Les travailleurs scolaires québécois doivent se mobiliser contre un gouvernement qui méprise l’éducation publique

Lettre ouverte d’un éducateur spécialisé socialiste

Chers collègues,

Comme à chaque année, les enseignants et le personnel de soutien débutent l’année scolaire avec l’espoir et la détermination de faire progresser les jeunes au meilleur de leur capacité. De plus en plus de travailleurs sentent cependant qu’ils rament à contre-courant dans un système d’éducation publique laissé à la dérive par les autorités gouvernementales.

En tant qu’éducateur spécialisé qui a l’opportunité d’échanger avec un grand nombre d’enseignants et de professionnels depuis plus de 10 ans, je constate que des questionnements et des inquiétudes sont répandus parmi les travailleurs: Quel genre de groupe vais-je avoir? Y aura-t-il beaucoup d’enfants en difficulté? Vais-je avoir les ressources suffisantes pour aider tous mes élèves? Vais-je survivre à cette nouvelle année scolaire?

Avec un manque de personnel sans précédent causé par des décennies de coupures et d’attaques contre nos acquis, des postes d’enseignants sont aujourd’hui comblés par des gens bien intentionnés, mais ne possédant aucune expérience en pédagogie. Dans un contexte d’inégalités sociales croissantes, nous enseignons à des jeunes aux défis académiques et comportementaux de plus en plus lourds. C’est un cercle vicieux qui, en imposant une surcharge de travail au personnel en place, pousse toujours plus de nos collègues à quitter le domaine, impactant la qualité de l’éducation et la stabilité des milieux.

Ici comme ailleurs, il devient évident que ce qu’il faut pour redresser le système d’éducation ce sont des milliards en investissement afin de rénover les bâtiments désuets et construire de nouvelles écoles, et de l’embauche massive à court et long terme pour répondre aux besoins grandissants des élèves, entre autres par la réduction des ratios. Dans un contexte d’inflation galopante, les salaires doivent augmenter significativement pour tous: des enseignants aux concierges, en passant par les éducateurs spécialisés, les éducatrices en services de garde, les professionnels et tous les autres travailleurs.

Ce n’est pas du tout ce que compte faire le gouvernement de la Coalition Avenir Québec (CAQ) de François Legault, un défenseur impitoyable de la grande entreprise et de la privatisation. Au contraire, il veut profiter de la ronde des négociations collectives actuelle pour poursuivre l’attaque contre nos conditions et nos acquis, nous appauvrir avec des «hausses» salariales sous l’inflation, et privatiser encore plus l’éducation, tout comme le reste des services publics. Il maintient ses «offres» provocatrices de 9% d’augmentation sur 5 ans sous prétexte qu’il faut «respecter la capacité de payer des Québécois» au même moment où il offre des milliards de fonds publics aux entreprises privées, dont celles de sa «filière» de la batterie électrique. D’autres milliards de dollars qui devraient servir à financer les services publics sont canalisés vers la guerre impérialiste de l’OTAN contre la Russie en Ukraine.

Pour les décideurs, l’école est vue de plus en plus comme un simple endroit où les enfants sont stationnés pour que les parents puissent aller travailler et générer des profits pour la grande entreprise; et les dépenses liées à l’éducation publique sont vues comme une ponction sur ces profits.

L’agonie des services publics au Québec doit être placée dans un contexte historique et international. Elle n’est qu’une expression de la crise objective du système de profit capitaliste, dont les contradictions entraînent une montée des inégalités sociales, les guerres impérialistes, les désastres environnementaux et la pandémie de COVID-19 qui continue de faire rage. Cette crise mène à une montée de la lutte des classes à l’échelle internationale dans laquelle les travailleurs rejettent le programme d’austérité, de privatisation et de guerre des classes dirigeantes.

