraînera son comportement.
Malgré leur caractère vague et général, les accusations d’ingérence étrangère «insouciante» sont toujours assorties de lourdes peines, pouvant aller jusqu’à 15 ans d’emprisonnement. Les délits d’espionnage conscient sont passibles d’une peine qui peut aller jusqu’à l’emprisonnement à vie.
Après une brève audience par liaison vidéo samedi, Csergo a été maintenu en détention pendant le week-end et devait déposer une demande de mise en liberté sous caution lundi.
Vendredi, la Police fédérale australienne (AFP) a effectué l’arrestation très médiatisée après ce qui a été décrit comme une enquête de la Counter Foreign Interference Taskforce, une opération conjointe entre l’AFP et l’agence d’espionnage nationale, l’Australian Security Intelligence Organisation (ASIO). Les deux agences ont des antécédents de coups montés et de harcèlement des opposants au gouvernement qui remontent à plusieurs décennies.
Le commissaire adjoint de l’AFP, Krissy Barrett, a déclaré lors d’une conférence de presse que deux agents de renseignement chinois présumés, appelés «Ken et Evelyn», avaient offert à Csergo «de l’argent pour obtenir des informations sur les dispositions australiennes en matière de défense, d’économie et de sécurité nationale, ainsi que sur des questions relatives à d’autres pays».
Barrett n’a fourni aucun détail sur l’argent, les informations ou les «autres pays» concernés. En vertu de la loi de 2018, la «sécurité nationale» est définie de manière très large. Elle inclut les «relations politiques, militaires ou économiques de l’Australie avec un ou plusieurs autres pays».
Les charges retenues contre Csergo l’accusent de «tromperie secrète et impliquée», alors qu’il s’est montré très ouvert au sujet de ses activités commerciales en Chine. Sur son compte LinkedIn, il se décrit comme un «spécialiste de la communication intégrée, de l’infrastructure technologique, de la stratégie d’entreprise et de la transformation opérationnelle, plusieurs fois récompensé», avec une expertise dans les «données à grande échelle», l’«analyse prédictive» et l’intelligence artificielle.
En outre, il semble que Csergo ait travaillé pour de grandes entreprises, tant en Australie qu’en Chine. D’après les médias, il est président de l’innovation et de la transformation mondiales chez Conversys, une entreprise de solutions numériques dont le siège se trouve à Shanghai.
Le site web de Conversys indique que Csergo a travaillé pour de grandes entreprises, notamment Daimler, BMW, Jaguar Land Rover, Audi et Volkswagen Group China, et qu’il a remporté 40 prix internationaux pour son travail. Le site web indique que Conversys a déjà travaillé avec les sociétés de télécommunications australiennes Optus et Telstra. En 2014, les médias ont rapporté que la société de cosmétiques de luxe Estee Lauder avait engagé Csergo pour améliorer sa présence sur le marché chinois.
Dans un communiqué, l’AFP a affirmé qu’une personne l’avait approché via les médias sociaux anonymes prétendant faire partie d’un groupe de réflexion. Csergo aurait rencontré les deux représentants de cette personne, qui «travaillent pour un service de renseignement étranger et mènent des activités de collecte de renseignements». La déclaration l’accuse d’avoir rédigé un «certain nombre de rapports» pour ces personnes et qu’ils avaient payé pour ses rapports.
Le communiqué de l’AFP insinue que Csergo a commis des crimes graves contre le pays. «L’espionnage et l’ingérence étrangère constituent une menace sérieuse pour la souveraineté et la sécurité de l’Australie, ainsi que pour l’intégrité de ses institutions nationales», peut-on lire.
La dernière personne à avoir fait l’objet d’une descente de police et d’une arrestation en vertu de la législation sur l’ingérence étrangère, Di Sanh Duong, 67 ans, est devant les tribunaux de Melbourne depuis plus de deux ans. Duong, un membre vietnamien-chinois de longue date du Parti libéral et ancien candidat aux élections du parti, a été accusé en novembre 2020 d’un délit encore plus vague, celui de «préparation» d’un acte d’ingérence étrangère, qui est passible d’une peine maximale de 10 ans.
