Biden annule son voyage en Australie pour participer à une réunion quadripartite anti-Chine

L’annonce mercredi que le président américain Joe Biden avait annulé son voyage en Australie est un coup pour le gouvernement travailliste australien et la campagne anti-Chine menée par les États-Unis dans toute la région inde-pacifique.

Le Premier ministre australien Anthony Albanese, à gauche, le président américain Joe Biden, le Premier ministre indien Narendra Modi et le Premier ministre japonais Fumio Kishida, à droite, lors du sommet des dirigeants de la Quadrilatérale, mardi  24  mai 2022, à Tokyo. [AP Photo/Evan Vucci]

Biden devait participer la semaine prochaine à Sydney à une réunion du Dialogue stratégique quadrilatéral (Quad) qui réunit les États-Unis, l’Australie, le Japon et l’Inde dans une alliance de fait dirigée contre Pékin. Il se rendra encore au Japon pour un sommet du G7 ce week-end. C’est là que se tiendra une réunion annexe de la Quadrilatérale.

La raison invoquée pour cette annulation est que Joe Biden doit se trouver aux États-Unis pendant la crise liée au plafond de la dette. À sa manière, cela souligne le déclin historique de l'impérialisme américain.

Alors même qu’il mène une guerre par procuration avec la Russie en Ukraine et qu’il se prépare à un conflit avec la Chine, considérée comme sa principale menace économique, le capitalisme américain est en proie à des troubles politiques et économiques internes permanents qui menacent d’accroître l’instabilité.

Comme l’a expliqué le WSWS, la crise du plafond de la dette est en grande partie fabriquée. La question du plafond émerge tous les deux ans depuis des décennies. Une solution est invariablement trouvée. Le plafond de la dette est utilisé pour jeter les bases d’une attaque en règle des programmes sociaux et des conditions de vie des travailleurs américains, dans l’intérêt des trusts.

Le voyage de Joe Biden au Japon montre également qu’il n’est guère enchaîné à son bureau de la Maison-Blanche en pleines négociations sur le plafond de la dette.

L’annulation n’a pas été révélée d’une manière délicate et bien orchestrée, mais d’une manière plutôt brutale qui a écorné la réputation du Premier ministre australien Anthony Albanese.

Pendant des semaines, Albanese et d'autres ministres travaillistes de premier plan ont vanté l'importance de la réunion de la Quadrilatérale. Elle devait souligner le rôle de plus en plus central de l’Australie dans la politique étrangère des États-Unis dans la région inde-pacifique, ainsi que les relations étroites du gouvernement travailliste et du gouvernement Biden.

Mardi soir, à 22h30, Albanese avait annoncé en grande pompe que Biden s’adresserait à une séance commune des deux chambres du parlement australien au cours de sa visite. Puis, le lendemain matin, tout le voyage a été annulé.

Il semble que de grandes publications américaines comme le New York Times ont peut-être été informées de cette annulation avant Albanese. Des médias australiens ont depuis rapporté que Albanese avait reçu un appel téléphonique d’un responsable américain lui annonçant l’annulation de la visite avant 5  heures du matin, mercredi. Il semble peu probable que l’information de cet appel matinal ait été fuitée à la presse par Albanese ou son équipe.

Il y a sans doute de nombreuses raisons à l’annulation de la visite de Biden. Mais la manière dont elle a été arrangée a indubitablement l’air d’un affront au gouvernement travailliste.

Les articles parus dans la presse australienne donnent une idée de certains des facteurs en jeu. Les médias officiels, profondément ancrés dans l’appareil militaire et de renseignement américain et australien, se sont livrés à un grand nombre d’interrogations.

The Australian a publié un article révélateur de Peter Jennings, membre senior de l’Australian Strategic Policy Institute (ASPI) et ancien directeur exécutif de cet institut. L’ASPI est financé par les gouvernements américain et australien, ainsi que par les principaux fabricants d’armes. Il est le porte-parole le plus virulent de l’impérialisme américain en Australie.

Jennings a relevé les différents facteurs ayant motivé l'annulation de la visite de Biden. Parmi ceux-ci, la crise politique aux États-Unis, la nécessité de gérer l'opinion publique nationale à un tel moment et l'âge avancé du président.

Il écrit encore, «ce qui est vraiment dommage dans l’annulation de la visite à Sydney c’est que les relations entre l’Australie et les États-Unis pourraient difficilement être dans une meilleure forme».

Comme le fait remarquer Jennings, le gouvernement travailliste, en place depuis un an seulement, a considérablement accéléré le rôle de première ligne de l’Australie dans les préparatifs d’une guerre des États-Unis avec la Chine. Albanese et d’autres ministres travaillistes ont entrepris ce qu’ils qualifient de «diplomatie activiste», poussant agressivement la ligne américaine dans toute la région et exigeant que les autres nations s’alignent sur la confrontation de Washington avec la Chine.

En mars, Albanese était aux côtés de Biden et du Premier ministre britannique Rishi Sunak à San Diego, où tous trois annonçaient un accord de 368 milliards de dollars pour l'acquisition par l'Australie d'une flotte de sous-marins à propulsion nucléaire. Nommés «prédateurs de l'océan», ceux-ci mèneraient des opérations offensives contre la Chine dans toute la région inde-pacifique.

Ce n’est là que la pièce maîtresse d’un réarmement militaire bien plus vaste. Comme le souligne la Defence Strategic Review (DSR) du parti travailliste, publiée le mois dernier, l’armée passera d’une défense nominale du continent australien à une «projection percutante» dans l’ensemble de la région, en préparation d’un conflit armé.

