Le gouvernement malaisien renforce ses liens économiques avec la Chine

Lors d’une visite de quatre jours à Pékin, du 29  mars au 1er  avril, le Premier ministre malaisien Anwar Ibrahim a obtenu la promesse d’investissements chinois records. Sa visite continue l’exercice d’équilibre en cours entre la Chine et les États-Unis, alors que Washington intensifie son offensive militaire et économique contre la Chine dans toute la région Inde-pacifique.

Le Premier ministre malaisien Anwar Ibrahim, à gauche, avec le président chinois Xi Jinping au Grand Hall du Peuple de Pékin, le vendredi  31  mars 2023. [AP Photo/Sadiq Asyraf/Prime Minister's Office of Malaysia]

En Chine, Anwar a signé 19  protocoles d’accord avec le gouvernement chinois qui s’engage à investir dans les secteurs de la pétrochimie, de l’automobile, de la finance et d’autres secteurs de l’économie malaisienne. Dans le même temps, il a déclaré avec anxiété que son pays restait neutre dans le conflit grandissant entre les États-Unis et la Chine.

Si les protocoles d’accord ne parlent que d’engagements et non d’investissements réels, la promesse totale de 170  milliards de RM (38,5  milliards de dollars) de la part du gouvernement et des entreprises chinoises était la plus importante à ce jour pour la Malaisie ; elle représentait environ 10  pour cent de son produit intérieur brut (PIB). Grâce à ces accords, les investissements chinois en Malaisie devraient doubler dans les années à venir.

Dans le même temps, Anwar a signalé sa volonté de discuter avec le gouvernement chinois des revendications territoriales en mer de Chine méridionale ou de les régler, sans escalade des conflits. Un point important dans le contexte des mesures de plus en plus provocatrices du gouvernement Biden pour pousser la Chine à la guerre sur divers points chauds, comme la mer de Chine méridionale et Taïwan.

Anwar est allé en Chine à la tête d’une délégation de haut niveau. Il était accompagné du ministre du Commerce international et de l’Industrie, Tengku Zafrul Aziz et de celui des Affaires étrangères, Zambry Abdul Kadir, de quatre autres ministres et de divers représentants commerciaux du gouvernement et du secteur privé.

Parmi les principaux événements, citons une table ronde entre Anwar et 36  hauts responsables chinois, ainsi que le forum commercial Malaisie-Chine, auquel participaient plus de 1.000  représentants d’entreprises des deux pays.

La Chine est depuis 2009 le premier partenaire commercial de la Malaisie, avec des échanges totaux de 110,6  milliards de dollars en 2022. Elle était également le premier investisseur étranger direct en Malaisie en 2022, à hauteur de 12,5  milliards de dollars. Pourtant, selon le site web du département d’État américain, les États-Unis restent le troisième partenaire commercial de la Malaisie, après la Chine et Singapour.

Sur les 170  milliards de RM de promesses d’investissements, le plus important concerne une raffinerie pétrochimique de 80  milliards de RM dans l’État méridional de Johor, voisin de Singapour, par Rongsheng Petrochemical.

Le deuxième engagement le plus important, d’un montant de 32  milliards de RM, est celui du constructeur automobile chinois Zhejiang Geely, pour une usine de fabrication de véhicules électriques dans l’État de Perak. Geely s’est engagé à réaliser un investissement initial de 2  milliards de RM cette année.

L’instable gouvernement de coalition d'Anwar, en place depuis novembre, cherche désespérément à attirer des investissements dans un contexte de crise sociale alimentée par l'inflation, l'augmentation des prix alimentaires surtout, les bas salaires et les logements inabordables.

Anwar et son gouvernement ont fortement encouragé les engagements à investir. Son but est sans aucun doute en partie de signaler aux marchés financiers mondiaux que son gouvernement tente de répondre aux inquiétudes sur le gonflement d’une dette publique se montant à 346  milliards de dollars.

En février, juste trois jours après la présentation du budget annuel par le gouvernement, la société de notation Fitch pointait le fort niveau de la dette publique par rapport à d’autres gouvernements notés «BBB». Fitch avertit que «le risque subsiste que de nouveaux chocs sur la croissance du PIB ou des dérapages budgétaires entraînent une augmentation continue du ratio dette/PIB».

