Après la répression brutale des émeutes anti-police en France, le dirigeant pseudo-de gauche Jean-Luc Mélenchon défend l’État capitaliste

Pendant les émeutes qui ont touché la France pendant six jours à la suite du meurtre de Nahel M. par la police, Jean Luc Mélenchon, vétéran de la pseudo-gauche et leader de la France insoumise (LFI), a joué un rôle politique cynique en défendant l’État capitaliste contre une révolte plus large des travailleurs et de la jeunesse.

Jean-Luc Mélenchon commente les résultats préliminaires du premier tour de l’élection présidentielle à Paris, le dimanche 10 avril 2022.

Contrairement à la presse bourgeoise française qui le présente comme un politicien «d’extrême gauche», Mélenchon est un politicien capitaliste bien établi. S’il critique occasionnellement des politiques particulières du gouvernement Macron, Mélenchon soutient pleinement toutes les politiques réactionnaires de l’impérialisme français: les attaques sociales, la remilitarisation de la société française, l’intervention française au Sahel et le maintien de l’énorme État policier du pays.

Refusant de lever le petit doigt pour mobiliser ses millions d’électeurs contre les violences policières et l’impopulaire gouvernement Macron, Mélenchon promeut au contraire des illusions sur la possibilité de réformer les éléments fascistes au sein de la police tels que les unités CRS, BRAV et RAID, et se présente à la bourgeoisie française comme le meilleur candidat pour rétablir l’ordre.

Tout comme dans les luttes de masse contre la réforme des retraites, le gouvernement Macron s’est appuyé sur une répression violente de la part de ses forces d’État policier pour réprimer les émeutes de la jeunesse dans toutes les grandes villes de France. Dans la semaine qui a suivi le meurtre de Nahel, 45.000 policiers lourdement blindés ont été déployés chaque nuit dans toute la France. La police a fermé les yeux sur les affrontements entre les groupes d’autodéfense d’extrême droite et les manifestants. Selon certains rapports, ces groupes ont remis les jeunes capturés à la police pour qu’ils soient arrêtés.

La répression a été brutale. À Marseille, la police a tué un jeune homme à l’aide d’une grenade et a abattu un autre d’une balle de type ‘sac de haricots’ («beanbag»), le plongeant dans un coma dont il n’est pas sorti. Elle a arrêté plus de 3.400 personnes.

Cinq personnes ont été rendues aveugles lors des affrontements. Les personnes arrêtées ont fait l’objet de condamnations et de sentences arbitraires, 95 pour cent d’entre elles étant déclarées coupables et les deux tiers emprisonnés. La police a arrêté plus de personnes au cours de cette semaine d’affrontements que pendant toute la lutte des Gilets jaunes en 2018.

Au plus fort des tensions, le gouvernement de Macron s’est déchaîné contre l’opposition de gauche. Il a accusé Mélenchon de «jeter de l’huile sur le feu» pour avoir simplement déclaré que la police était «hors de contrôle». Macron et le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin ont rencontré les chefs de la police et se sont engagés à les soutenir, alors même que les syndicats de police dénigrait de manière fasciste la classe ouvrière, la qualifiant de «hordes sauvages». Macron a imputé la colère des jeunes à une mauvaise éducation et aux jeux vidéo, et a menacé de censurer les médias sociaux.

Lorsque les policiers de Marseille se sont mis en grève pour protester contre l’arrestation d’un de leurs collègues, qui avait sauvagement battu un homme non armé pendant les émeutes, Macron a refusé de condamner l’appel des syndicats de police en faveur d’exempter la police de la loi.

Dans ces conditions, Mélenchon cherche à maintenir ses apparences de gauche en dénonçant les violences policières. Ce faisant, cependant, il fait tout pour maintenir l’opposition à Macron et à son État policier dans le cadre de la politique bourgeoise française, même si la majorité de la population française est opposée aux politiciens bourgeois.

Dans une interview accordée à Mediapart le mois dernier, Mélenchon a averti: «Nous sommes en danger car le pouvoir ne contrôle plus la police. Il en a peur. Il lui est soumis.».

Cependant, plutôt que d’appeler à une mobilisation de la majorité de la population – y compris les 8 millions d’électeurs qui ont voté pour lui – qui s’opposent au pouvoir de Macron et au virage à l’extrême droite de l’appareil d’État, Mélenchon en appelle à l’homme largement tourné en dérision comme le «président des riches» pour qu’il rappelle ses légions.

Dans un billet publié sur son blog à la fin du mois de juillet, Mélenchon a déclaré:

Tous les partis du prétendu «arc républicain» restent sans voix devant le bilan des encouragements irresponsables aux organisations policières les plus exaltées. On peut légitimement se demander desormais de quel «ordre» sont les forces qui se comportent de cette façon contre le peuple et contre les institutions.

