Jeudi 13 juillet, le gouvernement allemand a adopté pour la première fois une stratégie à l’égard de la Chine. L'objectif de son document de 64 pages est de réduire la dépendance de l'économie allemande vis-à-vis de la Chine en vue d'une guerre avec cette puissance économique asiatique montante.
Dans l'accord de coalition entre sociaux-démocrates (SPD), libéraux-démocrates (FDP) et Verts, conclu avant l’entrée en fonction de celle-ci, la Chine était encore décrite comme un « partenaire, concurrent et rival systémique ». Depuis, selon la ‘stratégie chinoise’, « les éléments de rivalité et de concurrence dans nos relations ont augmenté ». Empaqueté dans une rhétorique trompeuse sur les « valeurs occidentales », la « démocratie libérale » et les « droits de l'homme », le document de stratégie développe tout un ensemble de mesures économiques et politiques dirigées contre la Chine.
Afin de réduire la dépendance vis-à-vis de la Chine, les chaînes d'approvisionnement et de valeur doivent être « diversifiées » et « sécurisées à long terme par une diversification plus large des risques »; le gouvernement allemand soutient « l'économie allemande dans le développement de sources d'approvisionnement diversifiées et durables » dans d'autres pays.
Afin de ne pas être dépendantes des technologies chinoises dans des « domaines clés », « les technologies clés doivent être identifiées à un stade précoce ». Le gouvernement veut investir plus d'argent dans ses propres « recherche, développement et innovation » et retirer le financement des « projets avec la Chine dans lesquels un transfert de connaissances est probable ». Les risques auxquels sont confrontées les entreprises allemandes actives en Chine ne seront plus couverts comme auparavant.
Les « instruments de politique commerciale » de l'UE doivent être encore développés pour restreindre le commerce avec la Chine. Les investissements directs des entreprises européennes en Chine doivent être revus et stoppés si nécessaire. « Avec l'examen des investissements, nous protégeons l'indépendance dans les domaines critiques pour la sécurité et les domaines importants pour l'approvisionnement de la population, protégeons la capacité de défense de l'Allemagne et de ses alliés, et renforçons la souveraineté technologique de l'Allemagne et de l'UE », indique le document.
Les exportations vers la Chine doivent également être limitées. « Afin d'éviter des risques de sécurité à plus long terme pour l'Allemagne, l'UE et ses alliés du fait des exportations de nouvelles technologies clés, le gouvernement fédéral s'est engagé à poursuivre le développement des listes de marchandises dans les régimes internationaux de contrôle des exportations ». Cela s'appliquera notamment aux domaines de la « technologie de la cybersécurité et de la surveillance ».
Moins de composants chinois doivent être utilisés dans les «infrastructures critiques», telles que les réseaux de téléphonie mobile. Des réglementations correspondantes devraient également être élaborées pour les « produits non informatiques ».
« La résilience contre les menaces hybrides dans la politique, les affaires, la science et la société » doit être renforcée. Les « campagnes de désinformation chinoises » – par exemple, « en rapport avec la politique de la Chine sur Hong Kong et Taïwan » et « la guerre d'agression de la Russie contre l'Ukraine en violation du droit international » – doivent être combattues à tous les niveaux.
La publication de la stratégie anti-Chine a été précédée de mois de disputes au sein de la coalition. Avec un volume commercial (importations et exportations) de 299 milliards d'euros l'an dernier, la Chine est le partenaire commercial le plus important de l'Allemagne. Surtout pour l'industrie automobile allemande, qui emploie environ 800 000 personnes, la Chine est le plus grand marché de vente. Une rupture brutale des relations économiques aurait donc des conséquences économiques dévastatrices.
Les associations patronales, notamment, ont mis en garde contre un cours trop conflictuel et ont trouvé une oreille attentive auprès du chancelier Olaf Scholz (SPD) et du ministre des Finances Christian Lindner (FDP). Le président de l’Association des employeurs Rainer Dulger s'est plaint de la « politique morale » de l'Allemagne dans ses relations avec la Chine. La ministre des Affaires étrangères Annalena Baerbock et le ministre de l'Economie Robert Habeck (tous deux Verts), ont en revanche appelé à une ligne plus dure.
