Les élections locales en Angleterre confirment que le Parti travailliste est déconnecté de la classe ouvrière

Les élections locales tenues la semaine dernière en Angleterre ont montré un rejet significatif du Parti conservateur au pouvoir, qui préside à la pire crise du coût de la vie jamais vue depuis des générations. Elles ont également confirmé la disparition de tout soutien au Parti travailliste dans la classe ouvrière.

De gauche à droite, le leader travailliste Sir Keir Starmer, les anciens Premiers ministres Tony Blair et Gordon Brown avant la cérémonie du Conseil d’accession au Palais St James de Londres, samedi  10  septembre 2022, où le roi Charles  III est officiellement proclamé monarque. [AP Photo/Kirsty O'Connor]

Les conservateurs ont perdu le contrôle de 48 municipalités et plus de 1.000 de leurs conseillers municipaux ont perdu leur poste. Le Parti travailliste a remporté 22 municipalités et 536 conseillers municipaux, les libéraux-démocrates 12 municipalités et 407 conseillers, et le Parti vert une municipalité et 241 conseillers.

Il n’y eut pas de scrutin dans toutes les municipalités. Si cela avait été le cas, les travaillistes auraient, selon la BBC, obtenu 35  pour cent des voix au niveau national, les conservateurs  26  pour cent et les libéraux-démocrates  20  pour cent.

Bien que ce soit l’avance la plus importante enregistrée par les travaillistes à une élection locale depuis que le parti a perdu le pouvoir en 2010, elle est entièrement due à l’effondrement du soutien des conservateurs. La part de voix prévue pour les travaillistes est restée inchangée par rapport aux élections locales de l’an dernier, tandis que les conservateurs ont perdu neuf points, dont les libéraux-démocrates (plus quatre points) et d’autres partis ont profité.

La part de voix projetée des travaillistes ne suffirait pas non plus à leur assurer une majorité parlementaire. L'expert en sondages de la BBC, John Curtice, estime qu'il leur manquerait 14 sièges.

Les gains spécifiques des travaillistes soulignent le caractère éphémère de leur vote. Les principaux succès ont été dans le Nord, dans le «mur rouge» des électeurs travaillistes des anciennes régions industrielles de l’Angleterre, qui avait largement basculé vers les conservateurs grâce au discours pro-Brexit de Boris Johnson. Le vote conservateur a baissé plus fortement dans les régions ayant voté pour sortir de l’Union européenne que dans celles ayant voté pour y rester, avec de fortes variations en faveur des travaillistes dans les régions à majorité de gauche.

Robert Ford, professeur de politique à l’université de Manchester, a déclaré au Guardian: «Le fait de voter pour la sortie de l’Union européenne était un facteur prédictif très fort du vote en faveur des conservateurs. Aujourd’hui, il est en train de disparaître».

En d’autres termes, le sort des travaillistes dépend fortement des mouvements des couches généralement plus âgées dont le lien avec le parti est si faible que des pans entiers ont voté Tory en décembre 2019.

Naturellement, ces déplacements sont motivés par la réalité du Brexit qui dément la rhétorique de Johnson, et par le fait que des questions comme le coût de la vie et la crise du NHS (Service national de santé) jouent désormais un rôle beaucoup plus important dans la détermination des modes de vote.

Mais les travaillistes ne peuvent absorber les votes sur cette base parce qu’ils ont le discours le plus à droite de leur histoire, basé sur le soutien à l’agenda de guerre de l’OTAN, sur une politique économique déterminée par les banques et les trusts et l’attaque des droits démocratiques. Ils n’ont pas de base populaire. Leur stratégie électorale consiste à aliéner le plus grand nombre de gens possible, puis à battre les conservateurs parmi une étroite clientèle de la classe moyenne sur des questions de politique droitière soigneusement sélectionnées par les deux partis.

Le Parti travailliste a célébré ses résultats électoraux locaux comme il se doit en faisant un nouveau grand pas vers la droite, en abandonnant son opposition précédemment revendiquée aux pouvoirs anti-manifestation d’État policier des conservateurs. La Loi sur l’Ordre public a été promulguée en toute hâte, quatre jours avant le couronnement et rend illégales les manifestations qui causent «de graves perturbations à deux individus ou plus, ou à une organisation».

Des dizaines de personnes qui prévoyaient de manifester lors du couronnement du roi Charles  III ont été arrêtés, dont cinq membres et le dirigeant de Republic, un groupe de pression enregistré légalement.

Un communiqué de la police métropolitaine explique que «64  arrestations au total ont été effectuées le samedi  6  mai».

«52 d’entre elles étaient liées à la crainte que des personnes ne perturbent l’événement, et les arrestations comprenaient la prévention d’une violation de la paix et d’une conspiration pour causer une nuisance publique».

Les membres de Republic ont été raflés à 6h40 le samedi matin, la police affirmant que le matériel en leur possession pour fixer les pancartes pouvait être utilisé pour «verrouiller» les lieux, ce qui est passible d’une peine de six mois en vertu de la Loi sur l’Ordre public, ou de 12  mois si une route, un aéroport ou une voie ferrée est bloqué(e).