Il a ensuite appelé «les autorités et leurs alliés du prétendu “arc républicain”» disant qu’elles «doivent se ressaisir et rompre avec leur complaisance pour les factieux et violents des organisations de police». Il poursuit:

Ils doivent rétablir obéissance et discipline républicaine dans la police. Ces partis doivent clairement condamner ce qui se passe et prendre position pour la défense de la République.

L’appel de Mélenchon au gouvernement Macron et à ses alliés «républicains» à «se ressaisir» repose sur une prémisse absurde, à savoir que le président massivement impopulaire a intérêt à remettre en cause l’appareil policier qu’il a développé avec de l’argent, du personnel et des protections juridiques pour défendre plus efficacement et impitoyablement son gouvernement impopulaire.

Tout comme il l’a fait lors de la lutte contre la réforme des retraites, Mélenchon s’efforce de subordonner l’opposition à Macron aux institutions de l’État bourgeois. Sa priorité, selon ses propres termes, est la «défense de la république».

C’est une perspective criminelle et en faillite, qui ouvre la voie au fascisme en désarmant politiquement la classe ouvrière. Les institutions sur lesquelles Mélenchon répand des illusions – l’Assemblée, le Sénat, la présidence, la justice – ont promu l’extrême droite pendant des années et ont financé la création d’une force de police fasciste sous de nombreux gouvernements.

Dans des conditions où tous les autres grands partis politiques français – y compris ses propres alliés politiques dans la coalition de la Gauche unie – soit couvrent soit approuvent les déclarations fascistes de la police, Mélenchon fait appel à la majorité des travailleurs et des jeunes qui s’inquiètent de la montée du fascisme. Mais en le faisant, il cherche à les empêcher de faire le pas politique nécessaire pour lutter contre l’extrême droite: une rupture d’avec tous les partis politiques qui soutiennent l’État capitaliste.

Contre cela, Mélenchon insiste sur la nécessité de maintenir la police française actuelle, expliquant à Mediapart:

Il y a besoin d’une police dans toutes les sociétés. C’est une évidence depuis que les villes existent… on doit donc refonder la police, en commençant par la formation, en remettant l’encadrement sous contrôle, en rétablissant la déontologie de [l’ex-ministre de l’Intérieur] Pierre Joxe.

Il ne s’agit pas seulement d’une répudiation totale de la vision marxiste de l’État, mais d’un signal direct aux membres de la bourgeoisie française que s’ils ont besoin de lui pour les protéger de la classe ouvrière, Mélenchon sera une «paire de mains sûres» qui ne touchera pas aux instruments de la domination de classe.

Sur la base de son association avec l’opposition à Macron et à la réaction sociale, Mélenchon a obtenu 8 millions de voix aux élections de 2022, principalement concentrées dans les quartiers populaires des grandes villes françaises. La grève des raffineurs en 2022 et les grèves sauvages qui ont suivi l’utilisation par Macron d’une loi obscure pour imposer ses coupes des retraites sans vote à l’Assemblée nationale ont montré que même des grèves limitées dans des industries critiques peuvent paralyser l’économie française. Au début de l’année, 62 pour cent de la population a soutenu une grève générale pour vaincre Macron.

Dans de telles circonstances, tout politicien authentiquement socialiste exigerait le démantèlement immédiat de cet appareil fasciste et le renversement du gouvernement impopulaire de Macron. Si Mélenchon appelait à une grève générale de ses partisans, la classe ouvrière pourrait faire tomber le gouvernement Macron et forcer le démantèlement de l’État policier. Pourquoi Mélenchon refuse-t-il de le faire?

Le leader de LFI défend les intérêts sociaux d’une couche privilégiée de la classe moyenne supérieure, concentrée dans les bureaucraties syndicales et universitaires et qui a plus peur de la menace qu’une révolution de la classe ouvrière fait peser sur leurs vies confortables que de la promotion du fascisme par l’État capitaliste. En tant que défenseur de ces intérêts, Mélenchon ne soutiendra pas l’appel populaire à la dissolution de l’appareil fasciste construit par la classe dirigeante, et cherche bien plutôt à désarmer l’opposition des travailleurs à cet appareil.

La faillite historique de la position de Mélenchon s’exprime de la manière la plus cruelle dans la seule action qu’il préconise: demander à Macron et Darmanin qu’ils fassent reculer les unités policières fascistes qu’ils ont créées et promues.

Mélenchon comprend la trajectoire imposée par Macron et la classe dirigeante en France, mais il ne propose aucun moyen de la combattre. Dans son interview à Mediapart, le leader de LFI fait un parallèle avec les années 1930:

Le front républicain s’est inversé, transformé en «front anti-populaire». J’utilise cette expression, car elle rappelle la situation de 1936, quand tous les autres s’étaient unis contre le Front populaire, sous le slogan «Mieux vaut Adolf Hitler que le Front populaire».

