Dans un article publié samedi, le grand quotidien espagnol El Pais rapporte la preuve la plus directe à ce jour que l’agence de renseignement américaine CIA (Central Intelligence Agency) a illégalement espionné Julian Assange alors qu’il était réfugié politique internationalement reconnu dans l’ambassade d’Équateur à Londres.
Ces nouvelles preuves, qui s’ajoutent à une montagne de révélations antérieures, soulignent le caractère criminel de la persécution d’Assange par les États-Unis. Elles montrent à nouveau clairement que la tentative d’extradition et les poursuites des États-Unis contre Assange, pour avoir publié des preuves de crimes de guerre perpétrés par eux, est le bras pseudo-juridique d’une campagne meurtrière qui a comporté la violation d’innombrables lois au sein des juridictions nationales et à l’international.
Auparavant, des preuves indirectes substantielles existaient de l’espionnage de la CIA. D’une part, un article de Yahoo! News paru fin 2021 indiquait que le gouvernement Trump et la CIA avaient mené des coups bas contre Assange alors qu’il se trouvait dans l’ambassade d’Équateur ; on alla jusqu’à discuter une tentative d’enlèvement ou un assassinat. Ces révélations étaient basées sur les déclarations de 30 anciens responsables américains.
D'autre part, d'anciens employés d'UC Global, la société de sécurité espagnole engagée à l'époque par les autorités équatoriennes pour assurer la sécurité de l'ambassade de Londres, ont dénoncé le fait que la société avait essentiellement agi comme un voyou.
Dans le dos du gouvernement équatorien, elle avait installé un vaste matériel de surveillance qu’elle avait transmis à de tierces parties secrètes aux États-Unis. UC Global aurait noué des relations avec la société de Sheldon Adelson, allié de Trump et magnat des casinos, qui semble avoir joué le rôle d’intermédiaire pour les services de renseignement américains dans l’obtention du matériel. Le fait qu’UC Global ait mené des activités d’espionnage est apparu clairement à la lumière des nombreux documents vidéo et audio d’Assange dans l’ambassade, y compris des discussions privilégiées avec des avocats.
Les dernières révélations réunissent ces deux éléments. Elles établissent de manière irréfutable qu’UC Global a agi en tant que force sur le terrain essentielle de la campagne de la CIA contre Assange.
Le propriétaire d’UC Global, David Morales, fait l’objet de poursuites pénales en Espagne pour plusieurs chefs d’accusation interdépendants, notamment pour avoir espionné Assange, ses avocats et d’autres journalistes.
Selon El Pais, la police espagnole avait déjà obtenu des enregistrements électroniques d’UC Global dans le cadre de l’enquête criminelle, mais les représentants d’Assange s’étaient inquiétés du fait que les enregistrements étaient incomplets et ne donnaient donc pas une image complète des activités de la société.
Par conséquent, avec l'aide des avocats d'Assange et de leurs experts techniques, un ensemble de données beaucoup plus complet a été obtenu. Une grande partie de ces nouveaux éléments provient des dossiers et des ordinateurs de Morales lui-même.
El Pais rapporte : «La différence de taille ou de volume entre les deux copies est substantielle. La sauvegarde de documents depuis des ordinateurs de Morales, des clés USB et des appareils électroniques fournis par la police était de 213,1 GB inférieure à celle récemment obtenue par la défense d’Assange – l’équivalent de 973 fichiers de courrier électronique contre 551.616 fichiers de courrier électronique pour la seconde. Parmi les nouveaux fichiers, un dossier intitulé “Opérations & Projets” fut sauvegardé, contenant des répertoires organisés par zone géographique».
«Chaque région ou pays est spécifiée, ainsi que les détails des services à fournir. Dans la zone correspondante à l’Amérique du Nord, dans le répertoire “USA”, on trouve un fichier appelé “CIA”. À l’intérieur, dans un dossier intitulé “Videos” sont stockées des images d’enregistrements. Celles-ci furent obtenues grâce aux caméras et microphones cachés qu’UC Global a installés dans l’ambassade d’Équateur à Londres pour surveiller le fondateur de WikiLeaks. Chaque enregistrement est daté et titré».
«Certains exemples sont “Pamela Anderson” – qui contient les réunions avec l’actrice, une amie d’Assange – “Invité” qui est le nom que les employés de Morales utilisaient pour se référer à l’Australien (Assange). “Toilettes dames” qui était un endroit où Assange tenait des réunions avec ses avocats par crainte d’être espionné. Enfin “Fidel”, le Consul Équatorien qui a essayé de faire sortir Assange du Royaume-Uni avec un passeport diplomatique».
Selon les lanceurs d’alerte d’UC Global, Morales leur avait déjà dit qu’il était «passé du côté obscur» et qu’il fournissait secrètement des informations à des «amis américains». Il est désormais évident qu’il s’agissait de références à la CIA.
Comme El Pais l’a précédemment rapporté, cet espionnage n’était pas une surveillance passive. Il s’agissait de la base pour des mesures actives prises par les autorités américaines.