La police a affirmé qu’un don de Duong de 37.000 dollars à l’hôpital royal de Melbourne pour aider à la recherche et à la préparation sur le coronavirus avait pour but de gagner la faveur du ministre de la Coalition de l’époque, Alan Tudge, afin que Duong puisse tenter d’influencer la politique gouvernementale au profit du gouvernement chinois. Duong a nié l’accusation.
Les grands médias bourgeois ont présenté les poursuites engagées contre Duong, tant en Australie qu’aux États-Unis, comme un test pour la législation sur l’«ingérence étrangère». Washington avait accueilli ces lois comme un modèle pour ses propres lois anti-Chine.
Comme l’a rapporté à l’époque la publication économique américaine Bloomberg: «L’Australie est sur le point de devenir le premier pays développé à adopter des lois radicales contre l’ingérence étrangère dans le but de réduire l’ingérence de la Chine dans les affaires nationales et de s’inspirer de la législation introduite au Congrès américain».
Quelques mois plus tôt, en juin 2020, l’AFP et de l’ASIO avaient menées des descentes similaires au domicile et au bureau parlementaire de Shaoquett Moselmane, membre du Parti travailliste de l’État de Nouvelle-Galles-du-Sud, accompagnées de gros titres dans les journaux l’accusant d’être un agent du Parti communiste chinois.
Les dirigeants du Parti travailliste au niveau de l’État et au niveau fédéral ont soutenu les perquisitions et ont forcé Moselmane à quitter le parlement, mais on n’a porté aucune accusation contre lui. La seule preuve publiée contre Moselmane est qu’il s’est rendu en Chine et qu’il a fait des déclarations qui louaient la réponse chinoise au coronavirus et critiquaient les provocations américaines à l’encontre de Pékin.
Toutes les circonstances de ces affaires montrent qu’on a décidé à un haut niveau d’intensifier les accusations officielles et médiatiques contre la Chine et d’envoyer des messages de menace à toute personne, même au sein de l’élite économique et politique, qui a des liens avec la Chine ou qui ne s’aligne pas suffisamment contre Pékin.
Comme le WSWS l’a documenté et expliqué, les lois sur «l’ingérence étrangère» ne visent pas seulement la Chine et ses sympathisants locaux présumés. Elles peuvent être utilisées pour interdire l’opposition politique, la dissidence contre la guerre et les manifestations sociales en alléguant qu’elles sont liées à des campagnes «étrangères» ou internationales.
La législation a créé sept nouvelles infractions de grande portée et a également élargi une série d’infractions existantes, telles que la trahison, le sabotage, l’appel à la mutinerie et la violation du secret officiel, afin d’élargir leur utilisation potentielle pour criminaliser la défense et l’activité contre la guerre. Ces lois pourraient également être utilisées pour rendre illégales les activités des éditeurs et des dénonciateurs qui font la lumière sur les crimes de guerre et les actes répréhensibles des gouvernements.
Le WSWS a averti que cette législation constituait une attaque en règle contre les droits démocratiques. Le fait de travailler avec un groupe ou un individu à l’étranger pour obtenir un changement politique n’a jamais été un crime, que ce soit sur des questions liées à la guerre, à l’environnement, aux réfugiés ou à l’inégalité sociale, ou pour entreprendre toute activité internationale qui nuirait aux profits et aux interventions prédatrices de la classe dirigeante australienne et de ses partenaires américains.
Tout en visant la Chine, ces mesures s’inscrivent dans le cadre des préparatifs qui visent à réprimer les luttes qui se développent rapidement au sein de la classe ouvrière australienne et mondiale, dans un contexte de crise économique et sociale, de pandémie de COVID-19 et du danger toujours grandissant d’une guerre catastrophique provoquée par les États-Unis.
(Article paru en anglais le 17 avril 2023)
