La détérioration de la situation de l’économie chinoise qui se traduit par un net ralentissement de la croissance, le développement d’un environnement déflationniste et une baisse de la confiance des entreprises et des consommateurs, a de toute évidence un impact politique.
Cette semaine, le Financial Times a rapporté que les autorités chinoises faisaient pression sur les économistes et d'autres instances comme les organismes médiatiques, pour qu'ils évitent de parler des développements économiques négatifs.
Ces pressions proviennent des plus hautes sphères de l'establishment économique officiel. Les données publiées le mois dernier ont montré que l'indice des prix à la production en Chine avait baissé pendant huit mois consécutifs depuis octobre dernier, tandis que l'inflation annuelle des prix à la consommation a atteint en juin son niveau le plus bas depuis deux ans.
Les économistes du conglomérat financier américain Citigroup ont déclaré que les prix des biens de base, qui excluent les coûts de l’alimentation et de l’énergie, étaient entrés dans une «zone déflationniste» en raison de l’affaiblissement de la demande des consommateurs.
Les autorités ne veulent cependant pas en entendre parler. Selon une déclaration faite le mois dernier par Fu Linghui, porte-parole du Bureau national des statistiques, «Il n’y a pas de déflation en Chine et il n’y en aura pas».
Cette directive bureaucratique est en train de se traduire en actes, selon le FT.
«De nombreux analystes locaux et chercheurs des grandes universités, ainsi que des groupes de réflexion de l’État, ont déclaré avoir reçu des instructions de leurs régulateurs, de leurs employeurs et même des médias nationaux pour éviter de parler négativement de sujets allant de la crainte d’une fuite des capitaux à la baisse des prix».
Un conseiller de la banque centrale a déclaré au FT qu’il y avait une pression pour présenter les nouvelles économiques de manière positive. «Le régulateur ne veut pas entendre de commentaires négatifs sur l’économie en public. Ils voulaient que nous interprétions les mauvaises nouvelles sous un angle positif».
Les mauvaises nouvelles se multiplient. Le point de vue officiel était qu’après l’abandon des mesures sanitaires du COVID à la fin de l’année dernière, l’économie rebondirait rapidement. Pourtant, après une brève hausse au début de l’année, les principaux indices économiques sont retournés à la baisse.
Mardi, les données officielles ont révélé qu’en juillet, les exportations avaient diminué de 14,5 pour cent en dollars par rapport à l’année précédente, tandis que les importations avaient chuté de 12,4 pour cent.
Des données publiées le mois dernier montraient que le produit intérieur brut n’avait augmenté que de 0,8 pour cent au cours du second trimestre par rapport aux trois mois précédents. Le mois dernier, le Politburo du Parti communiste chinois au pouvoir a déclaré que la reprise économique faisait des «progrès tortueux».
Un récent article du Wall Street Journal fait état de trois grands sujets de préoccupation.
Le secteur manufacturier ralentit, l’indice Caixin des achats des fabricants étant tombé à 49,2 en juillet, son niveau le plus bas depuis six mois, 50 est la limite entre l’expansion et la contraction.
Les ventes de logements – pilier de l’économie chinoise – restent faibles. Les 100 plus grands promoteurs immobiliers du pays ont enregistré en juillet les ventes les plus basses depuis trois ans.
En outre, la poursuite de la déflation «pourrait causer de graves dommages à l’économie» si les consommateurs tentent d’épargner davantage dans l’espoir que leur argent vaudra plus à l’avenir.
La Chine est depuis longtemps un producteur de biens de consommation bon marché, mais ce secteur de l’économie est durement touché.
Une étude de l’économie réalisée par le Financial Times met en évidence les difficultés de l’entreprise Feng Tait Footwear, qui illustre «les difficultés rencontrées par les fabricants à faible technologie».
«Avant la pandémie, elle vendait quelque 5 millions de paires de chaussures à des clients tels que Walmart et Target. Cette année, elle devrait en vendre 3 millions. Les commandes pour la seconde moitié de l’année – normalement remplies en juillet – sont en baisse d’au moins un tiers par rapport à l’an dernier».
