La dénonciation d’Assange par le secrétaire d’État américain Blinken signale la poursuite de sa procédure d’extradition

Dans une dénonciation en règle de Julian Assange proférée samedi à Brisbane, en Australie, le secrétaire d’État américain Antony Blinken a qualifié le fondateur de WikiLeaks de criminel et a clairement indiqué que l’administration Biden allait tenter d’extrader Assange de Grande-Bretagne afin de le poursuivre en vertu de l’Espionage Act, cette loi draconienne sur l’espionnage.

Le secrétaire d’État américain Antony Blinken et la ministre australienne des Affaires étrangères Penny Wong avant leur réunion bilatérale à Brisbane, en Australie, le vendredi 28 juillet 2023 [AP Photo/Pat Hoelscher]

Ces remarques sont extraordinairement explosives. Mais il est clair que Blinken n’improvise pas et qu’il ne parle pas sous le coup de l’émotion. Ce sont les commentaires les plus explicites sur l’affaire Assange jamais prononcés par un haut fonctionnaire américain depuis l’entrée en fonction de l’administration Biden au début de l’année 2021. Auparavant, la ligne de conduite habituelle, y compris de la part de Blinken, était d’esquiver les questions sur Assange. La tentative de poursuite, disait-on, relevait du ministère de la Justice, organisme totalement indépendant de l’administration.

Blinken vient de mettre fin à cette fiction en donnant un aperçu des principaux arguments de l’accusation américaine et présentant tous les mensonges utilisés pour faire pression sur l’éditeur de WikiLeaks.

Le choix du lieu de cette intervention n’est pas fortuit. Blinken a décidé de faire ses premiers commentaires sur l’affaire en Australie, pays dont Assange est citoyen et où il bénéficie d’un large soutien. Cette déclaration est une réplique délibérée et provocatrice à toute suggestion selon laquelle l’approfondissement des liens américano-australiens pourrait entraîner un relâchement de la persécution de Assange par les États-Unis, voire sa libération.

Ces commentaires mettent fin à la mascarade selon laquelle le gouvernement travailliste australien fait pression en faveur de la liberté d’Assange, avec ses déclarations tièdes affirmant que «trop c’est trop» et que l’affaire «dure depuis trop longtemps». Au contraire, les travaillistes donnent aux États-Unis tout ce qu’ils veulent dans la transformation de l’Australie en une base pour des opérations offensives dans tout le bassin Indo-Pacifique. Assange doit être extradé et poursuivi pour avoir dénoncé les crimes de guerre commis par les États-Unis en Irak et en Afghanistan.

En rompant le silence et en tentant de porter un coup à Assange, Blinken révèle le contenu de la tentative de poursuites américaines: calomnies et autoritarisme à parts égales.

Blinken déclare qu’il peut «comprendre les préoccupations et les opinions des Australiens» concernant Assange. L’image d’un chef de la mafia bienveillant nous vient à l’esprit. Mais, comme pour les patrons du crime organisé, il y a toujours une surprise désagréable qui vient ensuite. Il est «important que nos amis ici comprennent nos préoccupations à ce sujet».

«Assange est accusé d’un comportement criminel très grave aux États-Unis en rapport avec son rôle présumé dans l’une des plus grandes compromissions d’informations classifiées de l’histoire de notre pays, déclare Blinken. Les actes qu’il est soupçonné d’avoir commis risquent de porter gravement atteinte à notre sécurité nationale».

Ces «compromissions», ainsi décrites par les agences de renseignement et l’appareil militaire, sont connues dans le monde du journalisme sous le nom de «fuites». Or, ces fuites sont à la base de tout reportage sérieux depuis l’origine des médias modernes.

Quant à l’affirmation selon laquelle Assange «risque de porter gravement atteinte à notre sécurité nationale», la réplique évidente est: et alors? L’affirmation selon laquelle un journaliste est responsable de la protection de la «sécurité nationale» et doit dissimuler à la population des informations vraies et dignes d’intérêt, en plus de vraisemblablement de devoir aller jusqu’à dénoncer l’auteur de toute fuite sort tout droit du manuel de toute dictature.

Le fait qu’Assange soit un citoyen australien, qui a toujours mené ses activités journalistiques en dehors des États-Unis, rend l’affirmation du contrôle de la presse par le gouvernement américain encore plus radicale. Selon la doctrine Blinken, l’État américain s’érige en arbitre ultime de tout journalisme, reportage et commentaire, littéralement partout dans le monde.

