Le 14 juin, l’Adriana, un bateau de pêche transportant des centaines de réfugiés a coulé au large de la ville portuaire grecque de Pylos. Environ 600 personnes, dont des enfants, se sont noyées. Une enquête menée par la chaîne régionale allemande NDR, le Guardian, l’agence de recherche Forensis et l’organisation grecque Solomon a permis de conclure que l’Adriana avait été remorqué par les garde-côtes grecs vers les eaux territoriales italiennes qui, ne réussissant pas, ont laissé le bateau chavirer.
L’équipe de recherche s’est entretenue avec 26 survivants, a évalué les dossiers judiciaires disponibles et examiné les journaux de bord des navires impliqués. Le navire 920 des garde-côtes a atteint l’Adriana, qui venait de recevoir de l’eau, de la nourriture et du carburant du pétrolier Faithful Warrior, le 13 juin à 22h40. Des images vidéo montrent que l’Adriana, complètement surchargé, gîtait déjà dangereusement à ce moment-là et qu’une action de sauvetage immédiate aurait dû être lancée.
L’Adriana dérivait depuis des heures à cause d’un compas cassé et du manque de carburant, poussé uniquement par le courant. Mais après l’arrivée des garde-côtes grecs, il s’est remis à avancer à vitesse constante vers l’Italie. Les survivants rapportent que les garde-côtes les ont précédés, affirmant qu’un navire des garde-côtes italiens les attendait déjà.
Vers 1h40 du matin le 14 juin, l’Adriana s’est arrêté ; apparemment le moteur était de nouveau en panne. Il s’est ensuite déplacé de quelques centaines de mètres vers l’est, ce qui ne peut s’expliquer par le vent ou le courant. Des témoins oculaires rapportent qu’après la nouvelle avarie de moteur, des hommes masqués du navire des garde-côtes grecs sont montés à bord et ont attaché une corde à la proue de l’Adriana.
Le navire garde-côte 920 avait quitté La Canée en Crète et, selon le journal de bord, avait embarqué une équipe de quatre membres de la KEA stationnée à La Canée. La KEA est une unité militaire spécialisée dans les opérations dangereuses en mer.
Les garde-côtes affirment qu’ils ont attaché la corde pour stabiliser l’Adriana. Stefan Krüger, expert en sécurité des navires, a toutefois exprimé de sérieux doutes quant à cette version auprès de NDR. «Ce genre de mouvement de gîte, que l’on obtient certainement avec un tel remorquage, ne permet pas de stabiliser le navire». Krüger pense plutôt «que la motivation était de remorquer le navire parce que le moteur ne fonctionnait plus». Peu de temps après la fixation du câble de remorquage, l’Adriana a chaviré.
Deux survivants, qui ont souhaité garder l’anonymat par crainte des autorités grecques, ont raconté à la BBC comment le chavirement s’est produit. «Ils ont fixé une corde par la gauche. Tout le monde est allé sur le côté droit de notre bateau pour le rééquilibrer. Le navire grec s’est rapidement éloigné et a fait basculer notre bateau. Ils l’ont emporté avec eux pendant un long moment».
Un autre survivant a déclaré au Guardian que les soldats grecs avaient attaché la corde et ils ont tiré l’Adriana pendant environ 10 minutes. «J’ai eu l’impression qu’ils essayaient de nous pousser hors des eaux grecques pour mettre fin à leur responsabilité. D’autres survivants ont déclaré que l’Adriana avait soudainement avancé «comme une fusée» alors que le moteur ne tournait pas.
Le fait que la version des garde-côtes grecs ne corresponde pas au déroulement réel des événements est également mis en évidence par le témoignage des survivants devant le juge d'instruction qui examine le naufrage de l'Adriana. Selon ce témoignage, les déclarations enregistrées et publiées par les garde-côtes ont été faites sous pression et manipulées.
Comme le rapporte le Guardian, les déclarations faites par deux survivants de nationalités différentes, selon les garde-côtes, concordent étonnamment mot pour mot: «Nous nous trouvions sur le bateau. Ce dernier était vieux et rouillé avec trop de monde à bord… C’est pourquoi il a chaviré et a fini par couler».