Les Verts sont les précurseurs d'une politique étrangère dite « fondée sur les valeurs » qui utilise les questions de droits de l'homme pour justifier les mesures de guerre commerciale et les guerres. Pourtant, les « valeurs » proclamées ne s'appliquent qu'aux rivaux et opposants, pas aux alliés comme le boucher égyptien Abdel Fatah El-Sisi, le dirigeant saoudien Mohammed bin Salman ou le Premier ministre indien Narendra Modi, responsable de pogroms sanglants. Le tapis rouge leur est déroulé à Berlin. Les guerres criminelles n'entrent pas non plus dans cette catégorie, si elles sont menées par l'OTAN, les États-Unis ou d'autres alliés.
La stratégie à l’égard de la Chine publiée à la mi-juillet est un compromis. C'est le sens de la formule constamment répétée selon laquelle il s'agit de réduire les risques et non de découpler.
Les associations professionnelles ont signalé leur accord. Le président de la Fédération des industries allemandes (BDI), Siegfried Russwurm, a déclaré qu'il partageait l'évaluation du gouvernement, mais qu'en tant que deuxième marché mondial, la Chine restait un partenaire économique absolument central. Le président des Chambres de commerce et d’industrie (DIHK), Peter Adrian, a qualifié la stratégie de bonne approche et a appelé à des fonds publics supplémentaires pour ouvrir de nouveaux marchés de vente, d'approvisionnement ou d'investissement.
La Chine a fermement condamné la stratégie. Cela « aura l’effet contraire de ce qui était souhaité » et « créera des risques d'origine humaine », a déclaré le porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères Wang Wenbin. « Clamer la soi-disant concurrence des systèmes, des intérêts et des valeurs va à contre-courant de la tendance actuelle et ne fera qu'exacerber les divisions dans le monde. »
La formule de ‘réduction des risques’ au lieu de ‘découplage’ n'est finalement qu'une question de rythme. La confrontation avec la Chine suit une logique incontournable. Après s'être rangé sans réserve aux côtés des États-Unis dans la guerre par procuration avec la Russie et avoir joué un rôle de premier plan dans le déploiement de l'OTAN en Europe de l'Est et le réarmement de l'Ukraine, le gouvernement allemand s’aligne également sur la politique américaine envers la Chine, qui déclare qu’elle est son adversaire stratégique le plus important et prépare systématiquement une guerre avec ce pays.
« La sécurité allemande repose sur la capacité d'action de l'UE et sa cohésion interne, la consolidation de l'alliance transatlantique, notre amitié profonde avec la France et le partenariat étroit et de confiance avec les États-Unis », indique la ‘stratégie chinoise’. « La relation antagoniste de la Chine avec les États-Unis est en contradiction avec ces intérêts. »
Non seulement les États-Unis et l'Allemagne, mais aussi tous les autres pays impérialistes se tournent vers une politique nationaliste de guerre et de guerre économique face à la crise la plus profonde du capitalisme mondial.
En 1933, alors qu'un développement similaire se produisait à la veille de la Seconde Guerre mondiale, Léon Trotsky écrivait dans Nationalisme et vie économique:
« Il n’y a pas vingt ans encore, tous les livres d’école enseignaient que le plus puissant facteur de la production de richesse et de culture était la division mondiale du travail, inhérente aux conditions naturelles et historiques du développement de l’humanité. Il apparaît maintenant que les échanges mondiaux sont la source de tous les malheurs et de tous les dangers. »
Et il a averti : « Le nationalisme…qui prépare des explosions volcaniques et des affrontements grandioses dans l’arène mondiale n’apporte que la ruine ». Cela fut confirmé à peine six ans plus tard avec le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale.
Aujourd'hui, le même danger apparaît à nouveau. Guerre militaire et guerre commerciale se font au dépens de la classe ouvrière et des jeunes, qui la paient avec leurs emplois, leurs revenus, leurs acquis sociaux... et comme soldats, de leur vie. Eux seuls peuvent arrêter ce dangereux développement en s'unissant internationalement et en liant la lutte pour défendre leurs acquis et leurs droits à la lutte contre la guerre et le capitalisme.
(Article paru en anglais le 20 juillet 2023)