Selon le directeur du groupe, Harry Stratton, la police aurait averti Republic à l’avance que toute personne perturbant le cortège «pourrait être abattue parce que les militaires présents dans les rues pouvaient être un peu chatouilleux».

Le couronnement a également fait l’objet de la plus grande utilisation de technologie de reconnaissance faciale en direct jamais réalisée en Grande-Bretagne, qui a permis de scanner des centaines de milliers de personnes.

Interrogé sur les arrestations, le ministre ‘fantôme’ des Affaires étrangères David Lammy s’est vu demander si le Parti travailliste allait supprimer la législation anti-manifestation. Il a répondu que les travaillistes «ne pouvaient pas arriver au pouvoir en passant en revue toute la législation conservatrice et en l’abrogeant».

Lisa Nandy, secrétaire d’État aux communautés, a déclaré: «Il n’est pas clair dans ce cas si le problème est lié à la législation ou s’il est plus opérationnel et relève de la compétence de la police».

Andrew Gwynne, ministre fantôme de la Santé publique, a déclaré: «Nous devons voir comment cela fonctionne. Et si cela ne fonctionne pas de la manière dont le gouvernement dit que cela doit fonctionner, alors il faut s'en occuper».

Un porte-parole du parti a confirmé ces remarques, reprenant pratiquement mot pour mot les termes des conservateurs pour dire que le Parti travailliste «veillerait à ce qu’on protège le droit historique de manifester pacifiquement, mais qu’on allait prendre des mesures pour empêcher les manifestations dangereuses ou les graves perturbations». Il a ensuite utilisé l’occasion pour promouvoir la politique travailliste anti-migrants, disant que «la législation du ministère de l’Intérieur sera nécessaire dans une suite de domaines différents», y compris «le chaos dans le système d’asile».

Ces commentaires ont été faits alors même que la police métropolitaine exprimait ses «regrets» pour ses propres actions et que les commentateurs de droite s’inquiétaient de l’impression produite par les arrestations lors du couronnement. Le leader travailliste, Sir Keir Starmer, qui porte comme un badge d’honneur son passé anti-démocratique en tant que procureur général, n’a pas de tels scrupules.

Pendant ce temps, le secrétaire d’État fantôme à la Santé, Wes Streeting, s’enthousiasmait dans le journal de droite GB News sur la «chair de poule» que lui avait procuré le couronnement et «l’immense procession militaire sur le Mall». La monarchie, a-t-il poursuivi, était capable de «combler les fossés, en fait, et nous l’avons vu hier avec les gens qui se sont rassemblés au-delà des partis».

Cette décision fait suite à l’interdiction du Parti travailliste à ses organisations locales de s’affilier à Republic, à la Campagne de solidarité avec la Palestine, à la Campagne travailliste pour le désarmement nucléaire, à Stop the War Coalition [Coalition Halte à la guerre], à Jewish Voice for Labour [Voix juive pour le Parti travailliste], à Campaign Against Climate Change Trade Union Group [Groupe syndical de Campagne contre le changement climatique] et au Projet pour la paix et la justice, mis en place par Jeremy Corbyn.

Une lettre vue par le Guardian, envoyée par le responsable intérimaire travailliste pour la gouvernance régionale et le gouvernement local dans le sud, indique que «toute affiliation de ce type nécessite l'approbation préalable du Comité exécutif national. Les affiliations suivantes ne sont donc plus valables et le Constituency Labour Party [Parti travailliste de circonscription] ne peut pas renouveler son affiliation sans l'approbation du NEC».

Les partisans de Corbyn ayant redonné aux partisans de l'ex-premier ministre Tony Blair le contrôle total de leur parti, celui-ci n'est pas seulement un parti pro-capitaliste comme le Parti conservateur, il est encore impossible de les distinguer l'un de l'autre. Dans la mesure où il se présente de manière indépendante pour gouverner, c'est en tant que version plus compétente du parti en crise siégeant en face de lui au parlement.

Même les efforts déployés par le Parti travailliste pour former un gouvernement majoritaire visent moins à vaincre nettement les conservateurs qu'à écarter le Parti national écossais – formellement à gauche du Parti travailliste et qui représente une menace pour l'unité de l'État britannique.

Quels que soient les résultats des prochaines élections, ces données fondamentales de la vie politique ne changeront pas. L’abstention électorale généralisée, l’aliénation vis-à-vis de la politique officielle et le sentiment de millions de gens que leur vote ne changera rien, sont le produit de la privation des droits de la classe ouvrière dont les intérêts ne sont représentés par aucun des partis parlementaires.

C’est là l’expérience commune des travailleurs du monde entier et elle exige un effort unifié pour construire un parti socialiste international voué à arrêter la guerre, l’inégalité sociale et la catastrophe écologique.

(Article paru d’abord en anglais le 10  mai 2023)

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