Mais sous serment devant le procureur, les mêmes survivants ont, quelques jours plus tard, accusé les garde-côtes grecs d’être à l’origine du naufrage. Un survivant qui avait déclaré aux garde-côtes dans son témoignage que le chalutier avait chaviré en raison de son âge et de sa surpopulation a déclaré ensuite: «Lorsqu’ils sont montés à bord du bateau (et je suis désolé de le mentionner), notre bateau a coulé. Je pense que la raison en est le remorquage par le bateau grec».
Les survivants ont déclaré à la BBC qu'ils avaient été intimidés par les garde-côtes. Chaque fois qu'ils disaient que les garde-côtes grecs avaient provoqué le chavirement, on leur demandait de se taire. « Vous avez survécu à la mort ! Cessez de parler de l'incident ! Ne posez plus de questions à ce sujet », leur a-t-on dit.
D’autres incidents qui montrent que les garde-côtes grecs n’ont jamais été intéressés par un sauvetage des réfugiés ont parus au cours de l’enquête. L’agence européenne Frontex de protection des frontières est elle aussi restée inactive bien qu’on l’ait informé à un stade précoce de l’urgence d’un sauvetage en mer.
Selon les informations du journal allemand Welt am Sonntag, le bateau a été repéré pour la première fois par les autorités italiennes à 6h51, d’après un document interne de Frontex. Frontex avait auparavant affirmé n’avoir appris l’existence du navire surchargé qu’à 9h47 grâce à un drone de reconnaissance. En réalité, dès 8h51, le centre de sauvetage en mer de Rome a alerté Frontex et le centre de contrôle du Pirée, d’où sont dirigées les opérations de sauvetage des garde-côtes grecs. L’information aurait également fait état de la mort de deux enfants à bord du chalutier
Il a néanmoins fallut des heures pour que le navire 920 des garde-côtes grecs quitte la Crète. On ne sait toujours pas pourquoi on n’a pas alerté ni envoyé des bateaux situés bien plus près, à Kalamata, Pylos ou Patras. S’adressant au Guardian, un membre des garde-côtes grecs a exprimé son incompréhension totale quant au fait qu’on n’ait pas lancé d’opération de sauvetage immédiatement. «C’était une situation où on aurait dû envoyer tout ce qu’on avait – le chalutier avait clairement besoin d’aide».
Les autorités grecques cependant, étaient manifestement plus préoccupées par l’embarquement de membres du KEA stationnés à Chania, afin d’éloigner le navire des eaux grecques. On n’a donc envisagé, à aucun moment, une véritable opération de sauvetage.
Depuis, les garde-côtes grecs ont confirmé qu’ils avaient été tôt informés par les autorités italiennes. Le nouveau ministre grec de l’Immigration, Dimitris Kairidis, a déclaré à Bruxelles qu’une «enquête judiciaire indépendante» était en cours. Si quelqu’un est reconnu coupable, il y aurait « certainement des conséquences». «En attendant, nous ne devons pas tirer de conclusions hâtives ni céder à la pression politique», a-t-il ajouté.
Frontex a lancé sa propre enquête pour la forme sur le naufrage. Dans le même temps, la Commission européenne continue de soutenir les enquêtes menées par les autorités grecques. Celles-ci se concentrent toutefois sur les neuf Égyptiens arrêtés après le naufrage, qui auraient dirigé le bateau et distribué l’eau et la nourriture.
Ceux-ci sont accusés d’appartenir à un réseau de passeurs et d’avoir provoqué le chavirement du bateau. S’ils sont reconnus coupables, ils risquent la prison à vie. Les survivants ont déclaré à la BBC que les garde-côtes les avaient forcés à désigner ces neuf personnes comme des cerveaux et des passeurs. «Les autorités grecques les ont détenus et les ont accusés à tort de camoufler leur crime», a déclaré un survivant.
Le naufrage de l'Adriana, qui a coûté la vie à plus de 600 réfugiés, est manifestement un acte de meurtre collectif, commis soit délibérément, soit par défaut d'assistance et dont l'UE est responsable.
(Article paru d’abord en anglais le 19 juillet 2023)