Et de conclure:

Quand on a des fascistes dans la rue, il est temps de se réveiller, n’est-ce pas? Nous devons être capables d’opposer une résistance non violente. Mais pour être efficace, elle doit être dix, cent fois plus massive que celle des violents.

Cet argument peut seulement convaincre ceux qui n’ont aucun souvenir des événements de 2023 en France. Des millions de personnes ont défilé pacifiquement pendant des mois contre Macron, des grèves sauvages ont éclaté dans les principales industries, et partout la police a matraqué la classe ouvrière pour forcer les grévistes et les manifestants à quitter les rues et à retourner au travail. En réponse à cela, Mélenchon défend le «droit» de la classe dirigeante à faire défendre ses profits par ses forces de police armée, mais exige que les travailleurs et les jeunes en lutte prennent l’engagement d’être pacifistes!

Le parallèle historique fait par Mélenchon avec les expériences des années 1930 démasque involontairement l’impuissance totale de sa propre politique bourgeoise à combattre la montée du fascisme au XXIe siècle.

Le gouvernement du Front populaire est arrivé au pouvoir en France en mai 1936. Le Parti communiste et le Parti socialiste réformiste ( SFIO – Section française de l’Internationale ouvrière), à l’époque des organisations ouvrières de masse, ont rejoint le Parti radical bourgeois dans un gouvernement de coalition dirigé par Léon Blum. Une semaine plus tard, la classe ouvrière passait à l’offensive et déclenchait une grève générale.

Cependant, ce gouvernement – loin de donner raison au réformisme parlementaire en France – désamorça la grève générale en subordonnant la classe ouvrière à des sections prétendument «progressistes» et démocratiques de la bourgeoisie, ouvrant ainsi la voie à la victoire du fascisme. Comme l’expliquait Léon Trotsky à cette époque, la seule façon de lutter contre la montée du fascisme était la révolution de la classe ouvrière.

Contre cette perspective révolutionnaire, le gouvernement du Front populaire a empêché la classe ouvrière de mener sa propre politique contre la classe dirigeante et l’a désarmée politiquement, conduisant à la capitulation de l’ensemble de la bourgeoisie française devant Hitler en 1940.

Alors même que Mélenchon avertit des analogies avec la France des années 1930, il s’engage dans la politique même qui a condamné le Front populaire et la classe ouvrière française. Près d’un siècle s’est écoulé, mais les leçons du passé sont inconnues des politiciens de la pseudo-gauche anti-marxiste comme Mélenchon.

Aujourd’hui comme hier, la démocratie parlementaire se trouve éclipsée par la consolidation du fascisme d’un côté et par un mouvement massif de la classe ouvrière de l’autre. Dans la préface de «Où va la France?» Trotsky explique que les émeutes fascistes de 1934 et la grève générale de 1936 signalaient les deux voies historiques ouvertes à la classe ouvrière française à cette époque:

Ces deux jalons indiquent à l’avance deux voies possibles: la voie italienne ou la voie russe. La démocratie parlementaire, au nom de laquelle fonctionne aujourd’hui le gouvernement Blum, sera réduite en poudre entre ces deux grandes étapes. Quels que soient les étapes concrètes à venir, les combinaisons et les groupements transitoires, les attaques et les reculs partiels, les épisodes tactiques, il ne reste désormais à choisir qu’entre le fascisme et la révolution prolétarienne. Tel est le sens de ce livre.

Il est en effet temps de se réveiller! Mais il faut pour cela comprendre que ce n’est pas seulement Macron et quelques commissaires de police qui sont incompatibles avec la démocratie, c’est le capitalisme tout entier. Il n’existe pour lutter contre le fascisme aucune voie médiane. Alors que la classe dirigeante se tourne vers le fascisme et que des millions de travailleurs entrent en grève contre la réaction gouvernementale, l’appel de Mélenchon à un retour volontaire de la bourgeoisie française à la démocratie est une fiction historique.

Dans la troisième décennie du XXIe siècle, le monde est à nouveau au bord de la guerre mondiale et la classe ouvrière internationale se révolte ouvertement contre la baisse du niveau de vie et la réaction politique. L’expression la plus nette de ce mouvement ont été les grèves et les manifestations de millions de travailleurs en France contre les coupes des retraites décidées par Macron et leur répression par des éléments fascistes au sein de l’appareil policier.

Malgré toutes les différences importantes avec les années 1930, les faits historiques les plus essentiels sont les mêmes: la classe ouvrière doit lutter pour une politique révolutionnaire indépendante ou elle sera écrasée par la réaction fasciste. Dans ces conditions, une rupture décisive doit être opérée d’avec tous les partis et politiciens de l’État capitaliste, surtout ceux qui, comme Mélenchon, détournent les travailleurs de cette perspective politique cruciale et brouillent la perspective du socialisme par leur politique pro-capitaliste.

(Article paru d’abord en anglais le 16 août 2023)

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