Au cours de l’année 2017, la santé d’Assange s’est détériorée. La non-viabilité de sa résidence forcée à durée indéterminée dans l’ambassade était évidente. En outre, des sections sympathisantes de l’État équatorien craignaient que les vents changeants dans leur pays, notamment l’arrivée au pouvoir du président Lenín Moreno en mai, n’auguraient rien de bon pour Assange.
On a donc décidé de tenter de faire quitter l’ambassade à Assange et de lui demander l’asile dans un pays tiers. Le 21 décembre, Rommy Vallejo, chef des services de renseignement équatoriens et l’un des membres de l’appareil d’État favorables à Assange, a rencontré le fondateur de WikiLeaks à l’ambassade d’Équateur pour discuter des derniers préparatifs de son évasion. Celle-ci devait avoir lieu à Noël ou autour de Noël, où les opérations de la police et du renseignement britanniques étaient censées se relâcher.
Des dossiers antérieurs ont clairement montré qu’UC Global avait espionné la réunion. Dans les 24 heures qui ont suivi la rencontre entre Assange et Vallejo, les États-Unis ont lancé un mandat d’arrêt international contre d’Assange, dans le but évident de l’empêcher d’obtenir l’asile dans un autre pays. Moins de trois mois plus tard, le 6 mars 2018, le premier acte d’accusation criminel était secrètement émis à son encontre par les États-Unis.
En d’autres termes, tous les efforts juridiques américains visant Assange, y compris les actes d’accusation de substitution ajoutant des accusations au titre de la Loi sur l’espionnage et la demande d’extradition, peuvent être retracés jusqu’aux opérations illégales de la CIA ciblant le fondateur de WikiLeaks alors qu’il était réfugié politique. Cela réfute totalement les affirmations du ministère américain de la Justice, qui a déclaré que même si la CIA avait espionné Assange, cela n’avait aucune incidence sur son procès dû aux prétendues «murailles de Chine» séparant les différentes branches du gouvernement américain.
De plus, la campagne frénétique que la CIA a lancé contre Assange en 2017 n’était pas motivée par la crainte de risques que lui et WikiLeaks représentaient pour la population, ni même par des actes répréhensibles antérieurs. Il s’agissait bien plutôt de représailles pour la publication par WikiLeaks en mars 2017 du Vault 7, un vaste ensemble de documents prouvant que la CIA menait des activités d’espionnage illégales à l’échelle mondiale et était l’un des plus grands pourvoyeurs de logiciels malveillants au monde.
Les États-Unis n’ont même pas inculpé Assange pour ces publications, qui constituaient manifestement le motif central de la campagne menée contre lui et qui a abouti à son arrestation, à sa détention et à son éventuelle extradition.
La confirmation qu’UC Global travaillait pour la CIA stigmatise l’accusation américaine, même en faisant abstraction de tout le reste, comme irrémédiablement viciée. La surveillance d’UC Global a porté sur les réunions juridiques confidentielles d’Assange, ce qui devrait, de toute évidence, entraîner un rejet sommaire du procès intenté par les États-Unis.
Ces révélations ont une signification encore plus large, car elles ouvrent une fenêtre effrayante sur la vaste érosion des libertés civiles. Dans la capitale de la Grande-Bretagne, pays de la Magna Carta et prétendue «démocratie occidentale», on a effectivement transformé la mission diplomatique d’un pays tiers en centre d’espionnage américain et de coups bas contre un réfugié protégé.
En mars 2018, le régime Moreno, désormais aligné sur les États-Unis, a coupé les communications d’Assange et la plupart de ses accès au monde extérieur. La CIA avait pratiquement établi l’un de ses célèbres ‘sites noirs’ dans un bâtiment de l’ambassade situé dans le quartier chic de Knightsbridge à Londres.
Les discussions au sein du gouvernement Trump et de la CIA sur l’enlèvement ou l’assassinat d’Assange n’étaient pas de vagues hypothèses. Ceux-là mêmes qui parlaient de le tuer illégalement contrôlaient effectivement l’environnement physique d’Assange par l’intermédiaire d’UC Global et de Morales.
Une telle opération devait être connue de beaucoup. De nombreuses questions se posent: que savaient les autorités britanniques, leurs agences d’espionnage et leurs gouvernements? Ou bien, que savaient le gouvernement australien et son appareil d’État?
Et qu’en est-il des médias officiels? Pendant des années, des publications comme le New York Times et le Guardian ont été de connivence avec les agences de renseignement pour noircir le nom d’Assange et ont publié tous les mensonges que leur fournissaient la CIA et d’autres entités hostiles. Auraient-elles vraiment pu tout ignorer de l’opération Knightsbridge?
Les publications susmentionnées, et bien d’autres qui ont sali Assange, sont restées remarquablement silencieuses sur toutes les révélations de l’espionnage et des coups bas de la CIA à son encontre. Cela fait partie d’un schéma plus large, mais il semble que cet aspect de la CIA soit un point particulièrement sensible. Aucune grande publication américaine ou britannique n’a encore parlé des dernières révélations d’El Pais.
(Article paru d’abord en anglais 7 June 2023)