Les négociations collectives qui se déroulent actuellement devraient être l’occasion pour les travailleurs de lancer une vaste offensive contre ce programme réactionnaire. Nos syndicats, toutefois, n’ont aucune intention de mener la confrontation nécessaire contre les politiques anti-ouvrières de l’ex-PDG et multimillionnaire Legault. Nous sommes gardés dans le noir, isolés par secteur, et aucunement préparés face aux lois spéciales déjà en préparation par la CAQ.

Comme lors des négociations de 2015 et de 2020, les chefs syndicaux agissent plutôt comme des partenaires du gouvernement et négocient derrière des portes closes avec lui afin de déterminer quelles coupures imposer aux travailleurs. En fait, le désastre actuel dans le système d’éducation découle directement des politiques d’austérité et des contrats pourris que les appareils syndicaux ont «négociés» au fil des années.

Face à la colère des membres, les syndicats du Front commun, y compris la Centrale des syndicats du Québec (CSQ), ont été forcés d’organiser des votes de grève et une manifestation «nationale» le 23 septembre prochain. Bien qu’il soit important de manifester et faire grève, il faut être conscient que ces actions sont utilisées par les syndicats uniquement pour évacuer la colère des membres avant de déposer des ententes de trahison. Comme l’a dit le président de la CSQ, Éric Gingras, pour les syndicats, la grève n’est pas un «but», mais un simple «outil».

Gingras a aussi tenté de blanchir le bilan du ministre de l’Éducation, Bernard Drainville, affirmant qu’il «n’est pas coupable des décisions des dernières décennies». C’est un mensonge sur toute la ligne. Avant de faire le saut à la CAQ ultra-conservatrice, Drainville a été un apparatchik de longue date du Parti québécois, un parti pro-indépendance qui a imposé des coupures sociales brutales à la classe ouvrière dans les années 1990. Il est devenu ministre dans le gouvernement péquiste de Pauline Marois de 2012 à 2014, s’étant démarqué comme un nationaliste chauvin et architecte de la «Charte des valeurs» anti-immigrants.

Mes amis, qu’on le veuille ou non, nous entrons dans une lutte qui est en essence politique et dont les enjeux sont internationaux. Le sort de l’éducation publique, le développement culturel des jeunes générations et l’amélioration de nos propres conditions sont inextricablement liées à une lutte contre tout le système de profit. L’argent existe pour répondre aux besoins de tous, mais il est monopolisé dans les hautes sphères de la société.

L’expérience montre que nous ne pourrons pas faire de gains à travers des luttes contrôlées par les appareils syndicaux pro-capitalistes qui nous limitent à des «négociations collectives» dont les paramètres sont fixés d’avance. Pour éviter une nouvelle trahison, j’appelle les enseignants et mes collègues du soutien à prendre les choses en main. Il est temps de changer les choses et occuper la place qui nous revient, car tout le fonctionnement du système repose sur notre travail, mais nous n’avons aucun pouvoir décisionnel.

Pour y arriver, il faut une toute nouvelle stratégie: créer des comités des travailleurs de la base, indépendants des appareils syndicaux bureaucratiques et corrompus. De tels comités – créés et gérés par nous-mêmes – auraient pour tâche première d’établir quelles sont nos demandes non-négociables, ainsi que notre programme de lutte. Non pas en se soumettant à ce que le gouvernement et les syndicats jugent «acceptable», mais en se basant sur nos besoins réels et sur ceux de l’éducation publique.

Des comités de base existent déjà au Canada, aux États-Unis et ailleurs au monde, que ce soit parmi le personnel scolaire, les travailleurs manufacturiers, les postiers, les cheminots, etc. Ils sont regroupés à travers l’Alliance ouvrière internationale des Comités de base.

Faisons de la lutte du secteur public le fer-de-lance d’une contre-offensive de toute la classe ouvrière contre l’austérité capitaliste, les guerres impérialistes et les lois spéciales anti-démocratiques qui visent à criminaliser nos luttes et nous faire taire face aux injustices. Tournons-nous vers nos frères et sœurs de classe partout au Québec, au Canada et internationalement, car seule la classe ouvrière à l’intérêt et la capacité de protéger l’éducation et les services publics.

Laurent Lafrance

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