De façon plus large, la «sécurité nationale» devient ici une expression codée pour dissimuler les intérêts des agences militaires et des gouvernements impérialistes.

Les actions d’Assange, affirme Blinken, ont «profité à nos adversaires». Les mêmes objections que précédemment s’appliquent à cette déclaration. Mais l’absurdité de cette accusation est soulignée par les publications pour lesquelles les États-Unis tentent de poursuivre Assange.

Les journaux de guerre d’Afghanistan et d’Irak de l’Armée américaine sont importants parce qu’ils montrent que l’impérialisme américain massacre des civils, a recours à la torture et commet d’autres types de crimes de guerre. Les dossiers des détenus de Guantánamo Bay sont importants car ils démontrent que le gouvernement américain détient illégalement des civils innocents, y compris des enfants et des personnes très âgées, dans le cadre de sa «guerre contre le terrorisme». Les câbles diplomatiques américains révélés par WikiLeaks mettent également en lumière l’ingérence, les complots, les coups d’État, ainsi que l’ingérence électorale et autres actions criminelles des États-Unis dans le monde entier, y compris à l’encontre de leur allié officiel, l’Australie.

Le fondateur de WikiLeaks, Julian Assange, saluant ses partisans depuis le balcon de l’ambassade d’Équateur à Londres [AP Photo/Frank Augstein, File]

Les principaux bénéficiaires de toutes ces publications sont les populations du monde, et en premier lieu, les populations d’Irak et d’Afghanistan, dont le traitement criminel entre les mains de l’appareil militaire le plus puissant du monde a enfin été révélé. Mais également la population américaine, dont l’écrasante majorité défend les droits démocratiques et éprouve une hostilité instinctive à l’égard d’un militarisme tyrannique.

Aucune administration ni aucun haut-fonctionnaire américain, qu’il soit démocrate ou républicain, n’a déclaré que les crimes de guerre révélés par WikiLeaks n’auraient pas dû avoir lieu. Ils n’ont pas non plus donné lieu à des poursuites. Leur objection n’est pas que de telles atrocités aient lieu, mais que la population mondiale en soit informée.

Blinken répète inévitablement l’affirmation selon laquelle Assange «fait courir un risque grave à des sources humaines nommées, un risque grave d’atteinte à leur intégrité physique, un risque grave de détention». Quand bien même ce serait le cas, cela ne remettrait pas en cause les droits d’Assange à la liberté d’expression et à la liberté de la presse, établis à la fois par le droit international et par la Constitution américaine.

Mais tel n’est pas le cas. À la suite des audiences d’extradition lancées par les États-Unis, on retrouve désormais dans les dossiers publics un vaste ensemble de preuves, y compris des témoignages de journalistes faisant autorité, selon lesquelles Assange a scrupuleusement expurgé les publications concernées. À lui seul, il a supprimé des milliers de noms potentiellement vulnérables des journaux des guerres d’Irak et d’Afghanistan, demandant même au département d’État américain de collaborer à un processus de rédaction avant la publication graduelle des câbles diplomatiques. Sa demande a été sommairement rejetée.

Par ailleurs, le gouvernement et l’appareil militaire des États-Unis ont reconnu que rien n’indiquait que les publications de WikiLeaks avaient porté préjudice à des gens, où que ce soit dans le monde. C’est ce qu’ont admis les tribunaux américains lors de l’audition de Chelsea Manning, la courageuse divulgatrice de documents, il y a près de dix ans. C’est pourquoi Blinken omet cyniquement d’utiliser l’expression de préjudice réel en parlant plutôt de «risque de préjudice».

Les commentaires de Blinken sont un coup de pied dans une fourmilière. Les voies de recours d’Assange étant presque épuisées en Grande-Bretagne, ces propos soulignent l’urgence d’une lutte de masse contre son extradition, à laquelle l’administration Biden s’apprête manifestement à procéder. Cette lutte doit s’appuyer sur certaines leçons, en particulier sur la question de savoir qui est responsable de la situation désespérée dans laquelle se trouve Assange.

