La Russie a confirmé samedi que des missiles de croisière Storm Shadow à longue portée lancés par la Grande-Bretagne ont frappé deux sites industriels dans la ville de Louhansk. La ville est tenue par les Russes, dans l’est de l’Ukraine. Le ministère russe de la Défense a déclaré que les missiles avaient frappé vendredi une usine de polymères et une usine de transformation de la viande.
D’autres sources, dont le quotidien Telegraph, ont cité des «médias locaux» indiquant que les frappes avaient touché un dépôt d’approvisionnement russe et un centre de commandement militaire situé à 80 miles derrière la ligne de front.
Le Telegraph a rapporté qu’au moins un autre système de missiles dont l’utilisation par les Ukrainiens n’était pas connue jusqu’à présent était désormais opérationnel. «Les analystes ont également déclaré qu’au moins un missile leurre américain MALD, qui ne porte pas d’ogive explosive, mais utilise des composants électroniques sophistiqués pour distraire les systèmes de défense, a été tiré lors des attaques».
Jeudi dernier, après que les médias eurent rapporté que la Grande-Bretagne était prête à autoriser la livraison des missiles longue portée, le ministre de la Défense Ben Wallace a déclaré à des députés: «Tout ce que je peux dire, c’est qu’ayant techniquement franchi les obstacles, et alors que tout le monde parle d’une contre-offensive attendue, c’est maintenant le bon moment pour offrir ces missiles à l’Ukraine, et ils sont maintenant entrés ou se trouvent dans le pays». Le problème technique auquel Wallace faisait référence était de savoir comment, compte tenu de sa taille et de son poids, le Storm Shadow pouvait être monté sur des avions de guerre ukrainiens qui n’étaient pas conçus pour transporter cette arme.
Wallace n’a pas révélé le nombre de missiles à longue portée envoyés, mais il semble que la Grande-Bretagne dispose d’un stock de 700 à 1.000 missiles.
Le ministre de la Défense a répondu aux interventions de députés conservateurs et de l’opposition travailliste, qui ont tous demandé que les livraisons militaires à l’Ukraine soient intensifiées.
Le ministre fantôme travailliste de la Défense, John Healey, a déclaré: «Nous voulons que la dynamique britannique en faveur de l’Ukraine soit maintenue et accélérée». Wallace a répondu que des chars de combat Challenger se trouvaient désormais en Ukraine. «Je sais qu’on a envoyé tous nos chars dans le pays, ainsi qu’un grand nombre de nos Spartans et de nos véhicules blindés».
La fourniture de missiles menace d’avoir des conséquences incalculables. L’Ukraine est désormais en mesure de frapper la Crimée tenue par la Russie, où Moscou base sa flotte de la mer Noire. La portée du missile est officiellement supérieure à 250 km, mais d’autres estimations, notamment celles du président français Emmanuel Macron, suggèrent qu’il pourrait avoir une portée maximale de 400, voire 550 km.
Le dirigeant ukrainien Volodymyr Zelensky a déclaré qu’il s’était entretenu avec le Premier ministre Rishi Sunak, le remerciant «pour le renforcement significatif de nos capacités grâce aux missiles Storm Shadow longue portée et à d’autres formes d’assistance militaire irremplaçables. Nous avons discuté de la poursuite de la coopération en matière de défense et coordonné nos positions à la veille des événements internationaux à venir. En particulier, nous avons besoin de signaux clairs sur l’avenir de l’Ukraine au sein de l’OTAN».
Le ministre ukrainien de la Défense, Oleksii Reznikov, a tweeté de manière provocatrice, quelques heures avant les premières frappes de Storm Shadow: «Les prévisions météorologiques annoncent un cyclone qui se déplace du Royaume-Uni vers l’Ukraine. Il apporte avec lui des tempêtes. C’est à travers l’ombre de la tempête que le soleil de notre liberté percera et éclairera notre victoire».
Le ministère russe des Affaires étrangères a réagi en déclarant vendredi: «Nous considérons cette décision comme une mesure extrêmement hostile de la part de Londres, visant à injecter davantage d’armes en Ukraine et menant à une grave escalade de la situation». Un porte-parole du Kremlin a déclaré, «cela exigera une réponse appropriée de la part de notre armée qui prendra certainement les décisions qui s’imposent en termes militaires» ; le président russe Vladimir Poutine avait réagi «tout à fait négativement» à la nouvelle.
Certains commentateurs et médias ont réagi à l’envoi des Storm Shadows en Ukraine en faisant valoir qu’il n’était pas nécessaire que les États-Unis envoient leurs missiles ATACMS longue portée, beaucoup plus puissants et modernes.
Le Financial Times a écrit : «les États-Unis ont rechigné à fournir des systèmes tactiques tels que l’ATACMS», citant John Foreman, l’attaché militaire britannique à Moscou, qui a déclaré: «Bien qu’il soit probable que le Royaume-Uni et les États-Unis aient eu des discussions approfondies sur l’envoi de Storm Shadows, rien n’indique encore que Washington enverra ses propres missiles à longue portée… Si les États-Unis étaient sur le point de le faire, ils auraient modifié leur message en prévision de cette annonce».