De hauts responsables du gouvernement malaisien ont établi un parallèle entre la forte dette publique et la situation au Sri Lanka. Le pays avait manqué à ses obligations en matière de dette en 2022 provoquant des troubles politiques alors que travailleurs et pauvres luttaient contre des mesures d’austérité draconiennes.

Dans ses remarques introductives avant une réunion à huis clos de 45  minutes avec le président Xi Jinping, Anwar s’est fait un devoir de faire l’éloge de Xi. C’était un «visionnaire» qui avait «non seulement changé le cours de la Chine mais encore donné espoir au monde et à l’humanité à travers des visions allant au-delà de la Chine, pour la région et pour le monde».

S’exprimant au Forum de Boao pour l’Asie, Anwar a également fait l’éloge de l’initiative chinoise de la Nouvelle route de la soie (Belt and Road Initiative – BRI), le programme d’infrastructure mondial destiné à englober plus de 150  pays, comme «traduisant de nobles idéaux en réalité pratique, en solidarité et en coopération». La BRI est un défi direct à la puissance économique des États-Unis.

Répondant à une question sur le conflit grandissant entre les États-Unis et la Chine lors d’une conférence publique à l’université Tsinghua de Pékin, Anwar a plaidé la neutralité. La Malaisie ne permettait à aucune puissance de lui «dicter» ses décisions et son pays ne considérait pas la Chine comme une concurrence ou une menace.

Anwar a cherché à suivre un cours similaire sur le différend opposant la Malaisie à la Chine en mer de Chine méridionale. Il a fait remarquer que le gouvernement chinois avait exprimé des inquiétudes au sujet d’un champ gazier exploité par Petronas, la compagnie énergétique du gouvernement malaisien, au large des côtes du Sarawak.

Le gisement devrait produire 900  millions de pieds cubes [25,5 millions de m³]de gaz par jour à partir de cette année, mais se trouve dans une partie de la mer de Chine méridionale également revendiquée par la Chine. Anwar a déclaré que le gouvernement malaisien était «prêt à négocier».

Le 8  avril, le chef de l’opposition malaisienne, Muhyiddin Yassin, a accusé Anwar de céder sa souveraineté sur ce territoire contesté. En réponse, le ministère malaisien des Affaires étrangères a démenti l’accusation, tout en déclarant que «les questions relatives à la mer de Chine méridionale devraient être discutées ou résolues de manière pacifique […] afin d’éviter toute escalade des différends et la menace ou l’utilisation de la force».

Ces décisions ne manqueront pas de provoquer des réactions hostiles à Washington. Les États-Unis pourraient notamment menacer de bloquer l’accès des banques malaisiennes au système bancaire libellé en dollars américains.

Anwar a déclaré qu’il avait évoqué avec Xi une proposition visant à effectuer des transactions d’investissement en utilisant le ringgit malaisien et le yuan chinois. Il a ensuite dit au parlement que la Chine était ouverte à des discussions sur la création d’un «Fonds monétaire asiatique» avec la Malaisie, afin de réduire la dépendance de l’Asie à l’égard du dollar américain.

Dans un effort pour apaiser le gouvernement Biden, le ministre du Commerce Zafrul a déclaré à CNBC le 6  avril que la Malaisie était déterminée à travailler à la fois avec les États-Unis et avec la Chine dans le contexte de tensions géostratégiques croissantes entre les deux puissances.

Les commentateurs ont néanmoins exprimé des inquiétudes. Les sanctions américaines visant la Chine pourraient potentiellement affecter des entreprises malaisiennes faisant partie de la chaîne d’approvisionnement chinoise, a déclaré à Al Jazeera Ngeow Chow Bing, directeur de l’Institut d’études chinoises à l’Université de Malaisie.

Hoo Chiew Ping, maître de conférences en relations internationales à l’Université nationale de Malaisie, a déclaré à Al Jazeera que si la Malaisie souhaitait renforcer sa coopération avec la Chine, en particulier dans le secteur technologique, elle devait envisager la possibilité de pressions américaines. Elle devait trouver un moyen de «naviguer sur la ligne délicate de faire avancer la coopération technologique dans l’intérêt national, tout en étant capable de convaincre les États-Unis et la Chine qu’une telle coopération n’affectera pas les relations bilatérales sur le plan politique».

Cet exercice d’équilibre deviendra de plus en plus difficile à mesure que Washington intensifiera sa confrontation avec la Chine, qu’il a désignée comme une menace existentielle pour la domination mondiale des États-Unis.

(Article paru d’abord en anglais le 28 avril 2023)

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