Au premier rang se trouvent le gouvernement travailliste australien et tous ses représentants. Blinken a fait ses commentaires aux côtés de la ministre australienne des Affaires étrangères, Penny Wong. Or, celle-ci n’a contesté aucun de ces mensonges ou de ces calomnies.

Wong a d’abord répondu à la question d’un journaliste sur Assange, reprenant la position du gouvernement selon laquelle «l’affaire dure depuis trop longtemps» et déclarant que «notre souhait est qu’elle soit menée à son terme». Ses commentaires sont tout à fait compatibles avec les déclarations de Blinken. Les États-Unis souhaitent eux aussi que l’affaire soit «menée à son terme» en extradant rapidement Assange, en montant un procès de toutes pièces pour des raisons de sécurité nationale et en l’incarcérant de façon permanente.

Wong déclare que l’Australie ne faisant «pas partie» des «procédures judiciaires» concernant Assange, c’est-à-dire la tentative de l’extrader, elle ne peut donc «intervenir dans ces procédures». Cette affirmation, en admettant qu’elle soit vraie, ne fait qu’éluder l’essentiel. Le gouvernement australien défend régulièrement ses citoyens advenant qu’ils soient persécutés dans des juridictions étrangères. Si des obstacles juridiques empêchent une telle intervention, l’action du gouvernement prend alors une forme politique et diplomatique, notamment par le biais de condamnations publiques, d’exigences de cessation de persécution et de menaces de mesures tangibles en cas de refus, telles que des sanctions. Mais tant Wong que le gouvernement australien dans son ensemble ont passé le week-end à faire l’éloge de Blinken et du secrétaire à la Défense, Lloyd Austin.

Ce serait une erreur de penser que les commentaires de Blinken sont une sorte de revers pour le gouvernement travailliste. Ce dernier n’a jamais souhaité la libération d’Assange. Son attitude timide dans ce dossier a toujours été uniquement motivée par son inquiétude face au vaste soutien dans l’opinion publique à l’égard d’Assange.

Il convient de rappeler qu’en 2010-2011, lorsque WikiLeaks publiait les documents pour lesquels Assange a été inculpé, la réaction du gouvernement australien était, pour ainsi dire, encore plus enragée et hystérique que celle de son homologue américain.

La Première ministre Julia Gillard avait alors faussement accusé Assange d’avoir violé les lois australiennes, avant d’être corrigée par la police fédérale australienne. Elle a ensuite tenté de le priver illégalement de son passeport. Cette dernière action s’inscrivait dans le cadre d’une vaste collaboration entre son gouvernement et les autorités américaines, y compris les agences de renseignement agissant comme fer de lance dans l’offensive contre Assange.

La Première ministre Gillard était travailliste. La plupart des membres éminents du gouvernement actuel, y compris Wong et le Premier ministre Anthony Albanese, étaient de hauts représentants dans son administration. Ils sont du coup impliqués dans la chasse aux sorcières contre Assange depuis plus d’une décennie.

Le Parti travailliste est un parti pro-guerre de la grande entreprise qui supervise la répression des droits démocratiques au niveau national, en ciblant l’opposition sociale et politique et le sentiment anti-guerre croissants des travailleurs. L’objectif de la persécution continue d’Assange est d’intimider les autres journalistes et opposants et de les contraindre au silence. Loin de diminuer, la sauvagerie révélée par Assange va en s’accélérant, notamment avec les préparatifs déjà bien avancés des deux gouvernements pour des conflits bien pires, notamment la possibilité de déclencher une guerre nucléaire contre la Chine.

Le lieu des déclarations de Blinken souligne une fois de plus le lien entre la guerre et l’agression contre Assange. Il se trouvait en Australie pour des discussions ministérielles annuelles. L’édition de cette année a transformé encore plus l’Australie en plaque tournante de ces plans de guerre, notamment par le biais d’un programme de missiles élargi, d’un accord secret sur la guerre spatiale et d’une augmentation du nombre de tours de service des troupes américaines déployées dans le pays.

Tout cela montre clairement que la lutte pour la libération d’Assange n’est pas seulement une lutte contre l’administration Biden, mais aussi contre le gouvernement australien. Cette lutte est inséparable de la lutte pour la construction d’un mouvement anti-guerre international de la classe ouvrière, dirigé contre la source même du conflit, le système capitaliste.

(Article paru en anglais le 1er août 2023)

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