Le Telegraph écrit dans un article d’opinion de Liam James intitulé «Les missiles Storm Shadow envoyés en Ukraine vont transformer la nature de la bataille», «La Grande-Bretagne a montré la voie une fois de plus. Nous fournissons aux Ukrainiens en difficulté notre fameux missile Storm Shadow, l’arme de plus longue portée qui leur a été fournie jusqu’à présent. C’est vraiment un moment qui change la donne».
La Grande-Bretagne avait fourni un système de missiles relativement ancien, qui «comme tout autre avion à réaction subsonique… peut être abattu par les défenses aériennes ordinaires», écrit James. «Le fait est que quelqu’un a maintenant donné aux Ukrainiens une arme de frappe d’une portée nominale de 186 miles (300 km). Cela crée une pression sur les autres nations occidentales pour qu’elles suivent le mouvement et leur facilite grandement la tâche, sur le plan politique et diplomatique».
«Ce que les Ukrainiens veulent en fait, et ils l’ont dit à maintes reprises, c’est le système de missiles tactiques de l’armée américaine (ATACMS). Ils disposent déjà de missiles américains GMLRS (Guided Multiple Launch Rocket System) et de véhicules Himars pour les tirer, qui peuvent atteindre des cibles à 60 miles (96 km) de distance. Par ailleurs, les Ukrainiens peuvent tirer leurs nouveaux SDB terrestres à une distance de 90 miles (145 km). Mais le véhicule Himars peut également tirer l’ATACMS, qui peut atteindre une distance de 190 miles (306 km)».
James ajoute que «les États-Unis n’auront peut-être pas besoin de livrer leurs propres armes: ils pourraient simplement faire savoir que les autres sont libres d’envoyer les leurs». L’ATACMS se trouve déjà dans les arsenaux de la Pologne et de la Roumanie. D’autres pays – dont l’Estonie, la Lituanie et Taïwan – les ont commandés. (Taïwan a déjà autorisé le détournement vers l’Ukraine de bombes de petit diamètre lancées depuis le sol, qu’il avait commandées aux États-Unis).
Le ministre britannique de la Défense, Wallace, a souligné qu’«en ce qui concerne l’utilisation, la donation ou le don de Storm Shadow, les États-Unis ont incroyablement soutenu la décision du Royaume-Uni en ce sens».
À chaque étape de la guerre, l’OTAN a intensifié le conflit en fournissant des armes que le président américain Joe Biden lui-même et les responsables de l’OTAN avaient précédemment exclues. Le Financial Times a noté que «la décision du Royaume-Uni en janvier d’envoyer des chars de combat Challenger 2»… avait « créé un précédent qui fut suivi par un accord germano-américain sur l’envoi de leurs propres chars de combat principaux, le Leopard 2 et le M1 Abrams».
Dans la guerre de l’OTAN contre la Russie, il n’y a aucune limite à ce qui sera fourni pour assurer un changement de régime à Moscou.
En réponse à Wallace, le député conservateur Mark Francois a déclaré: «Nous avons été les premiers en Europe occidentale à fournir du matériel aux Ukrainiens… Mais, nous n’avons pas encore envoyé d’avions à réaction. Bien que nous ayons un escadron de Typhoons de la tranche 1 dans un hangar. Le président Zelensky a récemment demandé très publiquement à Westminster Hall que nous le fassions».
Francois a déclaré que la capacité aérienne de l’Ukraine n’était pas à la hauteur de celle de Moscou: «À ce titre, puis-je lui demander précisément ce que nous allons faire, d’abord pour envoyer des jets, et ensuite pour encourager d’autres alliés occidentaux à envoyer des MiG-29, des F-16 ou même des A-10 à l’Ukraine? Ce serait une tragédie, littéralement, si la contre-offensive s’essoufflait par manque de soutien aérien».
Le député Tobias Ellwood, qui préside la Commission de Défense de la Chambre des communes, a déclaré: «La contre-attaque qui est susceptible d’avoir lieu est très attendue, mais il y a aussi un message, et j’espère que le secrétaire d’État [Wallace] sera d’accord, selon lequel il devrait y avoir peut-être une deuxième, une troisième ou une quatrième contre-offensive. La situation ne s’arrêtera pas simplement lorsque les Ukrainiens décideront d’aller de l’avant. Nous devons nous attendre à ce que la Russie devienne méchante et utilise en réponse des systèmes non conventionnels». Il a demandé: «Les Américains vont-ils s’aligner sur l’ATACMS – le système de missiles tactiques de l’armée? Il y a toujours la demande pour qu’on donne des jets».
Conservateurs et travaillistes constituent un seul et même parti de la guerre. Les travaillistes rassurent la classe dirigeante et les États-Unis – à l’approche des élections générales de 2024 – qu’ils sont le «parti de l’OTAN». Le ministre fantôme de la Défense, Healey, a déclaré: «Le ministre de la Défense sait que le gouvernement a bénéficié, et continuera de bénéficier, du soutien inconditionnel des travaillistes pour fournir une aide militaire à l’Ukraine et pour renforcer les alliés de l’OTAN».
(Article paru d’abord en anglais le 15 mai 2023)