Le directeur général de l’entreprise, qui possède 10 usines en Chine, a décrit le secteur comme étant «misérable» et «fondamentalement à l’arrêt», les travailleurs n’effectuant parfois même pas leurs heures de travail à temps plein.
L’un des principaux facteurs à l’origine de la récession est l’effondrement du secteur de l’immobilier et de la promotion immobilière. Cette récession a débuté en 2021 à la suite des mesures prises par le gouvernement pour tenter de freiner la croissance de la dette. En juin dernier, les ventes de logements ont chuté de 18 pour cent par rapport à l’année précédente et la construction résidentielle a baissé de 10 pour cent.
Un article de Bloomberg note: «C’est un frein important à la croissance étant donné que le secteur immobilier, avec ses activités connexes comme la production d’acier et d’articles d’ameublement, représente un cinquième du PIB. La baisse importante des exportations chinoises vers l’Europe et les États-Unis ont également pesé sur les chiffres du deuxième trimestre».
Le seul «point positif» était l’augmentation des dépenses dans les services, les dépenses dans les bars et les restaurants ayant fait un bond de 20 pour cent. Mais cela ne suffirait pas à relancer le reste de l’économie.
«Chaque reprise en Chine dans les 20 dernières années », poursuit l’article, « a été alimentée en partie par un boom de la construction de logements, mais pas cette fois-ci. Cette anomalie explique pourquoi la confiance des entreprises et des consommateurs faiblit: il est difficile d’être convaincu que l’économie est en bonne santé quand le marché du logement reste dans le marasme, car l’expérience montre que c’est le signe d’un malaise économique».
Des parallèles sont établis entre la Chine et le Japon, où l’effondrement de la bulle immobilière et boursière japonaise du début des années 1990 a conduit à une déflation et un ralentissement de la croissance qui durent jusqu’à aujourd’hui.
Chefs d’entreprise, économistes, experts et analystes se sont tournés vers le gouvernement à la recherche d’une possible réponse.
Dans une note adressée à leurs clients le mois dernier, les économistes de la société Capital Economics, basée à Londres, ont déclaré: «À l’avenir, un soutien politique est nécessaire pour empêcher l’économie chinoise de sombrer dans la récession ».
«À moins qu’un soutien concret ne soit mis en place rapidement, la récente baisse de la demande risque de se renforcer d’elle-même.
Jusqu’à présent, cependant, Pékin n’a guère bougé. Un plan en 31 points publié en juillet, qui visait à stimuler le climat des affaires, a été considéré de portée limitée.
Dans le passé, le gouvernement serait intervenu avec un plan de relance pour stimuler l’économie. Mais cette fois-ci, cela ne s’est pas concrétisé et il n’y eut que des allusions à un soutien plus important.
«Jusqu’à présent, cela ne s’est pas traduit par le type de stimulus fiscal important auquel de nombreux acteurs du marché se sont habitués», a déclaré Robert Carnell, économiste à la société financière ING, au WSJ. «Nous ne pensons pas que cela va se produire ».
Il y a plusieurs raisons à cela. Le gouvernement hésite à donner un coup de pouce à l’important secteur de l’immobilier, car cela risquerait de créer encore plus de dettes.
Il craint également d’abaisser les taux d’intérêt et d’élargir le crédit – mesures utilisées dans le passé – car cela risquerait de faire chuter la valeur de la monnaie, le yuan, ce qui entraînerait une sortie des finances hors de Chine.
La répression des commentaires économiques «négatifs» est l’expression d’un des problèmes centraux auxquels est confronté le régime de Xi Jinping. Ayant depuis longtemps abandonné l’objectif de l’égalité sociale, il gouverne au nom d’une oligarchie capitaliste et n’a gardé un soutien politique que grâce à sa capacité à assurer par le passé la croissance économique et l’amélioration du niveau de vie.
Cette capacité est aujourd’hui remise en question, en particulier chez les jeunes. Le taux de chômage des jeunes urbains de 16 à 24 ans, dont beaucoup sont diplômés de l’enseignement supérieur, atteint le chiffre record de 21,3 pour cent, en augmentation constante pendant les derniers mois.
(Article paru d’abord en anglais le 9 août 2023)