Cela est dans la droite ligne de la politique de guerre des États-Unis. Mais des gens comme Jennings n’ont cessé de s’inquiéter du fait que le renforcement militaire australien n’est pas assez rapide dans des conditions où certains hauts responsables militaires américains prévoient un conflit probable avec la Chine dans les trois prochaines années.

Jennings affirme que ces frustrations peuvent avoir joué un rôle dans l’annulation de la visite de Biden. «Après avoir promis le plus grand remaniement de la défense depuis des décennies, la version fantaisiste d’une Revue stratégique de Défense du gouvernement n’a livré aucun nouveau financement pour les quatre prochaines années, une énième révision de la flotte de surface de la marine et une refonte bâclée de l’armée visant à économiser de l’argent plutôt qu’à moderniser la force».

«Les partisans les plus proches de l'Australie à Washington seront mystifiés par cette évolution», ajoute Jennings.

«Washington évalue constamment si l’Australie est réellement à la hauteur des exigences qu’implique la coopération AUKUS. L’absence de financement de notre rhétorique de défense aura été remarquée. Ce type de complaisance n’attire pas les visites présidentielles lorsque d’autres priorités se montrent pressantes», écrit-il notamment.

Des insinuations similaires ont été faites par d’autres commentateurs, mais généralement en termes moins explicites.

Il ne fait aucun doute que le gouvernement travailliste est sous l'emprise de forces puissantes. Il s'aligne totalement sur la campagne de guerre des États-Unis.

Mais en même temps, une aile minoritaire de l’élite dirigeante continue d’exprimer son opposition à AUKUS et au programme de sous-marins. Cette couche n’est pas anti-guerre. Elle craint bien plutôt les conséquences d’une guerre totale avec le principal partenaire commercial du pays. Elle compte parmi ses représentants certains des hommes politiques australiens les plus en vue comme l’ex-premier ministre travailliste Paul Keating et le dirigeant travailliste Bob Carr, ex-ministre australien des Affaires étrangères et premier ministre de Nouvelle-Galles du Sud pendant dix ans.

Des articles antérieurs ont montré que les interventions de Keating, en particulier, avaient été suivies de près à Washington. Le gouvernement Albanese a bien qualifié les déclarations de Keating de «dépassées», mais il n’a pas pu le faire taire ou réfuter ses affirmations de manière convaincante.

Ce qui est plus préoccupant, c’est le sentiment anti-guerre authentique et généralisé des gens ordinaires. L’annonce de l’accord AUKUS et de son énorme coût a provoqué un choc et une colère considérables. Pendant plus d’une décennie, les préparatifs de guerre avaient été menés en grande partie dans le dos de la population.

Pour tenter d’étouffer ces sentiments, le gouvernement travailliste a frauduleusement présenté son budget de mai comme un exercice d’allègement du coût de la vie. Des mesures qui sont infimes par rapport aux plus de 50 milliards de dollars alloués aux dépenses militaires l’année prochaine. Mais la plupart des financements liés à AUKUS ont été reportés à l’avenir, et le gouvernement a en fait botté en touche.

Le sort de Julian Assange, éditeur de WikiLeaks emprisonné et citoyen australien, a également pris de l’importance. Cela a contraint Albanese à faire des déclarations très conditionnelles indiquant que le gouvernement souhaitait que l’affaire Assange soit «close». Biden supervise la tentative d’extradition et de poursuites visant Assange par les États-Unis pour avoir dénoncé les crimes de guerre américains.

Compte tenu de l’isolement géographique du pays et du rôle central de l’alliance américaine, les visites des présidents américains ont toujours été des événements majeurs dans la vie politique australienne.

Les visites annulées elles aussi, ont eu de l’importance. En 2010, le président américain de l’époque, Barack Obama, reporta une tournée prévue en Australie, avant de l’annuler complètement.

Le premier report avait eu lieu en mars et le second en juin. Fin juin, le Premier ministre Kevin Rudd était évincé par un coup d’État en coulisses. Celui-ci eut lieu en une nuit, dans le dos de la population et même d’une partie de la direction du Parti travailliste. L’éviction fut menée par des apparatchiks travaillistes et des syndicats, qui furent ensuite démasqués comme informateurs confidentiels de l’ambassade des États-Unis.

Les câbles de WikiLeaks qui ont révélé leur état montraient aussi que les États-Unis étaient extrêmement hostiles à l’appel lancé par Rudd pour que Washington tente de parvenir à un modus vivendi avec la Chine dans la région inde-pacifique. Un cours timide et en rien anti-guerre mais qui allait à l’encontre des préparatifs américains pour une confrontation totale avec Pékin. Rudd avait de plus exprimé des réserves à l’égard de la Quadrilatérale.

En 2011, après la nomination de Julia Gillard comme Première ministre, Obama s’est rendu sur place et a annoncé depuis le parlement australien le ‘‘pivot’’ des États-Unis vers l’Asie, un renforcement militaire sans précédent. Gillard a approuvé et annoncé l’ouverture d’une base américaine de marines à Darwin.

Le coup d’État fomenté par les États-Unis contre Rudd n’est jamais discuté ouvertement, mais il est sans aucun doute présent à l’esprit de ceux qui fréquentent les allées du pouvoir, y compris d’Albanese, qui était ministre dans le gouvernement Rudd.

Albanese a fait tout ce qu’il a pu pour prouver que son gouvernement ne vacillerait pas comme celui de Rudd donnait l’impression de le faire. Mais dans un contexte de frénésie guerrière croissante, son gouvernement et sa performance sur le plan militaire sont, comme l’a indiqué Jennings, constamment examinés à la loupe par Washington.

(Article paru d’abord en anglais le 19  mai 2023)

Loading